L’heure de vérité pour Nétanyahou

Allouf Ben, mercredi 17 mars 2010

Pour le gou­ver­nement israélien, relancer la colo­ni­sation juive à Jérusalem-​​Est est-​​il plus important, à l’heure de la menace ira­nienne, que l’appui vital de l’allié américain ?

La crise qui couvait entre Israël et les Etats-​​Unis depuis le retour au pouvoir, le 31 mars 2009, de Benyamin Néta­nyahou a enfin éclaté. Barack Obama ne s’est pas privé de dénoncer l’humiliation infligée au vice-​​président Joe Biden lorsque Israël a annoncé la construction de 1 600 nou­veaux loge­ments à Jérusalem-​​Est, au cours de ce qui était censé être une visite d’amitié. Refusant les excuses par­tielles de Néta­nyahou, le pré­sident des Etats-​​Unis exige désormais qu’il accom­plisse des “actions spé­ci­fiques” pour prouver son enga­gement dans les rela­tions bila­té­rales et dans le pro­cessus de paix.

Washington n’a révélé ni le contenu de l’ultimatum ni la liste des exi­gences sou­mises au Premier ministre israélien. Y répondre risque tou­tefois de menacer la coa­lition gou­ver­ne­mentale, car cela heurtera les partis d’extrême droite, Israel Bei­teinou [extrême droite rus­so­phone] et le Shas [ultraor­tho­doxes séfa­rades], et jettera le trouble au sein de son propre parti, le Likoud. Pour le chef du gou­ver­nement, c’est l’heure de vérité. Il va devoir choisir entre, d’une part, ses convic­tions idéo­lo­giques et son alliance poli­tique avec l’extrême droite, et, d’autre part, l’indispensable appui amé­ricain. C’est un choix dif­ficile. S’il décide de geler, ou seulement de réduire les projets de construction à Jérusalem-​​Est, sa coa­lition s’effondrera ; s’il décide d’affronter l’administration amé­ri­caine en espérant que ses alliés au sein du Congrès et de la com­mu­nauté juive amé­ri­caine le sou­tien­dront au nom de leur enga­gement envers la “capitale éter­nelle du peuple juif”, il com­pro­mettra la néces­saire coopé­ration mili­taire entre Israël et les Amé­ri­cains face à l’Iran. Néta­nyahou sait que ce sont les Etats-​​Unis qui four­nissent le car­burant et les pièces déta­chées néces­saires à l’aviation israé­lienne, ainsi que les sys­tèmes d’alerte anti­mis­siles. Il sait aussi que, face à la menace que repré­sente l’Iran de Mahmoud Ahma­di­nejad, Israël n’a pas d’autres alliés. L’administration Obama s’était ­abs­tenue d’exercer des pres­sions fermes sur Néta­nyahou, crai­gnant que cela ne conduise à une crise poli­tique en Israël, à un schisme dans la société israé­lienne, voire à une ­muti­nerie au sein des forces armées. Ainsi, en novembre 2009, le gou­vernement Néta­nyahou a convenu d’un gel tem­po­raire de la colo­ni­sation de peu­plement, sauf à Jérusalem-​​Est. Cette fois, le Premier ministre a cru qu’il pourrait sur­vivre à la crise en pré­sentant ses excuses à Joe Biden pour le moment “mal­heureux” de l’annonce du plan de construction, mais sans pro­mettre que les unités de loge­ments à Ramat Shlomo ne seraient pas cons­truites, ni que la poli­tique d’implantation à Jérusalem-​​Est allait s’infléchir.

Ses adver­saires au sein de l’administration Obama ont vu là une occasion en or de donner à Néta­nyahou une leçon d’honneur national. Joe Biden a été humilié à Jéru­salem, et l’Amérique nous a rendu la monnaie de notre pièce : une conver­sation télé­pho­nique longue et ora­geuse entre la secré­taire d’Etat Hillary Clinton et Néta­nyahou, une convo­cation de l’ambassadeur d’Israël à Washington, une condam­nation par le Quar­tette et, enfin, lors d’interviews à CNN et à NBC, une répri­mande publique et sans appel adressée par Mme Clinton au Premier ministre. Pour être certain que le gou­ver­nement israélien ne puisse attribuer la mau­vaise humeur amé­ri­caine à la seule Hillary Clinton, le pré­sident Obama aurait lui-​​même décidé de la teneur du message à délivrer.

Parlant de “l’insulte” faite aux Etats-​​Unis et du “coup porté aux rela­tions bila­té­rales”, Hillary Clinton a sou­ligné qu’elle ne com­prenait pas comment une telle décision avait pu être prise juste après que Joe Biden eut réitéré l’engagement des Etats-​​Unis en faveur de la sécurité d’Israël. Plu­sieurs médias amé­ri­cains ont inter­prété ces propos comme le signe que l’appui mili­taire de Washington à Israël n’était pas incon­di­tionnel. Enfin, rejetant l’argument de Néta­nyahou affirmant que le nouveau chantier de construction avait été approuvé à son insu, Hillary Clinton lui a rappelé qu’en tant que Premier ministre il était res­pon­sable des actes de son gou­ver­nement. Néta­nyahou doit se rendre à Washington pour prendre la parole devant la confé­rence de l’AIPAC [lobby pro-​​israélien], qui se déroule du 21 au 23 mars. Les res­pon­sables amé­ri­cains ont d’ores et déjà décidé de limiter leurs contacts avec lui, sauf s’il se soumet à une partie de leurs condi­tions. Si, tou­tefois, il devait annuler son voyage, cela serait inter­prété comme la preuve du sérieux de la crise américano-​​israélienne.