L’os au travers de la gorge des Américains

Jeff Halper, samedi 15 novembre 2008

Allez où vous voulez dans le monde, et vous ren­con­trerez le même phé­nomène : l’impression que la souf­france des Pales­ti­niens sym­bolise tout ce qui est mauvais dans un monde dominé par les Américains.

Avant même que le vote ne com­mence, les poli­ti­ciens israé­liens et les grands manitous se deman­daient : un gou­ver­nement Obama sera-​​t-​​il bon pour Israël ? "Bon pour Israël", qu’il faut décoder par "Les USA vont-​​ils nous laisser garder nos colonies et continuer à nous fournir leur aide afin que les négo­cia­tions avec les Pales­ti­niens restent sté­riles ?". Pour les Amé­ri­cains, la question devrait être celle-​​ci : le gou­ver­nement Obama va-​​t-​​il réa­liser que s’il ne traite pas de la question des besoins des Pales­ti­niens, il ne sera pas en mesure de se désen­gager des imbro­glios du Moyen-​​Orient au sens large, ni de rejoindre la com­mu­nauté des nations ni de sauver son économie ?

Le conflit israélo-​​palestinien devrait être au cœur des pré­oc­cu­pa­tions des Amé­ri­cains, et au plus haut des ques­tions à l’ordre du jour du nouveau gou­ver­nement. Il se peut que ce ne soit pas le plus san­glant des conflits à l’échelle mon­diale, il est même mineur comparé à l’Irak, mais il sym­bolise pour les Musulmans et les peuples du monde l’hostilité des Amé­ri­cains et leur bel­li­gé­rance. Le conflit israélo-​​palestinien n’est pas un simple conflit entre deux tribus qui se cha­maillent. Il est à l’épicentre de l’instabilité globale. Allez où vous voulez dans le monde, et vous ren­con­trerez le même phé­nomène : l’impression que la souf­france des Pales­ti­niens sym­bolise tout ce qui est mauvais dans un monde dominé par les Amé­ri­cains.

Lorsque Obama prendra ses fonc­tions, il sera face à une situation globale très dif­fé­rente de ce qu’elle était huit ans plus tôt, c’est-à-dire face à une situation dans laquelle les USA affaiblis et isolés doivent trouver leur place. Il décou­vrira que la prin­cipale source d’isolement des USA vient de l’idée selon laquelle l’occupation des Ter­ri­toires pales­ti­niens est, en réalité, une occu­pation américano-​​israélienne. Si le redres­sement de l’économie amé­ri­caine dépend de la res­tau­ration de bonnes rela­tions avec le reste du monde, il apprendra que, sans réso­lution du conflit israélo-​​palestinien, il ne pourra créer les condi­tions utiles pour que les USA soient à nouveau acceptés au sein de com­mu­nauté globale au sens large.

Pour être plus précis, le conflit israélo-​​palestinien affecte direc­tement les Amé­ri­cains au moins à cinq niveaux :

- Il isole les USA des prin­cipaux marchés globaux, les contrai­gnant à déployer des mesures agres­sives pour sécu­riser des marchés plutôt que de s’y adapter de façon paci­fique

- En consé­quence, il réoriente l’économie amé­ri­caine vers une pro­duction non pro­ductive (en fabri­quant des tanks et non des routes), ce qui aug­mente le déficit qui ne fait à son tour qu’augmenter la dépen­dance aux finan­ce­ments étrangers, tout en cana­lisant les res­sources vers le mili­taire plutôt que vers l’éducation, la santé, et l’investissement

- L’aide mili­taire à Israël coûte aux contri­buables amé­ri­cains plus de 3 mil­liards de $/​an, et ce au moment même d’une récession de plus en plus forte et de l’écroulement de l’infrastructure nationale

- Il conduit au fait que les Amé­ri­cains s’impliquent dans les affaires du monde prin­ci­pa­lement sur le plan mili­taire, engen­drant par là de l’hostilité et de la résis­tance qui donnent à leur tout lieu aux menaces dont les Amé­ri­cains ont si peur, et

- Cela finit par menacer les libertés civiles aux USA par le ren­for­cement de légis­la­tions comme celle du "Patriot Act", et par l’introduction aux sein des forces de police amé­ri­caines de tac­tiques et d’armements israé­liens déve­loppés et mis en œuvre "contre les insurgés" en Cis­jor­danie et à Gaza.

Pour de nom­breux peuples à travers le monde, les Pales­ti­niens sym­bo­lisent ce dont souffre la majorité d’entre eux. Ils forment des minus­cules grains de sable résistant à ce que la plupart des Amé­ri­cains et des peuples pri­vi­légiés de l’Occident ne voient pas. Ils forment un peuple à qui l’on nie le droit le plus fon­da­mental : celui d’avoir un État à eux, même sur 22 % de la Palestine his­to­rique qu’Israël occupe depuis 1967. Pour la majorité de l’humanité qui vit dans des condi­tions écono­miques et poli­tiques inima­gi­nables en Occident, la souf­france causée par l’occupation israé­lienne — un appau­vris­sement et un déni total de liberté qui ne peuvent per­sister que grâce à l’appui total des USA — est sym­bo­lique de leur propre souf­france per­ma­nente. L’oppression mise en oeuvre par les Israé­liens sur les Pales­ti­niens, avec l’appui effectif des USA, démontre clai­rement l’existence d’un système global de domi­nation de l’Occident qui empêche les autres de réa­liser leurs propres rêves d’un bien-​​être poli­tique et écono­mique.

Comme un os au travers de la gorge, la question de l’occupation israé­lienne ne peut être ni ignorée ni négligée. Si elle n’est pas traitée, les USA — même avec Obama — res­teront embourbés dans des conflits avec les peuples musulmans, conti­nueront à être détestés par des peuples à la recherche d’une vraie liberté, et ne trou­veront ni la sécurité ni même la pros­périté qu’ils veulent tant. Nous vivons dans une réalité globale, et non pas dans une "Pax Ame­ricana". La logique du gou­ver­nement Bush est arrivée en bout de course. Les USA ne peuvent plus jeter leur poids partout dans une "guerre contre le ter­ro­risme". Son impli­cation ne peut plus être que seulement mili­taire. La nou­velle logique qui devra accom­pagner Obama dans ses nou­velles fonc­tions peut se résumer en un seul mot : adap­tation. Et les USA n’arriveront au camp de base qu’à la condition d’avoir réussi à s’adapter au monde musulman, ce qui veut dire mettre fin à l’occupation israé­lienne. Ce qui arrive aux Pales­ti­niens prend une signi­fi­cation globale. Enlever l’os au travers de sa gorge — c’est-à-dire mettre fin à l’occupation israé­lienne et per­mettre aux Pales­ti­niens d’avoir un État et un avenir qui leur soit propre — devrait constituer l’une des prio­rités majeures du futur gou­ver­nement amé­ricain. De fait, les ten­ta­tives amé­ri­caines pour res­taurer leur statut au niveau mondial dépend de cela. Dans la situation globale dans laquelle nous vivons, il se révèle que le sort des Amé­ri­cains et des Pales­ti­niens est étroi­tement imbriqué.