L’économie israélienne : mondialisation libérale et colonisation

Robert Kissous, lundi 22 février 2010

Il y a plus de 60 ans Israël se donnait l’image d’un pays pionnier, d’agriculteurs orga­nisés dans des kib­boutz, struc­tures col­lec­ti­vistes modèles du sio­nisme « socia­liste » …Si l’image poli­tique d’Israël a changé, il n’en va pas tou­jours de même de la repré­sen­tation que l’on se fait de son économie.

Il y a plus de 60 ans Israël se donnait l’image d’un pays pionnier, d’agriculteurs orga­nisés dans des kib­boutz, struc­tures col­lec­ti­vistes modèles du sio­nisme « socia­liste » des Ben Gourion et tra­vaillistes de l’époque. Les tomates pous­saient dans le désert et les agrumes de Jaffa inon­daient les marchés. Des photos de cette « épopée » emprun­taient à l’imagerie du réa­lisme socia­liste. Bien entendu, nul Pales­tinien ne venait troubler le paysage. Un peuple sans terre pour une terre sans peuple … entouré par une marée hostile. David contre Goliath … Depuis les choses ont bien changé. Les masques sont tombés.

Si l’image poli­tique d’Israël a changé, il n’en va pas tou­jours de même de la repré­sen­tation que l’on se fait de son économie. La pro­duction d’agrumes avec l’orange « Jaffa » qui en était autrefois le symbole, est en net recul, leur com­mer­cia­li­sation passant entre 1990 et 2002 de 1,46 à 0,4 million de tonnes. En 2008 le poids de l’agriculture dans l’économie est faible : 2,6% du PIB ; 2,5%.des expor­ta­tions nettes (1,3 Mds$) et 4,1% si on intègre les indus­tries agroa­li­men­taires. La pro­portion d’agriculteurs est tombée à 3,5 % contre un tiers de la popu­lation active en 1948.

De l’industrie traditionnelle à la haute technologie

Confrontée à une absence de res­sources natu­relles et de matières pre­mières – hormis les minéraux de la Mer Morte et du Néguev - l’industrie israé­lienne s’articulait essen­tiel­lement sur l’agriculture (agroa­li­men­taire, engrais, pes­ti­cides, textile, outillages et équi­pe­ments …) et sur le déve­lop­pement d’infrastructures. Avec de plus un savoir-​​faire pour le travail du diamant, taille et polissage.

La nécessité d’assurer l’intégration immé­diate - et donc l’emploi - à des contin­gents d’immigrés juifs en pro­ve­nance des pays arabes, souvent peu qua­lifiés dans le domaine indus­triel, confortait le déve­lop­pement d’industries traditionnelles.

Les choses com­men­cèrent à changer à la fin des années 60 après la guerre des Six Jours qui aboutit à l’occupation de Gaza et de la Cis­jor­danie, Jérusalem-​​Est incluse, offrant à l’économie israé­lienne une main d’œuvre à bon marché, un marché captif, des terres et de l’eau. Dès 1968 fut créée la pre­mière colonie israé­lienne dans la vallée du Jourdain, Argaman, affirmant une volonté expansionniste.

Il fallait déve­lopper les expor­ta­tions qui ne cou­vraient qu’à moitié les impor­ta­tions ce qui inévi­ta­blement gon­flait la dette exté­rieure. L’élément le plus important sinon décisif dans l’accélération de cette évolution, et plus tard dans son orien­tation vers les indus­tries à haute valeur ajoutée, fut la décision poli­tique de déve­lopper une industrie d’armement, en réponse à l’embargo décrété par le Général de Gaulle après la Guerre des Six Jours en 1967. Avec l’option stra­té­gique, vitale aux yeux des diri­geants israé­liens, de conquérir le plus haut degré d’indépendance dans ce domaine. Ce qui fournit à l’industrie surtout à partir des années 90 la base du déve­lop­pement d’une industrie hi-​​tech.

Les choses se sont faites pro­gres­si­vement. Dans un premier temps les sites de main­te­nance de l’aviation com­men­cèrent à déve­lopper des appa­reils (Kfir) copiés sur le Mirage ou plus exac­tement visant à « amé­liorer » les Mirages dont dis­posait Israël. Le rem­pla­cement de la France par les Etats-​​Unis comme four­nisseur s’est accom­pagné d’accords de par­te­na­riats avec les indus­triels de la défense de ce pays. Fort de ces rela­tions et du savoir-​​faire indus­triel acquis, les auto­rités israé­liennes par l’IAI (Israeli Aerospace Indus­tries, com­pagnie gou­ver­ne­mentale) pour­sui­virent l’ambition d’un avion entiè­rement israélien (le Lavi) avec son propre système d’armement, d’électronique etc. Ce vieux rêve n’aboutit pas du fait de l’exiguïté du marché israélien et du coût de l’opération [1]. L’industrie aéro­nau­tique états-​​unienne n’allait pas non plus aider à trans­former un important client en concurrent. L’aventure, très coû­teuse, s’arrêtât au milieu des années 80. Elle eut tout de même des retombées tech­no­lo­giques impor­tantes. Des tech­ni­ciens et ingé­nieurs retournés sur le marché du travail s’orientèrent par la force des choses hors de la sphère exclu­si­vement militaire.

L’arrivée massive dans les années 90 de plus d’un million d’immigrés de l’ex-URSS, souvent hau­tement qua­lifiés en phy­sique, élec­tro­nique, infor­ma­tique, mathé­ma­tiques fournit les res­sources humaines pour booster le déve­lop­pement dans les nou­velles tech­no­logies. Israël est devenu un centre de recherche et déve­lop­pement dans ces domaines. L’exiguïté du marché mili­taire israélien et même plus géné­ra­lement du marché inté­rieur a poussé les entre­prises high-​​tech à s’ouvrir lar­gement sur l’ensemble du marché inté­rieur et surtout sur le marché international.

Après un recul dû à l’éclatement de la bulle internet au début du mil­lé­naire, le déve­lop­pement reprit son cours. Aujourd’hui plus d’une cen­taine d’entreprises israé­liennes sont cotées sur les bourses états-​​uniennes, surtout au Nasdaq. C’est le 2ème plus gros contingent étranger après le Canada.

Pro­fitant d’un envi­ron­nement favo­rable – res­sources humaines qua­li­fiées dis­po­nibles, coûts sala­riaux infé­rieurs, subventions [2], réseaux de recherche et déve­lop­pement, pro­grammes de soutien aux projets inno­vants –des mul­ti­na­tio­nales impor­tantes se sont implantées en Israël notamment dans le domaine des semi-​​conducteurs : Intel, Vishay, Texas Ins­tru­ments exportent la quasi-​​totalité de leur pro­duction [3]… Motorola dispose d’une filiale en Israël qui exporte « seulement » un tiers de sa pro­duction : cela tient à sa position de four­nisseur de l’armée israé­lienne notamment dans les sys­tèmes de mises à feu. Cette com­pagnie est active également dans le secteur de la sur­veillance auto­ma­tisée de zones et ins­tal­la­tions stra­té­giques. La pré­sence sur le marché israélien permet aussi d’assurer une « veille » des start-​​up israé­liennes. Les mul­ti­na­tio­nales US y ont investi des mil­liards de dollars. Intel par exemple est présent dans 11 entre­prises israé­liennes (plus qu’au Royaume-​​Uni, Taiwan, Japon ou Corée du Sud).

Dès 1977 une fon­dation (BIRD) était créée avec des fonds gou­ver­ne­mentaux états-​​uniens et israé­liens pour aider les entre­prises inno­vantes. D’autres fonds et méca­nismes d’aide étaient créés par la suite dans le même but. Plus géné­ra­lement le finan­cement du déve­lop­pement des start-​​up israé­liennes se fait au moyen de capitaux levés essen­tiel­lement aux Etats-​​Unis par des fonds d’investissement. Pour le capi­ta­lisme financier à son stade actuel les entre­prises sont d’abord des mar­chan­dises qu’on achète et revend en les intro­duisant en bourse ou en en cédant le contrôle total. Tant qu’on en tire un bénéfice les inves­tis­seurs se pré­ci­pitent, les créa­teurs d’entreprise se demandant s’ils seront dans le pro­chain tirage du gros lot …

Ainsi les rela­tions entre Israël et les Etats-​​Unis ne se bornent pas à une aide annuelle de 3 Mds$ et plus. Elles s’accompagnent de rela­tions com­mer­ciales et d’un par­te­nariat tech­no­lo­gique ou capi­ta­lis­tique entre les indus­tries mili­taires et hi-​​tech des deux pays. Sachant que les plus impor­tantes entre­prises hi-​​tech tra­vaillent aussi pour le secteur mili­taire, ou ont utilisé des tech­niques issues de ce secteur. Les articles de presse sur l’armée israé­lienne mettent souvent en valeur son côté hi-​​tech, sa capacité à pro­mouvoir les jeunes dans ce domaine avec un message du type « enrôlez-​​vous pour ren­contrer vos futurs associés dans votre future start-​​up ». Evi­demment rien sur les exac­tions de cette armée et encore moins sur les crimes d’une guerre « propre » hi-​​tech où on voit le moins pos­sible son ennemi.

La place de l’armée est consi­dé­rable en Israël. Son poids dans le budget de l’Etat est de 18% en 1995 et de 18,5% en 2000 et 2005. Selon le « Central Bureau of Sta­tistics » israélien (CBS) ces dépenses seraient même supé­rieures de 20% à ces chiffres si l’on prend en compte celles réa­lisées au titre de la « défense » dans les budgets des autres minis­tères et cela sans compter celles générées par l’occupation mili­taire pas toutes prises en compte dans cette approche (par exemple les exo­né­ra­tions fis­cales, aides diverses, coûts d’infrastructures des colonies …). Rap­portées au PIB ces dépenses sont très supé­rieures à celles des pays indus­tria­lisés (2 à 4% du PIB Etats-​​Unis y compris) : entre 8 et 8,5% du PIB sur la période 1995-​​2005 ou environ 10% du PIB en inté­grant les dépenses d’autres minis­tères. A cer­taines périodes le poids de ces dépenses était bien plus consi­dé­rable : près du tiers du PIB dans la période 73-​​75 (effet de la guerre de 73) puis près du quart entre 76 et 85, ne com­mençant vraiment à baisser que dans les années 90 avec le pro­cessus d’Oslo.

Expor­ta­tions et impor­ta­tions de matériel mili­taire tiennent un rôle important. D’autant que les expor­ta­tions per­mettent d’alléger le poids écono­mique des dépenses mili­taires de manière non négli­geable. Important pour Israël qui non seulement per­fec­tionne son équi­pement mais a obtenu de son allié les Etats-​​Unis d’avoir une supé­riorité mili­taire qua­li­tative dans la région en étant doté des arme­ments les plus modernes, les plus sophis­tiqués [4]. Avoir quelques lon­gueurs d’avance fait partie de cette volonté de dominer la région. Selon le CBS, les impor­ta­tions au titre de la « défense » sont de 2,5 Mds$ en 2008, à peu près constant depuis 3 ans. Les expor­ta­tions mili­taires israé­liennes sont par contre en aug­men­tation régu­lière : 6,3 Mds$ en 2008, 5,6 en 2007, 4,8 en 2006. Israël est main­tenant le 5ème expor­tateur de matériel mili­taire der­rière les Etats-​​Unis, la Grande-​​Bretagne, la Russie et la France. Avec des clients impor­tants en Asie, l’Inde avec der­niè­rement un contrat de plus d’un mil­liard de dollars et la Chine, client très important pour Israël ce qui ne va pas sans pro­blème avec les Etats-​​Unis qui se sont opposés à des ventes de matériel sen­sible à la Chine. On com­prend qu’Israël et la Chine soient dis­crets sur ces échanges.

L’intégration de l’économie israélienne dans la mondialisation

L’industrie manu­fac­tu­rière, com­po­sante la plus dyna­mique de l’économie israé­lienne, voit ses expor­ta­tions passer de 6,2 Mds$ (hors dia­mants) en 1988 à 40,4 Mds$ en 2008 : une crois­sance de 552% en 20 ans. Plus de 80% de la crois­sance (non déflatée) des expor­ta­tions a pour origine l’industrie manufacturière.

En 2008 l’industrie chi­mique et phar­ma­ceu­tique constitue de très loin le premier poste dans les expor­ta­tions israé­liennes (34,2% des expor­ta­tions hors dia­mants, par­ti­cu­liè­rement des pro­duits phar­ma­ceu­tiques et des engrais). Vient ensuite l’industrie élec­trique et élec­tro­nique (27,4%), l’optique et ins­tru­ments médicaux (7,8%), le plas­tique et assi­milés (6,7%) et la métal­lurgie (6,7%). A eux quatre ces indus­tries four­nissent plus de 80% (82,9%) des expor­ta­tions israéliennes.

Un nombre res­treint de mul­ti­na­tio­nales israé­liennes assure une grande part des expor­ta­tions : 32% des expor­ta­tions manu­fac­tu­rières en 2008, tous sec­teurs confondus, sont réa­lisées par 10 entreprises.

Les pri­va­ti­sa­tions, com­mencées à la fin des années 70, ont gran­dement contribué à ce pro­cessus de concen­tration [5] bai­gnant dans les thèses rea­ga­niennes et néo conser­va­trices des Chicago boys. Des écono­mistes israé­liens [6] consi­dèrent que les pri­va­ti­sa­tions réa­lisées ont favorisé le déve­lop­pement de la cor­ruption, par le bradage des entre­prises publiques et de celles appar­tenant à la His­ta­drouth. Cinq conglo­mérats prin­cipaux se sont dégagés dans ce pro­cessus contrôlant à la fin des années 90 une part impor­tante de l’activité avec parfois des par­ti­ci­pa­tions croisées com­plexes : Israel Cor­po­ration (Ofer), IDB, Koor, Dankner, et Arison. A quoi s’ajoutait un important secteur d’Etat. Sans pour autant que ces conglo­mérats dis­pa­raissent, les choses ont évolué avec des recom­po­si­tions, de nou­veaux arri­vants Kardan N.V., Africa Israel de Lev Leviev (construit dans les colonies israé­liennes, en dif­fi­culté depuis la crise finan­cière et immo­bi­lière), Delek Group … L’Etat a réduit son péri­mètre mais reste encore très présent dans l’économie avec une par­ti­ci­pation encore main­tenue dans la Banque Leumi (l’Etat vient de céder en janvier 2010 sa par­ti­ci­pation de 25% dans la Banque Dis­count à la Deutsche Bank), la pro­priété des plus grandes entre­prises d’armement, Mekorot (la com­pagnie de l’eau), la Com­pagnie d’Electricité…

Le gou­ver­nement pro­jette de démanteler-​​privatiser l’entreprise publique d’électricité, pri­va­tiser l’éducation (les soins en milieu sco­laire étant déjà cédés au privé), sub­ven­tionner le secteur asso­ciatif pour qu’il prenne en charge des ser­vices pré­cé­demment assurés par l’Etat … Dans le secteur de la chimie les 10 plus grandes entre­prises assurent 82% des expor­ta­tions. Israel Che­micals Ltd, quasi-​​monopole israélien pri­vatisé en 1995 exploitant les res­sources miné­rales de la Mer Morte et du Néguev, dispose de filiales et sites de pro­duction dans de nom­breux pays. Il a réalisé 94% de son chiffre d’affaires à l’étranger dont plus de la moitié par ses filiales étran­gères. C’est notamment un des prin­cipaux four­nis­seurs d’engrais en Europe.

Teva, classée dans les 20 pre­mières entre­prises phar­ma­ceu­tiques mon­diales, spé­cia­lisée dans les géné­riques, a réalisé 95% de son chiffre d’affaires hors d’Israël. Pre­mière entre­prise israé­lienne par son chiffre d’affaires (en 2008 11,1 Mds$ dont 6,1 Mds$ aux Etats-​​Unis et 2,8 Mds$ en Europe), elle a 38.000 salariés.

Dans les com­po­sants élec­tro­niques les 10 plus grandes entre­prises réa­lisent 84% des expor­ta­tions, dont plus de 60% par des filiales de com­pa­gnies étrangères.

Dans le plas­tique, Keter, qui a acquis l’entreprise fran­çaise Allibert en 2003, réalise 89% de son chiffre d’affaires à l’étranger. Dans l’industrie d’armement Elbit et Israeli Aerospace Indus­tries plus de 80%, et Rafael plus de 50%. Ou encore Elron (holding dans l’électronique), Delek (pétrole, gaz), Iscar (métal­lurgie, entre­prise rachetée par le financier Warren Buffet), …

Israël dispose aussi de quelques « success stories » dans l’industrie du logiciel : Check Point Software, Amdocs, Aladdin Know­ledge Systems, Com­verse … A noter que le plus souvent il s’agit de pro­duits à des­ti­na­tions des entre­prises (B2B) et non direc­tement com­mer­cia­lisés à des particuliers.

Glo­ba­lement l’économie israé­lienne a un degré d’ouverture [7] moyen de 62% entre 2005 et 2008. L’Union Euro­péenne pèse un tiers des expor­ta­tions israé­liennes (chiffres 2008, hors dia­mants) et repré­sente sen­si­blement le même poids dans les impor­ta­tions. Pris glo­ba­lement c’est le premier par­te­naire écono­mique d’Israël. Les pays de l’UE qui reçoivent le plus d’exportations israé­liennes sont dans l’ordre d’importance : les Pays-​​Bas, l’Allemagne, le Royaume-​​Uni et l’Italie (entre 1,6 et 2 Mds$). Viennent ensuite la Bel­gique, la France et l’Espagne (entre 1,1 et 1,2 Mds$).

Les Etats-​​Unis reçoivent 28% des expor­ta­tions israé­liennes mais pèsent beaucoup moins dans les impor­ta­tions : la balance com­mer­ciale avec les Etats-​​Unis est lar­gement positive pour Israël. A noter la montée de l’Asie, l’Inde et surtout la Chine qui devient deuxième four­nisseur d’Israël passant devant l’Allemagne [8], et le Brésil en Amé­rique du Sud.

Les territoires palestiniens occupés

Les échanges avec les ter­ri­toires « sous contrôle » virtuel pales­tinien ne sont pas inclus dans les sta­tis­tiques doua­nières. Le trai­tement spé­ci­fique de ces données exprime de facto leur statut de « marché déversoir » pour les pro­duits israé­liens. Des échanges extrê­mement pro­fi­tables pour l’économie israé­lienne : en 2002 l’excédent au profit d’Israël était de 811 M$ ; en 2008 il passait à 2,6 Mds$ ! Une manière de réduire les déficits com­mer­ciaux israé­liens. Tout en empê­chant, de mille et une manières, les pro­duc­tions pales­ti­niennes de concur­rencer les pro­duits israé­liens. Israël a investi dans les colonies ins­tallées, toutes illé­ga­lement, dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés en 1967 mais pas en dehors de ces colonies. En effet le but pour­suivi était et est tou­jours de s’accaparer la terre et les res­sources, par­ti­cu­liè­rement l’eau, sans annexer la popu­lation. Pour encou­rager le peu­plement de ces colonies des aides impor­tantes ont été dégagées par l’Etat pour financer les infra­struc­tures, les habi­ta­tions, des aides aux familles, des inci­ta­tions fis­cales [9] très impor­tantes pour les entre­prises notamment dans la vallée du Jourdain etc.

La dette extérieure : de débiteur à créditeur

Malgré l’orientation réso­lument expor­ta­trice des grands groupes indus­triels israé­liens, les impor­ta­tions de biens [10] (hors ser­vices) ne sont cou­vertes qu’à 80% environ par les expor­ta­tions (après 67% en moyenne au début des années 90), le déficit de la balance com­mer­ciale aug­mentait régu­liè­rement dépassant 13 Mds$ en 2008.

Le solde positif des échanges sur les ser­vices a permis de réduire le déficit sur les échanges de biens. Le montant total d’exportation de ser­vices s’élevait à 24,1 Mds$ en 2008 contre 13,2 Mds$ en 2003 : plus de 80% en 5 ans. Tous les sec­teurs ont enre­gistré une forte pro­gression : Tou­risme, Trans­ports, Logi­ciels, Recherche & Déve­lop­pement … L’excédent dégagé sur les ser­vices (4,2 Mds$) s’avérait insuf­fisant pour couvrir le déficit sur les échanges de biens. En 60 ans environ 180 Mds$ [11] ont été consacrés à la cou­verture des déficits exté­rieurs, les 2/​3 étant des dons et trans­ferts en devises étran­gères pro­venant des Etats [12], de fonds de soutien de la dia­spora, d’apports des immi­grants, d’investissements dans des entre­prises … Ces mou­ve­ments de fonds se main­tenant jusques aujourd’hui ont permis de limiter la dette extérieure.

Malgré ces apports impor­tants de devises la dette exté­rieure a tout de même aug­menté jusqu’en 2002 : 356 M$ en 1954, 6,3 Mds$ en 1975 jusqu’à 20,8 Mds$ en 1995. Puis avec la pro­gression régu­lière des expor­ta­tions de biens et surtout des ser­vices (par­ti­cu­liè­rement pour les logi­ciels et la recherche-​​développement) la décrue com­mençait au début du nouveau millénaire.

En 2002 la dette exté­rieure devenait nulle puis, de débi­trice la position s’inversait pour devenir cré­di­trice : +23,2 Mds$ en 2005 et +44,1 Mds$ en 2008. Cette situation laisse à Israël des marges de manœuvres finan­cières autrefois inexis­tantes. L’année 2009, selon les pre­mières esti­ma­tions du CBS, a vu une amé­lio­ration sen­sible de la balance des tran­sac­tions cou­rantes avec, pour la pre­mière fois si les chiffres le confirment, un excédent de la balance des échanges des biens et ser­vices, le très fort recul des expor­ta­tions étant lar­gement com­pensé par une baisse plus impor­tante des impor­ta­tions notamment du fait de la dimi­nution du coût de l’énergie.

Mais l’amélioration de la situation écono­mique de ces der­nières années n’a pas profité à l’ensemble de la popu­lation israé­lienne. Loin de là. La pau­vreté touche le quart des israé­liens et tout par­ti­cu­liè­rement la popu­lation pales­ti­nienne qui subit de plus une dis­cri­mi­nation raciale, une absence d’investissement criante, déli­bérée, d’infrastructures publiques. Le retrait de plus en plus marqué des ser­vices publics accroit la pau­pé­ri­sation et la pré­carité de couches plus larges de la société. Le CBS estime que 30% de la société peut tomber dans la pau­vreté. Der­rière les appels à l’union nationale sacrée s’exprime une poli­tique ouver­tement néo-​​conservatrice accom­pagnée de budgets mili­taires fara­mineux qui pèsent tou­jours plus, imposant res­tric­tions et pri­va­tions aux couches les plus faibles. La crise sévit aussi en Israël.

La très grande ouverture d’Israël en direction des marchés exté­rieurs a rendu ce pays par­ti­cu­liè­rement vul­né­rable aux pres­sions écono­miques pro­venant de l’extérieur tant pour ses impor­ta­tions de matières pre­mières que pour les expor­ta­tions de ses mul­ti­na­tio­nales. Les auto­rités israé­liennes accordent une grande d’importance à la signature de traités de libre échange, tant sur le plan diplo­ma­tique qu’économique. Des docu­ments pro­duits par des minis­tères ou ins­ti­tu­tions israé­liennes ne manquent pas d’en faire la liste régu­liè­rement. Dans une même logique elles com­battent farou­chement toutes les actions sus­cep­tibles d’entraver ces liens, en par­ti­culier les appels à sanc­tions qui se sont mul­ti­pliés depuis les crimes de guerre, voire crimes contre l’humanité, commis à Gaza par Israël.

Les cam­pagnes de boycott, dés­in­ves­tis­se­ments, sanc­tions, se déve­loppent dans le monde entier avec des pre­miers succès (Dexia et les prêts à des colonies, Veolia-​​Alstom et le tramway de Jéru­salem, fonds sou­verain Nor­végien se dés­in­ves­tissant de Elbit, Assa Abloy démé­na­geant sa filiale Mul-​​T Lock de Barkan en Cis­jor­danie, …). Des cam­pagnes auprès des consom­ma­teurs ciblent des entre­prises ayant des sites de pro­duction dans des colonies (Soda Club, Ahava, Agrexco …), colonies, faut-​​il le rap­peler, toutes illé­gales selon le droit international.

Ces mobi­li­sa­tions de consom­ma­teurs peuvent être un point de départ, un levier afin d’exiger des sanc­tions ins­ti­tu­tion­nelles contre Israël notamment la sus­pension de l’accord d’association Union Européenne/​Israël. Objectif que le boycott consom­mateur ne doit pas nous faire oublier, une telle sanction étant redou­ta­blement efficace du fait même des struc­tures de l’économie israé­lienne. Sinon la poli­tique israé­lienne conti­nuera à nier le droit en toute impunité. Comme l’indiquait le jour­na­liste israélien Gideon Levy dans une interview au journal l’Humanité en janvier 2010 « Il n’y a aucune pers­pective parce qu’Israël n’a payé aucun prix pour l’occupation et la colo­ni­sation des ter­ri­toires pales­ti­niens. Donc, cela va continuer. »

[1] Le début des années 80 connut l’inflation galo­pante à 3 chiffres : 133% en 1980, 191% en 1983, 445% en 1984

[2] Intel a reçu 600 M$ sur un inves­tis­sement global de 1,8 M$ pour le site de Kiryat Gat

[3] Site « Dun’s100 » de Dun & Brad­street Israel http://​duns100​.dundb​.co​.il/​t​s​.​cgi ?t…

[4] Voir l’article de Caroline Pailhe « Les trans­ferts mili­taires amé­ri­cains vers Israël » dans l’ouvrage col­lectif « Qui arme Israël et le Hamas ? » dans la col­lection « les Livres du GRIP »

[5] Dans ce pro­cessus la « gauche tra­vailliste » israé­lienne y a perdu une bonne part de sa puis­sance sociale avec le passage du secteur public au privé, de la fin de toute une série d’acquis sociaux et l’affaiblissement de la prin­cipale base socio-​​​​économique des tra­vaillistes, la His­ta­drouth, syn­dicat unique pos­sédant entre­prises impor­tantes et banque. Aujourd’hui seulement le quart des kib­boutz fonc­tionne suivant le schéma d’origine des « coopé­ra­tives égalitaires ».

[6] Shimshon Bichler et Jonathan Nitzan “New Economy or Trans­na­tional Ownership ? The Global Poli­tical Economy of Israel” 2002

[7] Degré d’ouverture = (impor­ta­tions + exportations)/PIB. A titre de com­pa­raison, en 2004 : France, Italie 41-​​42%, Alle­magne 60%, Royaume-​​​​Uni 38%, Etats-​​​​Unis 20%, Japon 22% et Chine 44%

[8] Interrogé sur les échanges écono­miques avec les pays arabes, le gou­verneur de la Banque Cen­trale Stanley Fischer déclarait qu’il le sou­haitait mais que « il ne s’agit pas d’une nécessité vitale ». La volonté d’intégration israé­lienne dans la région n’est pas pour demain ! Tel-​​​​Aviv, que les israé­liens sur­nomment « The Bubble » - la bulle  –  regarde New York ou la Cali­fornie mais pas les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés.

[9] Cer­taines entre­prises ne décla­raient ni leur activité ni leurs béné­fices, l’Etat fermant les yeux.

[10] Les impor­ta­tions de biens, 64,5 Mds$ en 2008, sont pour la plus grande part des matières pre­mières (37,6%) et du pétrole (19,9%). Viennent ensuite les biens d’équipement 15,7% et les dia­mants 13,8%. Les biens de consom­mation ne repré­sentent que 12,8% du total.

[11] Ministry of Foreign Affairs, The National Economy, Balance of Pay­ments, April 2008

[12] Etats-​​​​Unis environ 3 Mds$ par an (esti­mation cou­rante à quoi il fau­drait ajouter des dons de surplus mili­taires) cou­vrant l’achat de matériel mili­taire US, une partie pouvant être uti­lisée au profit de l’industrie israé­lienne (25%). Alle­magne environ 750 M$ par an au titre de réparations.