L’échappée belle des artistes palestiniens

Béatrice Bouniol, La Croix, vendredi 19 février 2016

Neuf mètres carrés. La pièce dans laquelle Nidaa Badwan s’est retranchée, au premier étage de la maison familiale de Deir-Al-Balah, dans la bande de Gaza, lui sert d’atelier et de chambre. Même lorsque les corps sont contraints, les photographies voyagent.

Les siennes ouvrent l’exposition « La Palestine à l’IMA », qui présente le travail de cinq artistes contemporains palestiniens, hantés par le contrôle de l’espace.

Un mur gris, froid, opaque

Sur ses tirages où le vert, l’orange et le rouge tiennent tête à l’obscurité, elle pose. Entourée des tissus, de légumes, sur un lit tendu de couleurs, devant sa machine à écrire, dans la position du lotus ou la jambe étirée comme une danseuse, le visage fièrement relevé ou caché par le bras qui essuie des larmes. Sur ces autoportraits, la dérision affleure autant que le drame, la vie s’expose et résiste à l’intérieur, fuit l’asphyxie du dehors en habitant une étroite retraite.

Car, dès l’entrée, on se heurte à un mur. Tout près des photographies de Nidaa Badwan, il se dresse jusqu’au plafond. Gris, froid, opaque. Fissuré toutefois, il laisse apparaître les installations vidéo de Khaled Jarrar, qui vit à Ramallah.

Les images en boucle rendent hommage au mouvement, aux stratégies réelles ou imaginaires pour contourner l’obstacle. « L’histoire des Palestiniens peut se lire comme une réduction progressive de l’espace et un contrôle sur les corps, précise Shereen Suleiman, commissaire de l’exposition. Nous voulions montrer comment les artistes “cassent” les murs et la résistance active que ce passage implique. »

Ressentir les contraintes de l’espace

Sur les écrans se succèdent les scènes d’une vie quotidienne empêchée : des corps se hissent le long du mur, descendent sous terre dans la boue, des doigts grattent le sol pour se rejoindre, des regards se devinent par une minuscule fente, du pain transite.

Dessus, dessous, la vie se blesse, s’enfonce, s’infiltre. « Un jour, j’ai aperçu une taupe, raconte Shadi Al Zaqzouq, qui vit en France et ne connaît pas son village d’origine, Jaffa. J’ai été fasciné par sa façon de creuser des tunnels pour pouvoir se déplacer. Et m’est apparue cette idée que les Palestiniens pourraient prendre n’importe quelle forme pour s’adapter. »

Au centre de la pièce, peinte à sa demande en « gris mur », la terre retournée signale l’entrée d’un tunnel imaginaire qui mène au territoire dessiné en face, comme en trompe-l’œil. Si l’on peut regretter la taille modeste de l’exposition, on doit souligner la force des échos qu’elle fait naître entre les œuvres.

L’exiguïté des lieux, en sous-sol, permet au visiteur de ressentir les contraintes de l’espace. Il lui faudra d’ailleurs descendre encore quelques marches pour se retrouver « dedans ». Encerclé, surplombé, oppressé par les 2 500 cartons troués de fenêtres et empilés de Bashir Makhoul – une œuvre collective réalisée en dix jours grâce à l’aide de bénévoles. Soudain, l’occupation est une émotion.

« Pour exister en tant qu’artistes, il nous faut inventer, créer de nouveaux moyens de résister »

La force politique d’une telle exposition pouvait aussi en être la faiblesse. Les œuvres présentées évitent avec finesse cet ultime piège, à l’image de celle de Larissa Sansour.

Être considéré comme « artiste palestinien » « n’est pas forcément un avantage, confie-t-elle. Pour exister en tant qu’artistes, il nous faut inventer, créer de nouveaux moyens de résister. La science-fiction me permet de parler autrement du présent, de montrer ce qui pourrait arriver si rien ne change. Dans mon travail, je me suis aussi inspirée de l’Apocalypse. Cela fonctionne très bien avec l’histoire palestinienne. »

Un film de neuf minutes, une affiche et une série de photographies composent le récit d’anticipation de cette artiste née à Bethléem, aujourd’hui londonienne. Une dystopie, une tour géante dans laquelle les Palestiniens peuvent enfin « vivre la belle vie ».

Chaque ville a son propre étage, accessible par un vestibule où sont reconstitués les lieux emblématiques, Jérusalem au 3e, Ramallah au 4e, Bethléem au 5e.… Valise et visa en main, l’artiste se filme dans le vaste hall futuriste, dont la blancheur tranche avec le paysage embrasé par le soleil couchant, jusque dans son appartement, dont l’olivier qu’elle arrose craquelle le sol lisse. Le dernier plan du film gomme toute naïveté : la tour est entourée de murs. La fable n’est pas coupée du monde. Elle y échappe.


repères

Autour de l’exposition

Festival Ciné-Palestine, 26-28 février. Une programmation de courts et longs métrages, réalisés par de jeunes artistes. Fix Me de Raed Andoni ; No Exit de Mohanad Yaqubi ; Roubama de Rakan Mayasi ; La Pierre de Salomon de Ramzi Maqdisi ; Soleil privé de Rami Alayan ; Suspended Time, œuvre collective ; Les 18 Fugitives d’Amer Shomali et Paul Cowan.

Gaza inédite, du 17 au 19 mars à Paris (IMA, Bulac, Institut des cultures d’Islam), 21 mars au MuCEM à Marseille. Colloque scientifique traitant de l’histoire contemporaine et des aspects sociaux, urbains et politiques à Gaza. Il réunira à Paris et à Marseille des chercheurs, journalistes, diplomates, artistes, humanitaires, politiques et citoyens engagés.

Institut du monde arabe, Paris 5e, salle d’exposition temporaire (niveau -1/-2)

5 € tarif plein/3 € tarif réduit.

Programme détaillé sur www.imarabe.org