L’organisation de la saison culturelle arabe à Jérusalem-​​Est est un défi

Benjamin Barthe, dimanche 7 décembre 2008

Qu’importe le résultat du pro­cessus de paix israélo-​​palestinien : en 2009, Jéru­salem sera la capitale cultu­relle du monde arabe.

A l’image de ce qui s’est fait en 2008 à Damas, une série d’expositions, concerts, pièces de théâtre et pro­jec­tions de films devraient être pré­sentés dès janvier 2009 dans la partie orientale de la Ville sainte, où les Pales­ti­niens ambi­tionnent de bâtir leur capitale.

Cette décision, prise par la Ligue arabe et sou­tenue par l’Unesco, heurte de front les pré­ten­tions d’Israël, qui considère offi­ciel­lement Jéru­salem dans son ensemble comme la "capitale éter­nelle" du peuple juif. La culture arabe est-​​elle soluble dans les slogans sio­nistes ? Le téles­copage d’agendas aussi dia­mé­tra­lement opposés dans le point névral­gique du conflit israélo-​​palestinien est-​​il gérable ? "On zig­zague entre les mines, mais Jéru­salem le vaut bien, répond Ahmed Dari, directeur franco-​​palestinien de la pro­gram­mation. Face aux menaces d’Israël sur notre identité, nous ne pouvons pas laisser passer l’occasion de rap­peler que la partie orientale de la ville est et restera arabe."

La paternité de l’idée revient au Hamas, le mou­vement isla­miste aux com­mandes de la bande de Gaza. En novembre 2006, alors qu’il dirige le gou­ver­nement pales­tinien formé dans la foulée de son triomphe aux élec­tions légis­la­tives, le ministre de la culture, Attalah Abu Sabah, ren­contre ses homo­logues arabes à Mascate, dans le sul­tanat d’Oman. Ini­tia­lement, c’est Bagdad qui avait été choisie pour orga­niser l’édition 2009 de la saison cultu­relle arabe. Mais, de peur que l’insécurité ne gâche la fête, les auto­rités ira­kiennes renoncent.

Le ministre du Hamas soumet alors la can­di­dature de Jéru­salem, "Al-​​Quds" en arabe. La fai­sa­bilité d’un projet pareil dans une ville sous occu­pation est à peine évoquée. Le symbole est trop beau et la sug­gestion du Hamas est acceptée. Entre­temps, le camp pales­tinien s’embrase. Les isla­mistes s’emparent de la bande de Gaza, mais leur gou­ver­nement perd la recon­nais­sance des régimes arabes. Du coup, le casse-​​tête est renvoyé dans le camp de la pré­si­dence pales­ti­nienne, à Ramallah. "Il y a eu beaucoup d’hésitations, explique Hassan Balawi, le directeur de la com­mu­ni­cation. On savait qu’il serait impos­sible de faire venir la moindre star, et que même les ministres de la culture arabes refu­se­raient de venir dans une ville sous contrôle israélien. Malgré tout, Mahmoud Abbas a décidé de pour­suivre ce projet. Il ne pouvait pas se per­mettre d’apparaître moins ferme que le Hamas sur la question de Jérusalem."

Une équipe est alors mise en place, avec à sa tête M. Dari, détaché de la délé­gation pales­ti­nienne auprès de l’Unesco, à Paris, où il secondait jusque-​​là l’écrivain Elias Sanbar. Avec un pied dans le secteur public, un autre dans le monde artis­tique - il est cal­li­graphe et musicien -, M. Dari est le pont idéal entre le régime pales­tinien, tuteur de l’événement, et les créa­teurs, anxieux d’être mis à l’écart.

Sa mission prin­cipale : définir une ligne qui assume la charge poli­tique de l’événement mais l’orchestrer d’une façon accep­table par les auto­rités israé­liennes. En mars, en guise de rappel de leur capacité de nui­sance, celles-​​ci avaient inter­rompu la céré­monie de pré­sen­tation du logo de la mani­fes­tation dans un théâtre de Jéru­salem, au motif que le ministre de la culture pales­tinien y assistait. "Notre objectif n’est pas de pro­voquer les Israé­liens, explique M. Dari. Il faut ruser. Un poète comme Samih Al-​​Qassem repré­sente aussi bien la Palestine que n’importe quel diri­geant officiel. La poli­tique est omni­pré­sente à Jéru­salem, avec les check­points, les démo­li­tions de maisons, les contrôles d’identité. Equi­librer avec de la culture, ce n’est pas une mau­vaise chose."

Pour l’instant, Israël se can­tonne à une position atten­tiste. "Qu’il y ait des événe­ments culturels à Jérusalem-​​Est, ce n’est pas un pro­blème, explique Ygal Palmor, porte-​​parole du ministère des affaires étran­gères. Cela se fait déjà. Mais si ces événe­ments prennent une tournure poli­tique, alors une réaction s’imposera."

L’autre dossier hyper­sen­sible sur le bureau de M. Dari concerne les rela­tions avec la bande de Gaza. Des événe­ments y sont prévus simul­ta­nément à ceux orga­nisés à Jéru­salem et en Cis­jor­danie. Mais le Hamas, dépossédé de son projet, acceptera-​​t-​​il la tutelle de Ramallah sur les célé­bra­tions ? "On ne maî­trise pas tous les para­mètres, précise M. Balawi. Il y a un début de rap­pro­chement entre les deux partis. Ce serait beau que, pour Jéru­salem, ils acceptent de taire leurs riva­lités." La réussite de l’opération dépend d’ailleurs de trois autres inconnues du calen­drier 2009 : le résultat des élec­tions israé­liennes prévues le 10 février, celui du pro­cessus de paix, en "stand-​​by" pour l’instant, et le sort de la trêve à Gaza qui se termine à la fin 2008. Une issue positive dans ces trois dos­siers favo­ri­serait gran­dement la tâche des orga­ni­sa­teurs. Dans le cas contraire, le champ de mines évoqué par M. Dari pourrait très vite exploser sous leurs pieds.