L’envers du décor de la Palestine Investment Conference

J. Salingue, dimanche 25 mai 2008

La Palestine Investment Confe­rence (PIC) a com­mencé le 21 mai [1]. Je ne me propose pas dans cet article d’analyser en pro­fondeur les enjeux et la portée de cette Confé­rence, qui n’est pas achevée à l’heure où j’écris, mais de tenter de donner quelques indi­ca­tions sur le climat qui règne à Béthléem depuis quelques jours, révé­lateur selon moi de bien des pro­cessus en cours dans les ter­ri­toires pales­ti­niens de Cis­jor­danie. Je publierai dans quelques jours un article d’analyse de la PIC.

On n’avait pas connu cela depuis des années à Béthléem. Les rues sont qua­drillées par les mili­taires et autres forces de sécurité. Des check­points ont été dressés partout dans la ville et aux alen­tours. Cer­taines zones sont inter­dites d’accès aux piétons et aux véhi­cules non auto­risés. Aux sorties des camps de réfugiés, des dizaines d’hommes en uni­forme contrôlent qu’il n’y a pas d’activité sus­pecte en cours ou en pré­pa­ration. Des bar­rières siglées « Police » ont même été placées à l’entrée prin­cipale du camp d’al-Azzeh, situé à proximité de l’Hôtel Inter­con­ti­nental, l’un des lieux-​​phares de la Confé­rence. Selon les sources ce sont entre 2500 et 3000 poli­ciers, soldats et autres membres des ser­vices de sécurité qui ont été déployés.

Mais il ne s’agit pas d’une vaste opé­ration mili­taire israé­lienne. Les uni­formes sont tous, sans exception, palestiniens.

La Palestine Investment Conference : un enjeu de taille pour Salam Fayyad

L’état de siège a com­mencé le 20 mai, veille de l’ouverture de la « Palestine Investment Confe­rence ». La PIC, initiée par les prin­cipaux leaders du secteur privé pales­tinien et sou­tenue par le gou­ver­nement de Ramallah, a pour objectif de convaincre les inves­tis­seurs étrangers de placer des capitaux dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Elle réunit à Béthléem, du 21 au 23 mai, près de 1000 diri­geants ou repré­sen­tants de groupes privés, dont la moitié vient de l’étranger : pays arabes bien sûr, mais aussi Europe, Etats-​​Unis et… Israël. Selon les orga­ni­sa­teurs le total des projets qui devraient être for­ma­lisés durant la PIC s’élèverait à 2 mil­liards de dollars (total revu à la hausse depuis le début du mois de mai, où l’on parlait de 1.5 milliard).

L’enjeu est donc consi­dé­rable. La pré­sence de Tony Blair, de Bernard Kouchner, de repré­sen­tants du Pré­sident Bush, tout comme celle de Salam Fayyad et d’Abu Mazen sont là pour le confirmer, mais aussi pour rap­peler que la portée de la PIC n’est pas seulement écono­mique mais bien poli­tique. Fayyad, qui n’avait que recueilli que 2% des voix lors des légis­la­tives de 2006, a été imposé comme Premier Ministre par les Etats-​​Unis après la des­ti­tution du gou­ver­nement dominé par le Hamas. Ancien haut fonc­tion­naire de la Banque Mon­diale et du FMI, il a juré que son gou­ver­nement serait celui qui réus­sirait à relancer l’économie pales­ti­nienne en crise. Le peu de cré­di­bilité qu’il a dans la popu­lation pales­ti­nienne repose sur cette seule pro­messe : créer des richesses et des emplois.

Les bailleurs de fonds sont prêts à le sou­tenir à une condition : le désar­mement de la résis­tance et le réta­blis­sement de la sta­bilité dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. C’est ce qui est en cours depuis près d’un an main­tenant, avec un ren­for­cement des ser­vices de sécurité, la mul­ti­pli­cation des arres­ta­tions des mili­tants et sym­pa­thi­sants du Hamas, du Jihad ou même des Bri­gades al-​​Aqsa, pourtant issues du Fatah, et les vastes « opé­ra­tions de réta­blis­sement de l’ordre », conduites depuis plu­sieurs mois à Naplouse et depuis une dizaine de jours à Jénine. Le super­viseur en chef de cette poli­tique n’est autre que Tony Blair, émis­saire du Quartet, qui répète à l’envi depuis des mois que les deux prio­rités du gou­ver­nement pales­tinien doivent être d’accomplir des progrès en termes de sécurité et de libé­ra­li­sation de l’économie.

« Cette conférence a pour but de normaliser l’occupation »

Le succès et le bon dérou­lement de la PIC sont pour l’élève Fayyad la preuve qu’il ne trahira pas la confiance que les pays occi­dentaux ont mise en lui. L’Autorité Pales­ti­nienne n’a donc pas lésiné sur les moyens mis en œuvre pour assurer la « sécurité » des pres­ti­gieux invités. Car malgré les appa­rences et les pro­messes des orga­ni­sa­teurs, la PIC ne fait pas l’unanimité dans la popu­lation pales­ti­nienne. Si les prin­cipaux groupes du secteur privé se réjouissent des pers­pec­tives d’investissements venus de l’étranger et si cer­tains, dans la popu­lation, espèrent sin­cè­rement que cette confé­rence va béné­ficier aux plus pauvres des Pales­ti­niens, la plupart de ceux que j’ai pu ren­contrer au cours des der­niers jours, notamment dans les camps de réfugiés de Béthléem, m’ont fait part de leur scep­ti­cisme, voire même très souvent de leur franche hos­tilité à l’initiative.

Les critiques sont globalement de trois types.

- « Nous ne verrons pas la couleur de cet argent ».

Pour beaucoup de Pales­ti­niens, conscients de l’étendue du système de cor­ruption mis en place durant les années Arafat (et qui per­siste aujourd’hui), si les mil­liards de dollars arrivent effec­ti­vement, ils ne seront pas uti­lisés pour le bien-​​être de l’ensemble de la popu­lation mais détournés pour le profit de quelques-​​uns, prin­ci­pa­lement les déci­deurs écono­miques et poli­tiques. On ne croit pas non plus que les moti­va­tions des inves­tis­seurs pré­sents à la Confé­rence soient phi­lan­thro­piques. Pour un habitant d’’Aïda, pas de doute : « S’ils sont ici, c’est qu’il y a de l’argent à faire. En réalité ils [les orga­ni­sa­teurs de la confé­rence] sont en train de vendre ce qui reste de la Palestine ».

- « Ils sont en train d’essayer de nous acheter ».

Ce sen­timent diffus dans la popu­lation pales­ti­nienne n’est pas nouveau, mais il s’exprime de façon très pro­noncée lorsque l’on évoque la Confé­rence. Pour eux le deal est clair : si les habi­tants des ter­ri­toires pales­ti­niens veulent sortir de la situation de détresse écono­mique dans laquelle ils se trouvent, ils doivent en échange renoncer à pour­suivre le combat pour la satis­faction de leurs droits. En quelque sorte un pro­gramme « Silence contre Nourriture ».

- « Cette Conférence a pour but de normaliser l’occupation ».

L’accusation de « nor­ma­li­sation » est omni­pré­sente. La pré­sence de busi­nessmen israé­liens, le mot d’ordre de la Confé­rence (« You can do Business In Palestine ») et le message martelé par les orga­ni­sa­teurs (« Le pro­blème des Pales­ti­niens est essen­tiel­lement d’ordre écono­mique ») sont autant de signaux qui font passer au second plan la question de l’occupation israé­lienne. En ce sens ils la nor­ma­lisent car ils n’en font plus un obs­tacle ou un préa­lable à lever avant toute amé­lio­ration sub­stan­tielle de la situation des Pales­ti­niens. Or la fin de l’occupation demeure leur reven­di­cation poli­tique majeure, avec le droit au retour. Comme me l’a résumé un habitant du camp d’al-Azzeh, « ce n’est pas avec de l’argent que l’on se débar­rassera des check­points, que l’on fera tomber le mur et que l’on ren­trera sur nos terres ».

Le décalage entre ce que l’on peut entendre dans la rue et les cri­tiques des « offi­ciels » est fla­grant. Mise à part une timide décla­ration [2] cosignée par deux par­le­men­taires (Mus­tapha Bar­ghouthi et Khaleda Jarrar (FPLP)) et par cer­taines ONG et asso­cia­tions, notamment le Pales­tinian Non-​​Governmental Orga­ni­za­tions Network (PNGO), peu de pro­tes­ta­tions ont été émises. On peut donner trois expli­ca­tions prin­ci­pales à ce silence : la fai­blesse du mou­vement syn­dical indé­pendant et de la gauche poli­tique, l’adhésion des cou­rants isla­miques, sur le plan écono­mique, à l’agenda néo-​​libéral et surtout les fortes pres­sions qui ont été exercées sur qui­conque aurait pu mani­fester la volonté de per­turber le bon dérou­lement de la PIC.

« Depuis une semaine j’ai l’impression d’être revenu dans la Tunisie de Ben Ali »

Le dis­po­sitif militaro-​​policier qui s’est pro­gres­si­vement mis en place dans les jours qui ont précédé la Confé­rence a bien évidemment joué un rôle dis­suasif. J’ai eu par le passé l’occasion de par­ti­ciper à des rendez-​​vous du mou­vement alter­mon­dia­liste et j’ai été surpris de retrouver à Béthléem le climat que j’avais pu connaître en décembre 2000 à Nice, lors d’un sommet de l’Union Euro­péenne, ou à Gênes en juillet 2001 lors d’un G8 de sinistre mémoire. 3000 hommes en armes dans une ville de moins de 30 000 habi­tants ne passent pas inaperçus. Pas for­cément très dis­crets, non plus, ces indi­vidus cir­culant dans des 4×4 aux vitres fumées, qui pro­diguent aux res­pon­sables des forces de sécurité pales­ti­niennes des conseils dans un Anglais teinté d’un accent d’outre-Atlantique, d’outre-Manche ou d’outre-Mur.

Mais le travail avait com­mencé avant l’arrivée du gros des bataillons des forces de sécurité. Il s’est prin­ci­pa­lement décliné sous trois formes : neu­tra­li­sation, dis­suasion, cooptation.

- Les arres­ta­tions se sont mul­ti­pliées au cours des der­nières semaines. Depuis une dizaine de jours ce sont plus de 100 membres et sym­pa­thi­sants du Hamas, du Jihad et du FPLP qui ont été « neu­tra­lisés » dans la Zone de Béthléem. Les membres des fac­tions isla­miques ont été pris pour cibles car le gou­ver­nement redoutait une opé­ration armée visant à per­turber la Confé­rence, pour des raisons plus poli­tiques (fra­gi­liser l’Autorité Pales­ti­nienne) qu’économiques. Les membres du FPLP ont pour leur part été inter­pellés car Fayyad et ses hommes étaient inquiets que la prin­cipale orga­ni­sation de gauche de Béthléem, notamment implantée dans les camps, ne tente de rendre visible l’opposition à la tenue de la Conférence.

- D’autres ont eu la chance de ne pas être arrêtés mais seulement « dis­suadés » de tenter quoi que ce soit. C’est ainsi que l’un des res­pon­sables d’un Centre Culturel du Camp de Dheisheh a reçu la visite de membres de la Sécurité Pré­ventive (qui n’a jamais aussi bien porté son nom), les­quels lui ont conseillé de se « tenir tran­quille durant la Confé­rence » et l’ont même averti qu’il serait constamment sur­veillé, ce qu’il a pu vérifier au cours des jours qui ont suivi. Un jeune salarié de l’Hôtel Inter­con­ti­nental, membre du FPLP, a lui aussi été visité par la SP qui l’a mis en garde contre toute ten­tative de « créer des troubles » parmi les per­sonnels du Palace. Le jeune homme n’a visi­blement pas fait preuve de suf­fi­samment de coopé­ration puisqu’il a reçu dès le len­demain, comme cinq de ses col­lègues, un appel télé­pho­nique de la Direction de l’Hôtel lui signi­fiant sa mise à pied jusqu’à nouvel ordre.

- Enfin l’Autorité Pales­ti­nienne a tenté, avec plus ou moins de succès, d’acheter la coopé­ration, voire même le départ de cer­tains jeunes de la Zone Autonome de Béthléem, notamment ceux des Camps. Plu­sieurs cen­taines de jeunes hommes âgés de 18 à 25 ans, pour la plupart membres ou proches du Fatah, ont ainsi reçu une pro­po­sition d’emploi, rému­nérée à hauteur de 100 dollars pour 3 jours (offre allé­chante lorsque l’on sait que le salaire moyen est d’environ 300 dollars/​mois) : être des « volon­taires » chargés d’assurer la bonne tenue de la Confé­rence. La plupart, sans aucune res­source, ont accepté et n’ont donc bien évidemment rien fait pour en per­turber le bon dérou­lement. Pour les plus jeunes l’Autorité est allée encore plus loin. C’est ainsi que les res­pon­sables d’un Centre Culturel du Camp d’al-Azzeh se sont vus offrir la pos­si­bilité d’emmener tous les jeunes du Camp en vacation à Jéricho, tous frais payés, durant les trois jours de la Confé­rence. Ils ont immé­dia­tement refusé.

Tout a donc été fait pour que rien ne vienne gâcher la fête. Mais à quel prix ? Pour beaucoup d’habitants de Béthléem, notamment dans les Camps, la Confé­rence signifie l’état de siège. Pour nombre de jeunes et de mili­tants elle signifie une pression, d’un niveau rarement atteint, de la part des ser­vices de sécurité. Qui plus est per­sonne ne peut ignorer le climat délétère qui règne dans toute la ville depuis plu­sieurs jours. La plupart de ceux avec qui j’ai discuté ont adopté une attitude de méfiance que je n’avais jamais connue aupa­ravant dans les ter­ri­toires pales­ti­niens : on vérifie qui est à proximité et qui approche, on baisse la voix, on s’arrête sou­dai­nement de parler…

« Ils ont mis des gens partout pour contrôler que per­sonne ne les cri­tique ». En partie invé­ri­fiable, cette affir­mation, que j’ai entendue à de mul­tiples reprises pendant les conver­sa­tions de ces der­niers jours, révèle néan­moins l’état d’esprit qui règne chez de nom­breux Pales­ti­niens de la Zone de Béthléem. C’est pour cette raison que je me suis engagé, lors des dis­cus­sions, à ne donner aucun des noms des per­sonnes que je citerais dans l’article. L’un d’entre eux, qui a vécu par le passé en Tunisie, a alors été encore plus loin : « Depuis une semaine j’ai l’impression d’être revenu dans la Tunisie de Ben Ali ».

Déci­dément les prio­rités et les méthodes du gou­ver­nement Abu Mazen-​​Fayyad ont de quoi inquiéter la majorité des habi­tants des ter­ri­toires pales­ti­niens. Nombre d’entre eux s’interrogent d’ailleurs sur ce déploiement si soudain et si massif de forces de sécurité. Dans la bouche d’un habitant de Dheisheh, la question est encore plus directe : « Mais où sont-​​ils, tous ceux-​​là, lorsque les Israé­liens entrent dans la ville pour arrêter ou assas­siner les résis­tants ? Qui protègent-​​ils ? Nous, ou Israël ? ».

[1] Voir mon pré­cédent article pré­sentant la Palestine Investment Confe­rence ICI.

[2] 1. Voir la décla­ration (en anglais) sur http://​www​.maannews​.net/​e​n​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​o​p​r​=​S​h​o​w​D​e​t​a​i​l​s​&​a​m​p​ ;​I​D​=​29422