La bar­rière de sécurité et l’expansion des colonies juives mettent en jeu la vie de mil­liers de personnes

Rory McCarthy, lundi 12 mars 2007

Les bull­dozers sont arrivés près de la maison de Hamid Salim Hassan, juste après l’aube. Avant que la démo­lition ne com­mence, la famille bédouine s’est dépêchée de récu­pérer tout ce qu’elle pouvait : un fri­gi­daire, une pile de tapis, quelques chaises en plas­tique, une bon­bonne de gaz, et un lit en métal.

Main­tenant, sa maison n’étant plus qu’un tas de béton écrasé et de tuyaux de plas­tique cassés, M. Hassan et sa famille habitent une tente sur le terrain des voisins. Leurs pos­ses­sions sont empilées dehors, avec des cartons contenant du liquide vais­selle, du den­ti­frice, de corned beef, de la farine et de la sauce tomate, tous pro­duits fournis par le Comité inter­na­tional de la Croix-​​Rouge.

Sa tente est petite, mais elle offre à M. Hassan une vue peu enga­geante sur son avenir. Devant lui s’étendent les col­lines de la Cis­jor­danie où lui et sa famille, tous des bergers bédouins ayant fui Israël en 1948, ont vécu depuis avec leurs trou­peaux de moutons. Main­tenant, il y a là Maalé Adumim, l’une des plus grosses colonies juives, illégale au regard du droit inter­na­tional. Ser­pentant le long de la colline vers sa tente, on trouve la bar­rière de Cis­jor­danie, qui a aussi été déclarée illégale selon l’avis éclairé de la Cour inter­na­tionale de Justice. Lorsqu’elle sera ter­minée, cette bar­rière de métal et de fil de fer barbelé et qui aura ici une largeur de 50 mètres, entourera Maalé Adumim, rat­ta­chant cette ville à l’encore plus grand ’Grand Jéru­salem’.

Pour les 3000 Bédouins vivant là , la plupart de la tribu des Jahalin, ceci signifie une crise immi­nente. "Ils sont venus et ont détruit ma maison pour pro­téger leur Mur", dit Hassan, 62 ans. "N’ont-ils pas déjà suf­fi­samment de terres, pour venir ainsi détruire ma maison ? Nous avons tout perdu !".

Début février, l’armée israé­lienne a détruit sept huttes et tentes appar­tenant aux Bédouins habitant près d’une colonie à Hébron, au sud de la Cis­jor­danie. Un autre groupe de Bédouins vivant plus à l’est dans la Vallée du Jourdain, près d’une base mili­taire israé­lienne et d’une colonie juive, ont reçu noti­fi­cation d’avoir à quitter leurs maisons sous deux mois.

Dans chaque cas, les auto­rités israé­liennes pré­tendent que les maisons ont été construites sans permis de construire, mais les Pales­ti­niens arguent du fait qu’il est extrê­mement dif­ficile d’obtenir un.

En consé­quence de quoi la culture bédouine disparaît.

Réfugiés de 1948 du désert du Neguev en Israël, leurs zones de pâturage ont été réduites par l’expansion des villes pales­ti­niennes, par la rapide création de grandes colonies juives, et der­niè­rement par la large bar­rière de métal et de béton. La plupart des Bédouins vivent sur des terres qui, selon les accords d’Oslo, étaient sup­posées être des terres agri­coles et dépeu­plées et sur les­quelles Israël détient un pouvoir civil et mili­taire. Aujourd’hui, la plupart de ces Bédouins vit dans dans des bidon­villes, un bon nombre d’entre eux ne pos­sèdent plus de trou­peaux et n’ont pas grand-​​chose comme titres de pro­priété. Ils consti­tuent l’une des plus vul­né­rables com­mu­nautés pales­ti­ni­niennes.

Une terre vaste et libre

M. Hassan, 62 ans, est né à Beer Sheva, qui est main­tenant en Israël. Sa famille a migré pendant la guerre de 1948-​​49, et est arrivée sur des terres près de Izzariyé, la ville biblique de Béthanie, à côté de Jéru­salem (ndt : alors la Trans-​​Jordanie). Pendant des années, ils ont maintenu leur exis­tence semi-​​nomade, faisant paître leurs larges trou­peaux sur les col­lines. En 1975, un groupe de 23 familles juives a créé la colonie de Maalé Adumim, main­tenant une ville de 35.000 habi­tants. M. Hassan et d’autres Bédouins ont été expulsés de leurs terres. La plupart ont recons­titué leurs cam­pe­ments sur un autre haut de colline. Il y a dix ans, M. Hassan a trouvé assez d’argent pour acheter un terrain, et y a construit une maison, mettant fin à son exis­tence bédouine. "La vie évolue, nous n’avions pas d’autre alter­native" dit-​​il. Ses sept enfants, y compris ses filles, sont allées à l’école puis au collège, inté­grant ainsi un mode de vie urbain.

D’autres Bédouins ont aussi évolué, et tra­vaillé comme ouvriers sur les chan­tiers, et nombre d’entre eux ont été employés à Maalé Adumim, construisant ainsi la colonie qui a pris les terres sur les­quelles ils avaient vécu.

"Aupa­ravant, on nous enviait notre mode de vie. La terre était vaste et libre. Nous avions des moutons et étions riches" dit Salim, le frère de Hassan, 50 ans. "L’occupation nous a enlevé nos moyens d’existence, et la vie bédouine dis­paraît". Il vit main­tenant dans une petite baraque qui se trouve juste sur le trajet de la bar­rière, et qui sera donc très cer­tai­nement détruite sous peu.

"C’est comme si leur pré­sence dans cette zone va dis­pa­raître" dit Jeremy Milgrom, 53 ans, un rabbin et un militant des droits humains qui tra­vaille là avec les Bédouins depuis 15 ans et qui dresse la carte des com­mu­nautés qui y sont encore. "Nous voulons savoir pourquoi tout cela doit arriver. Comment se fait-​​il que le gou­ver­nement s’arroge le droit de redes­siner toute cette zone et d’éliminer les Bédouins ?".

L’administration militaro-​​civile israé­lienne qui gère la Cis­jor­danie dit que les Bédouins ont reçu des offres alter­na­tives. "Ils sont arrivés là et ont ins­tallé illé­ga­lement leurs maisons et leurs tentes. Donc, nous tra­vaillons à éliminer ces construc­tions illé­gales" dit le porte-​​parole, le Capi­taine Tsidki Maman. "Nous les aidons à trouver un endroit où il sera bon pour eux de s’installer".

Les endroits en question sont tous de l’autre côté de la bar­rière à partir des colonies juives.

Le Capi­taine Maman rejette l’argumentation des Bédouins selon laquelle ils ont vécu ici depuis des années. "Les Bédouins sont en per­pétuel mou­vement. Ils ne peuvent dire qu’ils sont restés ici depuis des décennies. Cela ne s’est pas passé comme cela" dit-​​il.

A la fin des années 1990, il y avait déjà eu de telles opé­ra­tions contre les Bédouins autour de Maalé Adumim, et plu­sieurs maisons avaient été détruites. Mais avec l’aide de Schlomo Lecker, un avocat israélien, les Bédouins ont reçu une offre de mar­chandage, au titre duquel ils s’installeraient dans un nouveau lieu, avec des ter­rains et des permis de construire, ainsi qu’une somme de 40.000 shekels (alors env. 7000 £) par famille. Environ 50 familles ont accepté cette offre (ndt : l’offre était assortie de la recon­nais­sance par les Bédouins qu’ils ne déte­naient pas de titre de pro­priété) et elles vivent main­tenant dans la zone appelée le "Jebel" (ndt : un haut de colline à la sortie de Izzariyé). Néan­moins, cela n’alla pas sans dif­fi­cultés : les maisons sontà quelques cen­taines de mètres de la prin­cipale décharge de la ville de Jéru­salem, et des Pales­ti­niens reven­diquent la pro­priété de ces terrains.

L’eau et l’électricité

La question d’avoir à nouveau à être déplacés fait l’objet de débats houleux dans la com­mu­nauté bédouine. Pour cer­tains, c’est l’occasion d’améliorer leurs maisons avec l’accès à l’électricité et à l’eau. D’autres disent qu’ils feraient mieux de s’installer dans des villes comme Izzariyé mais qu’ils n’ont pas l’argent pour ce faire, tandis que d’autres veulent s’accrocher àleurs terres et à ce qui reste de leur mode de vie tra­di­tionnel.

M. Lecker, l’avocat, indique qu’en fait ils n’auront pas d’autre choix que de bouger. "Ils y sont forcés, ils n’ont aucune autre option" dit-​​il. "Toutes ces baraques sont construites sans permis et il y a une forte pression sur eux".

Israël jus­tifie la bar­rière par des raisons de sécurité, disant qu’elle a véri­ta­blement réduit le nombre d’attentats-suicide. Mais M. Lecker précise : "Il n’y a abso­lument aucune raison de construire le Mur ici. Il s’agit en réalité de prendre une bonne partie des terres et de l’inclure dans un plus Grand Jéru­salem. Cela repose sur le principe de prendre les terres mais sans les gens. Pourquoi ne pas leur donner des droits en Israël, une carte d’identité, l’électricité et l’eau ? La terre vient avec ceux qui vivent dessus, et si vous prenez la terre et rejetez ceux qui y vivent, alors comment appelez-​​vous cela ?".