La France, puissance du Golfe

Philippe Leymarie, lundi 21 janvier 2008

Le pré­sident Nicolas Sarkozy serait-​​il un « va-​​t-​​en-​​guerre », un adepte de la confron­tation sur les ter­rains les plus « chauds » du monde ? Après l’Afghanistan, où il a mul­tiplié ces der­niers mois les gestes d’un enga­gement plus actif, le Golfe — où il vient de conclure un accord pour l’installation d’une nou­velle base mili­taire per­ma­nente à Abou Dhabi, près du détroit stra­té­gique d’Ormuz, face à l’Iran.

L’arrangement signé le 15 janvier avec les auto­rités des Emirats arabes unis, lors d’une visite de quelques heures du chef de l’Etat français, est un « accord de pré­sence », qui ouvre la voie à l’installation d’une base inter­armées [1]avec un effectif de 4 à 500 mili­taires, dont un tiers seraient ins­tallés dans l’actuel port de com­merce d’Abou Dhabi. La base assurera le soutien des navires de la marine nationale en mission dans le Golfe et l’Océan Indien, ainsi que l’accueil de l’ensemble des moyens mili­taires que la France déploie régu­liè­rement dans le cadre d’exercices inter­armées menés en coopé­ration avec les armées des pays du Golfe.

Si l’on en croit M. Sarkozy, les Emirats arabes unis, liés à la France par un accord de défense réci­proque depuis 1995, deman­daient l’implantation de cette base, « pour que la France par­ticipe à la sta­bilité de cette région du monde ». Ils auraient exprimé « le souhait qu’une partie des forces qui sont sta­tionnées à Dji­bouti migrent dans le Golfe, une région essentielle ».

Les res­pon­sables français font valoir que les petits Etats sun­nites du versant sud du Golfe — îlots de pros­périté, emportés par un déve­lop­pement ful­gurant dû à l’augmentation des prix du pétrole, mais inquiétés par l’activisme et l’intransigeance de l’Iran chiite, la grande puis­sance du Golfe « per­sique » — sont à la recherche de garanties de sécurité auprès de leurs par­te­naires occi­dentaux, notamment américains.

Les Etats-​​Unis sont très pré­sents : l’état-major de la Ve flotte est ins­tallé à Bahreïn ; le quartier général du Central Command et le Centre d’opérations aériennes pour tout le Proche-​​Orient sont au Qatar ; des gar­nisons et des dépôts sont sta­tionnés au Koweït ; les Emirats arabes unis et Oman offrent des faci­lités aériennes à leur aviation…

Cette création d’une base fran­çaise dans le Golfe peut être inter­prétée comme un nouvel indice de l’alignement de M. Sarkozy sur la stra­tégie amé­ri­caine au Proche-​​Orient. Mais aussi comme le désir de cer­tains de ces émirats d’échapper à une emprise amé­ri­caine totale, en diver­si­fiant leurs par­te­naires ou « par­rains ». L’école mili­taire supé­rieure de Saint-​​Cyr ouvrira pro­chai­nement à Doha une branche qui formera les offi­ciers des armées de terre du Qatar et de plu­sieurs autres Etats du Golfe. Des navires de la marine nationale fran­çaise font déjà escale aux Emirats une tren­taine de fois par an. L’armée de l’air y organise deux fois par an un stage pour les pilotes de chasse. L’armée de terre effectue dans la région vingt-​​cinq exer­cices annuels, avec échanges d’unités et d’officiers. Un exercice inter-​​armée Gulf Shield (Bou­clier du Golfe) mettra aux prises, en février et mars, 1 400 mili­taires émiratis et qataris, ainsi que 400 français.

C’est en tout cas la pre­mière fois que la France sera implantée dans le Golfe, qui plus est dans l’un des sec­teurs les plus stra­té­giques : le détroit d’Ormuz, par où transite 40 % du pétrole mondial. Le chef d’état-major par­ti­culier du pré­sident français, l’amiral Edouard Guillaud, y a vu « une petite révo­lution géo­po­li­tique », la France ouvrant pour la pre­mière fois depuis cin­quante ans une nou­velle base, et de plus hors de son ancien domaine colonial africain. Le « dépouillement » partiel de la gar­nison de Dji­bouti — actuel­lement la prin­cipale implan­tation mili­taire fran­çaise en Afrique, et qui devrait le rester — pré­figure sans doute une recon­version du réseau des bases mili­taires fran­çaises en Afrique, d’un entretien coûteux et objet de nom­breuses cri­tiques sur le continent noir. Cette recon­version pourrait être évoquée dans le pro­chain Livre blanc sur la défense et la sécurité, prévu pour fin mars.

L’ouverture de cette base d’Abou Dhabi — qui ne devrait pas être entiè­rement opé­ra­tion­nelle avant le début de l’an pro­chain — suscite d’autres inter­ro­ga­tions : est-​​ce un chan­gement de poli­tique de la France, qui jusqu’ici avait choisi d’être au Proche-​​Orient « une puis­sance d’équilibre diplo­ma­tique et non une puis­sance mili­taire » (M. François Bayrou, pré­sident du Mou­vement démo­crate) ? Y a-​​t-​​il un risque d’être entraîné dans un conflit local ou régional, notamment avec l’Iran, qui sou­hai­terait contrôler le détroit d’Ormuz ? Cette décision, prise sans consul­tation, n’est-elle pas en contra­diction avec le souhait affiché d’associer plus étroi­tement le Par­lement au suivi et à l’approbation des opé­ra­tions extérieures ?

[1] ommun à plu­sieurs armées : de terre, de mer, de l’air. Armée, Coopé­ration, Défense, Stra­tégie mili­taire, Émirats arabes unis, États-​​​​Unis (affaires exté­rieures), France, Golfe, Proche-​​​​Orient, Djibouti