« L’histoire de l’arbre déraciné par des mili­taires israé­liens res­semble à une provocation »

entretien avec Richard Labévière., samedi 7 août 2010

Au Liban, la donne stratégique a largement changé depuis 2006

La tension, au Liban, tant au niveau interne, qu’à la fron­tière sud, semble monter d’un cran ces der­niers jours. Que signifie l’accrochage, qui a eu lui mardi, en par­ti­culier lorsque c’est l’armée liba­naise qui défend sa frontière ?

Il y a deux choses : l’accrochage entre l’armée liba­naise et des soldats israé­liens au niveau de la fron­tière sud du Liban, et l’acte d’accusation de Bel­lemare, qui est prévu pour octobre, et sur lequel Israël spécule beaucoup. Comme par hasard, des fuites incul­pe­raient des membres du Hez­bollah. C’est une véri­table guerre des nerfs.

Depuis l’assassinat de Rafic Hariri, le Tri­bunal spécial pour le Liban (TSL) a subi trois phases. La pre­mière, marquée par le premier pro­cureur général du TSL, qui avait accusé la Syrie, sur la base d’écoutes et de témoi­gnages fabriqués, avait aboutit à la détention de quatre généraux libanais. C’était un jugement poli­tique. La deuxième étape, sous l’égide d’un autre magistrat, a été de se diriger vers la piste sala­fiste. Le camp de Aïn Al Hilwé a alors été visé, avec ses dif­fé­rentes fac­tions sala­fistes financées par des Saou­diens notamment. Enfin, la troi­sième étape, le nouveau pro­cureur du TSL, Daniel Bel­lemare, montre que le chef d’accusation à paraître en octobre se basera sur des faits abso­lument nou­veaux et irré­fu­tables, avec de pos­sibles incul­pa­tions de proches, sinon de membres du Hez­bollah. Dans le contexte iranien, faire pression sur le Hez­bollah est cer­tai­nement un moyen de faire pression sur l’Iran.

On assiste donc à une envolée de tension, mais il ne faut pas oublier que le Hez­bollah est un parti gou­ver­ne­mental, qui par­ticipe au gou­ver­nement d’union nationale. Ensuite, Israël ne cache pas ses inten­tions. La der­nière visite de Neta­nyahu à Washington, a montré le refus amé­ricain d’une frappe lourde sur le Liban avant l’échéance des élec­tions de mi-​​mandat aux Etats-​​Unis, en novembre. Israël fait relayer, depuis un certain temps, des fuites sur l’inculpation de membres du Hez­bollah dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri.

L’épisode de ce mardi montre qu’Israël a déli­bé­rément pro­voqué les forces liba­naises du Sud, en arra­chant un arbre qui se trouvait en ter­ri­toire libanais. Cet événement a eu pour consé­quence la riposte de l’armée liba­naise. Et c’est là que le Hez­bollah n’a pas joué le jeu, et a laissé l’armée liba­naise riposter. Cet événement est à remettre dans le prisme du rendu du chef d’accusation du TSL, qui, selon moi, ne sera pas fait en octobre, mais après les élec­tions amé­ri­caines de novembre.

Depuis la publi­cation par le quo­tidien allemand Spiegel, au prin­temps dernier, d’un article sur l’inculpation de membres du Hez­bollah par le TSL, Israël ne cesse de faire monter la sauce sur ce dossier. Ensuite, Obama ne veut pas d’une attaque d’Israël sur le Liban. Nous sommes dans un contexte de spé­cu­lation, qui me fait penser à 2005, lorsque Bachar Al Assad pro­nonçait un dis­cours à l’université de Damas, en réfutant, point par point, l’accusation de l’assassinat de Rafic Hariri faite à la Syrie. Si l’accusation contre le Hez­bollah est de la même nature que celle du premier pro­cureur, c’est-à-dire basée sur de faux témoi­gnages, et bien on aura à faire à une grande mascarade.

Il faut rap­peler qu’il y a trois ans, au Liban, une dizaine de réseaux d’espionnage ont été déman­telés grâce à une étroite col­la­bo­ration entre les Forces de sécurité inté­rieure, le Hez­bollah et l’armée. Israël a non seulement subi une défaite mili­taire, mais aussi politique.

Le rôle mili­taire du Hez­bollah semble lar­gement se nor­ma­liser. Y a-​​t-​​il au Sud-​​Liban une restruc­tu­ration et une redis­po­sition des forces militaires ?

La donne stra­té­gique a lar­gement changé depuis 2006. Le 27 février 2010, une réunion tri­partite entre le Hez­bollah, la Syrie, et l’Iran a débouché sur un accord, qui consiste à dire que si l’un des trois ter­ri­toires, le Liban, la Syrie ou l’Iran, était attaqué par Israël, cela enga­gerait une riposte des trois, et ce de manière coor­donnée. L’asymétrie est de moins en moins en faveur d’Israël.

Depuis 1980, Hafez Al Assad, puis cela s’est vu être confirmé maintes fois par son fils, a noué une alliance stable avec l’Iran. C’est un pacte réel qui permet à la Syrie de se désen­gager de sa dépen­dance envers l’URSS à l’époque. Le Hez­bollah veut des négo­cia­tions et un accord global qui concernent les fermes du Chabaa, des fron­tières défi­ni­tives et le retour des Pales­ti­niens. Tant que les Israé­liens ne sont pas prêts à négocier, tant qu’un accord régional n’est pas trouvé, le Hez­bollah affirme qu’il n’est pas question, malgré les pres­sions, de vider son stock d’armes. Les der­nières guerres l’ont montré, le retrait de l’armée israé­lienne du Sud-​​Liban en 2000, ainsi que la guerre de 2006 ont eu pour vain­queur le Hezbollah.

Ce que sous-​​estiment les experts mili­taires israé­liens et occi­dentaux, c’est la restruc­tu­ration du potentiel mili­taire du Hez­bollah. Les forces mili­taires du Hez­bollah sont concen­trées sur trois lignes au Sud-​​Liban, mais se sont consi­dé­ra­blement restruc­turées et ren­forcées avec des mis­siles de longue portée, pouvant atteindre Haïfa et Tel-​​Aviv. Comme nous l’avons vu en 2006, ce potentiel mili­taire peut abattre un héli­co­ptère. On est face à un réel revi­rement de l’asymétrie qui, avec les appuis syrien et iranien, fait du Hez­bollah une force mili­taire à part.

A qui profite l’ accrochage de mardi ?

L’histoire de l’arbre déraciné par des mili­taires israé­liens res­semble à une pro­vo­cation. Le Hez­bollah n’a pas répondu, et c’est une preuve qu’il n’est pas rentré dans le jeu israélien, car c’est l’armée liba­naise qui a répondu. Cela montre aussi quelque chose de plus concret sur le rôle de la Finul. Pendant cet accro­chage, une dizaine de Merkava (chars israé­liens) étaient en manœuvre le long de la fron­tière, ce qui est inha­bituel et injus­tifié. Tout cela était destiné à faire réagir le Hez­bollah. L’armée liba­naise est en sous-​​équipement chro­nique. Emile Lahoud, ancien chef de l’armée et ancien pré­sident libanais n’avait cessé de plaider auprès de l’Europe et des Etats-​​Unis pour construire une armée à réel potentiel mili­taire. Cela n’a jamais été fait.

Dans ce contexte, le Hez­bollah reste un point crucial de la stra­tégie mili­taire liba­naise. Tout le jeu de la dis­suasion réside dans le potentiel mili­taire du Hez­bollah. En octobre 2009, Ash­kénazy, le chef d’état-major israélien est venu en France pour ren­contrer ses homo­logues français et amé­ri­cains. Israël a trois pos­si­bi­lités mili­taires : une incursion à Ghaza, et les plus sérieuses sont le bom­bar­dement des sites nucléaires ira­niens et une attaque au sud du Liban contre le Hezbollah.

Par Kamel Boudjemil