L’exil des Palestiniens, depuis 60 ans

Victoria Bruce, swissinfo, lundi 19 mai 2008

Tandis que les Israé­liens célèbrent le 60ème anni­ver­saire de leur pays, les Pales­ti­niens se sou­viennent de leur côté de la « Nakba », la catas­trophe. Au milieu des com­mé­mo­ra­tions, une jeune Pales­ti­nienne évoque ses sou­venirs, ses espoirs et ses peurs.

Lorsque j’étais petite, il y avait tou­jours des feux d’artifice à cette époque de l’année », se sou­vient Shireen Bakleh (nom et prénom d’emprunt). « Nous fai­sions en sorte de les ignorer et je ne savais même pas ce qu’on célébrait. »

« Mes parents ne me l’ont jamais expliqué. Ils ne vou­laient pas m’avouer que ces feux d’artifices célé­braient l’effondrement de notre peuple. Ils vou­laient sim­plement que je vive une enfance normale et heureuse. »

Entre 700 000 et 900 000 Pales­ti­niens ont fui leurs terres entre juin 1946 et la fin offi­cielle de la guerre de Palestine en janvier 1949. C’est cette période, qui a vu la création de l’Etat d’Israël, que les Pales­ti­niens dési­gnent du nom de « Nakba », la « catas­trophe ». Aujourd’hui, les des­cen­dants de ces réfugiés sont près de 4,5 mil­lions, répartis dans tout le Moyen-​​Orient.

Des citoyens de seconde zone

La famille de Bakleh a été parmi les plus chan­ceuses. Du côté de sa mère, ses parents ont pu rester à Haïfa lorsque la ville côtière est tombée sous la juri­diction d’Israël. Son grand-​​père y pos­sédait un com­merce de tissus dont il s’est occupé jusqu’à sa mort l’an dernier, à l’âge de 87 ans.

Ils sont par consé­quent devenus des « Israé­liens arabes », selon la ter­mi­no­logie offi­cielle que Bakleh n’aime pas du tout. Ce qui veut dire qu’ils pos­sèdent la natio­nalité israé­lienne tout en demeurant des Pales­ti­niens et passent de ce fait pour des citoyens de seconde zone en Israël.

La famille de son père a dû aban­donner la maison fami­liale en 1948. Détruite, elle a fait place à un immeuble locatif. Mais l’arbre que son oncle avait autrefois planté est tou­jours là, et la famille lui rend parfois visite.

Le père de Bakleh possède un laissez-​​passer, un document qui doit être renouvelé chaque année et qui l’autorise à résider à Jéru­salem, bien qu’il ne possède aucune natio­nalité, ni l’israélienne, ni une autre.

En sa qualité d’Israélienne arabe, Bakleh détient en revanche le pas­seport israélien. Ce qui lui confère une liberté de voyage dont sont tota­lement dépourvus les réfugiés pales­ti­niens de la troi­sième géné­ration, répartis en Cis­jor­danie, à Gaza, en Jor­danie, en Syrie et au Liban.

Négation de l’histoire

Aux yeux de Bakleh, la tra­gédie du peuple pales­tinien s’explique pour une bonne part par les men­songes qu’Israël s’obstine à dis­tiller à propos de l’histoire de la région et par l’ignorance de la popu­lation à l’égard de la culture palestinienne.

Les jeunes Israé­liens apprennent à l’école que cette terre leur appar­tient et qu’elle était inha­bitée avant leur arrivée. le fameux slogan « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », que scandait à l’époque le leader sio­niste Israel Zangwill, imprègne encore aujourd’hui la conscience collective.

Bakleh a suivi sa sco­larité dans une école catho­lique privée de Jérusalem-​​Est, fré­quentée aussi bien par des Pales­ti­niens chré­tiens que musulmans. Dans ses manuels d’histoire en arabe, dûment approuvés par les auto­rités sco­laires israé­liennes, aucune mention n’était faite de l’histoire pales­ti­nienne ni du conflit israélo-​​arabe.

C’est grâce aux récits de ses parents et de ses grands-​​parents ainsi que par les digres­sions d’un pro­fesseur qui n’avait pas peur de trans­gresser le dis­cours officiel, qu’elle a découvert sa propre his­toire et celle de son peuple.

Une queue et des cornes

La mère de Bakleh est née à Haïfa en 1948. « Alors qu’elle venait de naître, deux femmes juives sont venues à la maison et se sont mises à exa­miner sa che­velure et à sou­lever sa couche. On racontait alors aux Juifs que les Arabes nais­saient avec une queue et des cornes et elles ont voulu voir cela de leurs propres yeux. »

Pour Bakleh, ce conte familial en dit long sur tout ce qui ne fonc­tionne pas avec Israël aujourd’hui. Dans la presse et la culture popu­laire, les Arabes sont démo­nisés, tant en Israël qu’en Occident. Ils sont consi­dérés comme un peuple pauvre, ignorant et violent. Une image encore ren­forcée par les attentats sui­cides commis depuis la seconde Intifada.

Bakleh a peu d’estime pour les nom­breux projets qui ont vu le jour dans le cadre du pro­cessus de paix, pour tenter de rap­procher les Israé­liens et les Pales­ti­niens. Selon elle, ils ne visent pas les vrais pro­blèmes, soit tous les obs­tacles qui empêchent les Pales­ti­niens de vivre une vie normale. Elle cite plu­sieurs exemples.

Le ter­ri­toire de la Cis­jor­danie, dont Israël occupe encore 40%, est frac­tionné à l’extrême par d’innombrables check­points et un réseau de routes exclu­sives donnant accès aux bases mili­taires et aux colonies juives, que les habi­tants pales­ti­niens ne sont pas auto­risés à emprunter.

Culture de la peur

En 2005, Israël a initié la construction d’un mur de huit mètres de haut pour rendre ses fron­tières imper­méables. A terme, il s’étendra sur 700 kilo­mètres et tra­versera les terres les plus fer­tiles de Cis­jor­danie. Ce mur pèse lour­dement sur la vie quo­ti­dienne des Pales­ti­niens, en les séparant de leurs terres, de leurs familles, de leurs travail et de leurs res­sources en eau.

Dans la Bande de Gaza, 1,4 million de Pales­ti­niens vivent sous le blocus israélien depuis que l’organisation mili­tante du Hamas est arrivée au pouvoir en juin de l’année dernière.

« Dès leur enfance, on inculque aux Israé­liens la peur de tous les Arabes et des Pales­ti­niens et la crainte d’une invasion de leur pays. C’est cette culture de la peur qui est l’arme la plus efficace dans l’arsenal israélien, pas la bombe ato­mique », conclut Bakleh.