L’opinion publique, la classe poli­tique israé­lienne et le dis­cours de Binyamin Netanyahou

Jean-​​Yves Camus, dimanche 28 juin 2009

Sans sur­prise aucune, le dis­cours pro­noncé par le Premier ministre israélien le 14 Juin, et par lequel il acceptait l’idée de la création d’un Etat pales­tinien démi­li­tarisé, a été bien accueilli à gauche comme au centre-​​droit et lar­gement cri­tiqué à l’ultra-droite.

Selon les dif­fé­rents son­dages, entre 61% et 71% des citoyens en ont approuvé la teneur, et les réac­tions dans la classe poli­tique ont suivi les lignes de fracture énoncées pré­cé­demment. La prin­cipale dif­fi­culté, pour Binyamin Neta­nyahou, consistait à convaincre son propre camp. Pour preuve, le lieu sym­bo­li­quement choisi pour pro­noncer cette allo­cution : le Centre Begin-​​Sadate de l’université de Bar-​​Ilan, haut-​​lieu de l’intelligentsia sioniste-​​religieuse, un segment de la société très opposé à toute concession ter­ri­to­riale aux palestiniens.

Le premier à s’être félicité du contenu de ce dis­cours a été le pré­sident Shimon Pérès, homme de gauche depuis long­temps rallié au centre-​​droit et qui a estimé que les pro­po­si­tions de Neta­nyahou étaient une porte ouverte « à des pour­parlers directs menant à une paix régionale et à une paix bila­térale avec les pales­ti­niens ». Du côté de Kadima, la réaction a été un peu moins enthou­siaste, le parti de Tsipi Livni mettant en doute, non pas le plan du Premier ministre, mais la sin­cérité de sa réso­lution à le mettre en pra­tique. Chez les tra­vaillistes, le ministre de la Défense, Ehud Barak, a eu une réaction conforme à sa situation per­son­nelle d’allié un peu contre nature du présent gou­ver­nement : consi­dérant le dis­cours comme étant sus­cep­tible d’ouvrir « une vraie porte à des négo­cia­tions sérieuses menées sur la base de deux Etats pour deux peuples », il a tou­tefois ajouté qu’il aurait pour sa part « tenu des propos plus expli­cites encore », sans pré­ciser si il pensait à la question du tracé des fron­tières, du statut de Jéru­salem ou d’un autre sujet.

Ne désirant pas faire déjà exploser une coa­lition qui les a avan­ta­geu­sement servis, les deux par­te­naires du Likoud les plus hos­tiles aux conces­sions ont tou­tefois exprimé leur appui au Premier ministre. Ainsi, Avigdor Lie­berman réussit à tourner dans son sens les pro­po­si­tions de Neta­nyahou en déclarant que celles-​​ci expriment « à la fois le droit du peuple juif à un Etat juif et l’aspiration d’Israël à la paix ». Autrement dit, il évite soi­gneu­sement de pro­noncer le terme d’Etat pales­tinien dont il ne veut pas, tout en laissant une porte ouverte vers une poli­tique massive d’échanges de ter­ri­toires qui abou­tirait à un transfert tout aussi massif des popu­la­tions arabes hors de l’Etat hébreu, donc à une sépa­ration totale et forcée des Juifs et des Arabes, ces der­niers regroupés dans un Etat-​​croupion. Le ministre de l’Intérieur et leader du parti reli­gieux Shass a lui employé des termes plus ouverts que ses décla­ra­tions de cam­pagne élec­torale, en espérant que « le peuple pales­tinien renonce à la voie de la guerre et du ter­ro­risme pour s’engager sur la voie de la paix », ce qui constitue une recon­nais­sance du fait national palestinien.

Bien davantage que de ses alliés mino­ri­taires, Neta­nyahou doit faire face à une fronde des plus intran­si­geants de ses par­tisans. Le ministre sans por­te­feuille Benny Begin a expliqué que le dis­cours contenait « cer­tains éléments qui ne [lui] pro­curent aucun plaisir » et une partie des députés de base du Likoud, surtout ceux récemment élus comme Danny Danon et Tsipi Hoto­belli, accusent le chef du gou­ver­nement d’avoir cédé à la pression amé­ri­caine en entamant une poli­tique de conces­sions uni­la­té­rales dan­ge­reuse pour Israël. Au point que Danon parle « d’agir au sein du Likoud pour faire échouer le projet du Premier ministre de créer un Etat pales­tinien ». Une position pas très dif­fé­rente de celle des for­ma­tions ultra-​​nationalistes comme Ha Bayit ha Yehoudi et Union Nationale, ce dernier, qui est en dehors de la coa­lition, affirmant même que Neta­nyahou avait « perdu la direction du camp national », mais aussi « trahi ses pro­messes élec­to­rales et ses propres convic­tions ». Comme le Conseil des Implan­ta­tions de Judée-​​Samarie, la droite du « camp national » campe sur une position claire : pour des raisons reli­gieuses pour les uns, purement sécu­ri­taires ou natio­na­listes pour les autres, et un mélange des trois pour cer­tains, il fau­drait refuser l’idée même d’un peuple et d’un Etat pales­tinien, même démilitarisé.

Benyamin Neta­nyahou n’a pourtant pas trouvé grâce pour autant auprès des milieux de la gauche paci­fiste, puisque Meretz voit en lui le « champion du refus de la paix », un avis plus tranché encore que celui du député Ahmed Tibi ( du parti Raam-​​Taal), qui a fustigé la « rigidité intel­lec­tuelle » ayant conduit à la pro­po­sition d’un « Etat pales­tinien sans souveraineté ».

Au total, dans la classe poli­tique comme dans l’opinion israé­lienne, plane l’ombre d’un grand absent : Ariel Sharon. Car, faute d’un véri­table parti de gauche à vocation majo­ri­taire, c’est aujourd’hui à droite et au centre-​​droit qu’il fau­drait trouver l’homme ou la femme poli­tique ayant la stature néces­saire pour opérer des com­promis décisifs, allant dans le sens des sou­haits de la nou­velle admi­nis­tration amé­ri­caine. Or cette per­son­nalité ne peut être Neta­nyahou. En effet celui-​​ci, par son passé familial lié à l’histoire du sio­nisme révi­sion­niste, par sa conviction que le maître-​​mot est de gagner du temps sur la longue période, en fei­gnant de céder pour mieux continuer le pro­cessus d’extension des implan­ta­tions, est en fait revenu en arrière par rapport à l’époque Sharon, puisqu’un Etat démi­li­tarisé, donc privé d’un attribut essentiel de sou­ve­raineté, n’est pas un Etat. Pas plus qu’un Etat sans fron­tières définies ni capitale n’est un Etat.

L’élément le plus pré­oc­cupant est qu’une grande majorité des citoyens israé­liens ne com­prenne pas l’impasse que constitue le plan Netanyahou.