L’autre Israël

Uri Avnery – 10 octobre 2009, vendredi 16 octobre 2009

Le sujet qui dominait les nouvelles cette semaine était Jérusalem.

HIER, NOTRE table célébrait Ada Yonath

Cette “table” vient d’avoir 50 ans. Elle avait com­mencé par hasard dans le “Cali­fornia”, café tenu à l’époque par Abie Nathan, qui plus tard devint célèbre en tant que pilote de la Paix. Par la suite, nous nous ren­con­trâmes pendant de nom­breuses années au légen­daire Café des Artistes Cassith. Puis cet endroit fut fermé – comme beaucoup d’autres lieux impor­tants de Tel-​​Aviv – la table se déplaça vers plu­sieurs autres endroits et devint connue sous le nom de “table des exilés de Cassith”. Un journal la sur­nomma la “Chambre des Lords”.

Les habitués [en français dans le texte – ndt] viennent d’horizons très dif­fé­rents. Il y a un ancien directeur du conseil de l’audiovisuel d’Israël, plu­sieurs jour­na­listes expé­ri­mentés, un lin­guiste spé­cia­liste de la Bible, un pro­ducteur de cinéma, un pro­fesseur de médecine, un psy­chiatre, un urba­niste, un indus­triel, un tra­ducteur lit­té­raire, un pro­ducteur de pro­gramme radio­pho­nique. Et une scientifique.

La table n’est pas poli­tique. Mais il se trouve que tous ses habitués sont plutôt de gauche.

Pendant des années, Ada Yonath a été notre can­didate pour le Prix Nobel. Il y a neuf ans, elle nous invita à regarder sa décou­verte his­to­rique. Qu’il s’agisse de la chimie – ou d’ailleurs de toute autre science – je suis un parfait idiot. Aussi n’ai-je pas vraiment compris de quoi il s’agissait : la structure et la fonction du ribosome, un des éléments consti­tutifs de la vie. Ce n’est pas par hasard que cette décou­verte fut faite en Israël – Ada eut un coup de génie quand elle choisit pour ses expé­riences un microbe trouvé dans la mer Morte, le lieu le plus bas de la terre, unique au monde.

Des années durant, elle nous a divertis avec d’amusantes his­toires sur les fré­quentes confé­rences scien­ti­fiques aux­quelles elle avait par­ticipé à travers le monde, et aussi sur les ter­ri­fiantes intrigues au sommet même du monde scien­ti­fique. De très grands savants essayèrent de s’approprier sa décou­verte. J’appris que les décou­vertes d’Ada sont extrê­mement impor­tantes, beaucoup plus que nombre de celles qui furent cou­ronnées par le prix au fil des ans. Elles concernent les fon­de­ments de la vie et de sa création et sont aussi capi­tales que le déchif­frage du génome humain. Elles peuvent faire déboucher sur des voies com­plè­tement nou­velles pour la gué­rison de maladies.

JE RACONTE tout ceci non seulement pour nous enor­gueillir du fait qu’Ada “est des nôtres”, ou pour prendre part à la joie d’Ada, mais afin de mettre l’accent sur un fait qui est souvent oublié dans les débats sur nos guerres et sur l’occupation : qu’il y a un autre Israël.

Cette année il y eut trois Israé­liens parmi les pré­ten­dants reconnus pour les Prix Nobel qui allèrent jusqu’aux finales : à côté de Ada Yonath il y eut aussi le phy­sicien Yakir Aha­ronov et l’écrivain Amos Oz.

Pour un petit pays comme Israël, c’est une prouesse impressionnante.

Ada Yonath est aussi israé­lienne qu’on peut l’être : une Sabra (native du pays), née à Jéru­salem, qui a fait toute son éducation dans des écoles israé­liennes. Ses traits de caractère sont ceux consi­dérés comme typiques des Israé­liens : une approche directe, des manières simples, une haine du for­ma­lisme, une aptitude à rire de soi. Il n’y a pas une once d’arrogance ou de vanité, mais un incroyable pouvoir de persévérance.

Un étranger qui suit les nou­velles quo­ti­diennes sur Israël ne pour­raient même pas deviner l’existence de cet Israël, l’Israël auquel Ada appar­tient. Cette semaine aussi les nou­velles furent dominées par l’occupation, la bru­talité, la gros­sièreté de l’Israël officiel.

L’information concernant le prix Nobel d’Ada fut comme une oasis dans le désert. Presque toutes les autres nou­velles à la radio, la télé­vision et dans la presse écrite trai­taient de sang et d’émeutes. La bataille pour le Mont du Temple (Haram al-​​Sharif), les heurts entre la police et les mani­fes­tants des quar­tiers arabes de Jéru­salem, juste à côté des infor­ma­tions cri­mi­nelles ordi­naires sur des meurtres, des jeunes gens ivres se poi­gnardant à mort, un vieil homme tuant sa femme endormie avec un marteau, un groupe de garçons dépouillant et violant une femme d’âge moyen en plein jour.

Et sur tout cela flotte tou­jours le rapport Gol­stone sur les crimes commis pendant la guerre de Gaza, que les gou­ver­ne­ments israé­liens ont presque réussi à écra­bouiller, avec la géné­reuse assis­tance de Mahmoud Abbas.

LE SUJET qui dominait les nouvelles cette semaine était Jérusalem.

Tout arriva “sou­dai­nement”. Soudain, les flammes jaillirent sur le Mont du temple, après le mois du Ramadan qui s’était passé rela­ti­vement cal­mement. Soudain, le mou­vement isla­mique en Israël appela les citoyens arabes à courir sauver la moquée Al-​​Aksa. Soudain, les prin­cipaux prê­cheurs isla­miques de tout le monde musulman pres­sèrent le mil­liard et demi de musulmans de se lever pour la défense des lieux saints. (Rien n’arriva).

Le chef de la police de Jéru­salem a une expli­cation toute prête : les musulmans sont “ingrats”. La preuve : nous leur avons “permis” de prier en toute sécurité pendant tout le Ramadan, et voilà comment ils nous remer­cient. Cette arro­gance colo­niale rend les Arabes encore plus furieux.

Selon les auto­rités israé­liennes, il ne s’est rien passé qui puisse jus­tifier cette “sou­daine” effer­ves­cence. Autrement dit : c’est une pro­vo­cation arabe, une ignoble ten­tative de créer un conflit à partir de rien.

Mais aux yeux des Arabes – et pas seulement des Arabes – cela semble très dif­férent. Depuis des années main­tenant, la com­mu­nauté arabe de Jéru­salem est assiégée. Depuis que Ben­jamin Neta­nyahou est devenu Premier ministre, et que Nir Barkat est devenu maire de Jéru­salem, la sen­sation de siège s’est inten­sifiée ; Les deux hommes appar­tiennent à la droite radicale, et tous les deux mènent une poli­tique visant au net­toyage ethnique.

Ceci trouve sa plus forte expression dans la construction sys­té­ma­tique de quar­tiers juifs au cœur des quar­tiers arabes dans la partie orientale annexée de la ville, qui est sup­posée devenir la capitale de l’Etat pales­tinien et dont le statut final doit encore être décidé par la négo­ciation. L’exécution en est confiée à un groupe de per­sonnes d’extrême droite appelé Ateret Cohanim (“la cou­ronne des prêtres”), financé par le roi du Bingo amé­ricain Irwin Mos­kowitz. Après avoir obtenu une vic­toire reten­tis­sante en rasant Jebel Abou-​​Ghneim (“Har Homa”) et y avoir construit une colonie res­sem­blant à une for­te­resse, ils établissent main­tenant des quar­tiers juifs dans le cœur de Sheikh Jarrah, Silwan, Ras al-​​Amoud et Abou-​​Dis, sans compter le quartier musulman de la vieille ville elle-​​même. En même temps, ils essayent de remplir la zone E1 entre Jéru­salem et la colonie géante de Maale Adoumim.

Appa­remment, ce sont des actions spo­ra­diques, ini­tiées par des mil­liar­daires en mal de respect et des colons assoiffés de pouvoir. Mais ce n’est qu’une illusion : der­rière toute cette fié­vreuse activité se cache un plan gou­ver­ne­mental avec un but stra­té­gique bien défini. Il suffit de regarder une carte pour en com­prendre l’objectif : encercler les quar­tiers arabes et les couper de la Cis­jor­danie. Et au-​​delà : étendre Jéru­salem jusqu’à l’Est aux abords de Jéricho, coupant ainsi la Cis­jor­danie en deux, la partie nord (Ramallah, Naplouse, Jénine, Tul­karem) étant séparée de la partie Sud (Hébron, Bethleem).

Et, bien sûr : rendre la vie impos­sible aux habi­tants arabes de Jéru­salem jusqu’à ce qu’ils quittent “volon­tai­rement” la “Ville unifiée, capitale d’Israël pour l’Eternité”.

DANS CETTE stra­tégie, un rôle central est joué par la chose que l’on appelle “archéologie”.

Pendant cent ans, l’archéologie juive a cherché, en vain, à prouver l’existence du royaume de David, afin d’établir une fois pour toutes notre droit his­to­rique sur la ville. Pas la moindre preuve n’a été trouvée pour établir que le roi David ait jamais existé, sans parler de son énorme empire s’étendant de l’Egypte à Hamath en Syrie. Il n’y a aucune preuve de l’exode d’Egypte, de la conquête de Canaan, de David et de son fils Salomon. Au contraire, il n’y a pas la moindre preuve, notamment dans les anciens registres égyp­tiens, ce qui semble montrer que tout ceci n’est jamais arrivé.

Pour cette recherche déses­pérée, des fouilles archéo­lo­giques enle­vèrent les couches se rap­portant aux 2.000 der­nières années de la vie du pays – les périodes de l’empire byzantin, de la conquête isla­mique, des Mame­louks et des Ottomans. Cette recherche se fait avec un objectif poli­tique certain, et la plupart des archéo­logues israé­liens se consi­dèrent comme des soldats au service de la lutte nationale.

Le scandale qui est en train de se jouer aujourd’hui au pied de la mosquée Al-​​Aksa fait partie de cette his­toire. Une chose sans pré­cédent est en train de se pro­duire : Les fouilles dans la « ville de David » (appel­lation de pro­pa­gande en soi) a été attribuée à l’association reli­gieuse ultra­na­tio­na­liste « Ateret Cohanim », celle-​​là même qui est en train de construire des quar­tiers juifs pro­vo­ca­teurs dans Jéru­salem et alen­tours. Le gou­ver­nement israélien, tout-​​à-​​fait offi­ciel­lement, a confié cette tâche à un groupe poli­tique. Pas n’importe quel groupe, mais un groupe ultra radical. La fouille elle-​​même est conduite par des archéo­logues qui acceptent son autorité.

Des archéo­logues israé­liens qui se pré­oc­cupent de l’intégrité de leur pro­fession (il y en a encore) ont pro­testé cette semaine contre le fait que la fouille se déroule de façon tota­lement non pro­fes­sion­nelle : le travail est effectué dans une urgence non scien­ti­fique, les objets trouvés ne sont pas exa­minés cor­rec­tement et sys­té­ma­ti­quement, le seul but est de découvrir une preuve aussi vite que pos­sible afin d’étayer la pré­tention juive sur le Mont du Temple.

Beaucoup d’Arabes croient que l’objectif est encore plus sinistre : creuser sous la mosquée Al-​​Aksa afin de pro­voquer son effon­drement. Ces craintes ont été confortées par la révé­lation, dans Haaretz cette semaine, que les fouilles sont en train de fra­gi­liser des maisons arabes et menacent de les faire s’écrouler.

Les porte-​​parole israé­liens sont hors d’eux. Quelles hor­ribles calomnies ! Qui peut même ima­giner de telles choses ! Mais il n’est un secret pour per­sonne qu’aux yeux de beaucoup de natio­na­listes reli­gieux fana­tiques, l’existence même à cet endroit des deux mos­quées – al-​​Aksa et le Dôme du Rocher – est une abo­mi­nation. Il y a des années, des membres d’une orga­ni­sation juive clan­destine avaient prévu de faire sauter le Dôme du Rocher, mais ils furent attrapés à temps et envoyés en prison. Récemment, il était écrit sur un site reli­gieux : “Aujourd’hui se tient ici une chose malé­fique, une grande sor­cière qui doit être extirpée. Le Temple sera élevé à la place de cette pustule cou­verte de pus jaune, et tout le monde sait ce qu’on fait d’une pustule, on doit la vider de son pus. C’est notre but, et avec l’aide de Dieu nous le ferons.” Déjà, des moutons sont en train d’être élevés pour des sacri­fices dans le Temple.

On peut, comme tou­jours, tourner en ridicule ces ges­ti­cu­la­tions et ces affir­ma­tions qui pro­viennent de fana­tiques. C’est ce qu’on avait fait à propos du meurtre de Yitzhak Rabin. Mais pour les Arabes, qui voient de leurs propres yeux ce qui est fait quo­ti­dien­nement pour “judaïser” la ville orientale et pour les pousser dehors, ce n’est pas une plai­san­terie. Leur crainte est réelle.

Etant donné que les mil­lions d’habitants de Cis­jor­danie et de la bande de Gaza n’ont pas accès au Mont du Temple – contrai­rement à tout ce qu’on raconte sur la “liberté religieuse” – le mou­vement isla­mique en Israël même a pris en charge le rôle de gardien des deux lieux saints. Cette semaine, un appel a été lancé pour déclarer le mou­vement hors-​​la-​​loi et mettre son diri­geant, Cheikh Ra’ed Salah en prison.

Le Cheikh Ra’ed est un diri­geant cha­ris­ma­tique. Je l’ai ren­contré il y a 16 ans, quand ensemble nous res­tâmes pendant 45 jours et 45 nuits dans une tente de pro­tes­tation devant le bureau du Premier ministre, après que Rabin eut déporté 415 mili­tants isla­mistes à la fron­tière liba­naise. A l’époque le cheikh était une per­sonne sym­pa­thique, de com­pagnie agréable, pleine d’humour, qui traitait aussi Rachel [mili­tante de Gush Shalom, épouse de l’auteur – ndt] avec la plus extrême gen­tillesse (mais sans prendre sa main, tout comme nos propres rabbins ortho­doxes). J’appris de lui beaucoup de choses sur l’Islam et répondis aussi bien que je le pouvais à ses ques­tions sur le judaïsme. Aujourd’hui il est beaucoup plus rude et intransigeant.

IL Y A quelque chose de sym­bo­lique dans la proximité en temps entre l’attribution du Prix Nobel et les événe­ments du Mont du Temple. Les deux événe­ments repré­sentent les deux options qui se pré­sentent devant Israël.

Nous devons décider ce que nous sommes : l’Israël d’Ada Yonath ou l’Israël de Ateret Cohanim. Un Israël qui chérit sa culture, sa science, sa haute tech­no­logie, sa lit­té­rature, sa médecine et son agri­culture, qui marche au premier rang de la société humaine pro­gres­siste vers un avenir meilleur, ou un Israël de guerres, d’occupation et de colonies, un Etat fon­da­men­ta­liste tourné vers le passé.

Contrai­rement aux pro­phètes de malheur, je crois que cette bataille n’est pas encore jouée. Israël est loin d’être le corps mono­li­thique qui apparaît dans les cari­ca­tures. C’est une société variée, mul­tiple, avec beaucoup de pos­si­bi­lités, l’une d’elles conduit à la guerre, l’autre à la paix et la réconciliation.

Le lauréat du Prix Nobel de la Paix, Barack Obama, peut avoir une grande influence sur le choix. Après tout, le prix ne lui a-​​t-​​il pas été décerné comme acompte pour ses actions à venir ?