L’armée israélienne accusée de « tirer pour estropier » en Cisjordanie

Le nombre de jeunes Palestiniens qui souffrent de blessures invalidantes aux jambes augmente. De nombreuses victimes accusent en particulier un officier israélien connu sous le nom de « capitaine Nidal »

Sheren Khalel et Lily Leach - Middle East Eye, jeudi 8 septembre 2016

CAMP DE RÉFUGIÉS DE DHEISHEH, Cisjordanie occupée – Mahmoud boîte dans le salon familial, la jambe gauche bandée du genou à la cheville. Il s’assied, met de côté ses béquilles et jette son téléphone, un paquet de cigarettes, deux rouleaux de bandages et des analgésiques sur la table.

Bien que Mahmoud ait été touché par une balle en décembre, les médecins de Cisjordanie occupée ne sont pas en mesure de soigner correctement sa plaie ouverte sous les bandages.

« La douleur ne me quitte jamais », a déclaré Mahmoud depuis sa maison dans le camp de réfugiés de Dheisheh. « Ces neuf derniers mois, je n’ai quasiment pas quitté la maison, excepté pour mes rendez-vous médicaux. Mais aujourd’hui, les médecins d’ici disent qu’ils ne peuvent plus m’aider. »

L’armée israélienne estropie-t-elle délibérément les jeunes ?

L’histoire de Mahmoud trouve un écho à travers le district de Bethléem, où au moins 83 jeunes Palestiniens ont été blessés par arme à feu par les forces israéliennes depuis le début de l’année. Sur ces 83 personnes, au moins 30 ont été atteints à Dheisheh lors de raids israéliens et la plupart ont été touchés aux jambes ou aux genoux, selon un rapport publié par le BADIL Resource Center.

BADIL a indiqué que la Cisjordanie occupée, en particulier Bethléem, a connu une augmentation du « ciblage systématique des Palestiniens », avec de nombreux blessés depuis le début de l’année.

Les règles d’engagement de l’armée israélienne sont vagues, mais il est souvent signalé qu’une utilisation minimale de la force est nécessaire pour « neutraliser » une situation, ce qui peut faire allusion au fait de blesser ou à la force meurtrière.

Ce que cela signifie sur le terrain est devenu un sujet de débat houleux, alors que la communauté internationale ne cesse de condamner les forces israéliennes pour leur utilisation injustifiée de tirs réels, provoquant souvent des blessures permanentes ou la mort.

En réponse à une demande d’éclaircissement sur le moment où l’utilisation de la force avec l’intention de blesser est justifiée, un porte-parole de l’armée israélienne a déclaré que les forces israéliennes avaient des « règles d’engagement claires quant à l’utilisation de la force. La valeur de la vie humaine est une valeur directrice de base pour Tsahal [l’armée d’Israël] et s’applique à la fois dans la planification et dans les activités opérationnelles. » Il ne s’est pas étendu sur la nature exacte de ses règles.

Les forces israéliennes font des descentes quasi-hebdomadaires dans le camp de Dheisheh, qui abrite plus de 15 000 réfugiés palestiniens. De violents affrontements éclatent fréquemment, testant régulièrement les règles d’engagement d’Israël.

Les jeunes de Dheisheh affirment que les forces israéliennes ont récemment commencé à leur tirer dans les jambes, tentative délibérée d’estropier ceux qui les affrontent dans le camp.

Selon le rapport du BADIL, lors des trois descentes que les forces israéliennes ont effectuées sur le camp entre la fin du mois de juillet et la mi-août, « 18 jeunes âgés de 14 à 27 ans ont pris des balles dans les jambes », 8 directement dans le genou et plusieurs autres dans les deux jambes.

Le « capitaine Nidal » devient l’objet de la colère

Mahmoud et plusieurs autres ont dit à Middle East Eye être persuadés que l’augmentation des blessures aux jambes est le résultat d’une campagne délibérée menée par un commandant militaire israélien connu sous le seul nom de « capitaine Nidal » – pseudonyme désignant un homme d’origine juive israélienne qui serait responsable des activités militaires d’Israël dans les trois camps de réfugiés de Bethléem.

« Le ‘’capitaine Nidal’’ est le pire de tous », a déclaré Mahmoud. « Tout le monde à Bethléem le connaît et tous ceux de Bethléem qui ont été en prison l’ont rencontré. »

Le mois dernier, des jeunes du camp ont réussi à prendre une mauvaise photo du « capitaine Nidal » lors d’un raid israélien. Ils l’ont imprimée sur une bannière qu’ils ont accrochée dans le camp ; elle indiquait : « Bienvenue en enfer, capitaine Nidal. Vos soldats iront au cimetière. »

Les habitants ont précisé que l’affiche avait été décrochée le lendemain par les forces israéliennes, déclenchant une répression contre le camp par le « capitaine », qui, disent-ils, a proféré des menaces à l’encontre la jeunesse locale.

Les jeunes du camp ont rapporté à BADIL que « le capitaine Nidal » leur avait dit : « Je vais estropier la moitié d’entre vous et laisser l’autre moitié pousser vos fauteuils roulants. »

Rapidement, les photos de groupe de jeunes de Dheisheh souriants, alignés en béquilles, fauteuils roulants et attelles, ont commencé à apparaître sur les pages des réseaux sociaux. Certaines ont été partagées avec le slogan : « Campagne Béquilles ».

L’Agence israélienne de sécurité n’a pas répondu aux sollicitations de MEE concernant les allégations de menaces proférées par le « capitaine Nidal ». Elle a néanmoins répondu à un article de Haaretz sur le même sujet, affirmant : « Dans le cadre de leurs activités afin de préserver la sécurité de la région et de protéger ses habitants contre les menaces terroristes, les agents des services de sécurité maintiennent un dialogue quotidien avec les habitants du coin. Les allégations formulées dans votre article ont été examinées et jugées sans fondement. »

Un jeune homme qui a demandé à n’être cité que par son prénom, lequel se trouve être également Nidal, a déclaré à MEE qu’il avait été blessé à la jambe il y a près de deux ans lors de la première semaine du « capitaine Nidal » à la tête des activités militaires dans les camps de Bethléem.

« Il était clair dès le début que le ‘’capitaine Nidal’’ voulait être le premier capitaine à ‘’gagner’’ dans le camp », a déclaré le jeune Palestinien. « Il voulait être le premier à nous briser, de sorte qu’ils puissent entrer facilement dans le camp. » Il a ajouté que, même maintenant, les forces israéliennes ne peuvent toujours pénétrer dans le camp de réfugiés de Dheisheh sans que de jeunes palestiniens ne jettent des pierres sur les soldats en signe de protestation.

En dépit des neuf opérations qu’il a subies, Nidal ne s’est pas encore complètement rétabli de la balle qu’il s’est pris. Il marche encore avec des béquilles.

Comment la paperasse entrave le rétablissement

En raison du nombre croissant de blessés au cours des derniers mois, Nidal, Mahmoud et plusieurs de leurs amis ont décidé de lancer une campagne pour soutenir ceux qui ont été blessés, en les aidant à faire face au traumatisme au quotidien, qui devient la nouvelle norme dans le camp.

Alors que l’émergence de cette campagne est d’abord et avant tout un reflet de l’escalade des tirs à balles réelles par Israël contre les jeunes du camp, cela met également un coup de projecteur sur l’incapacité de l’Autorité palestinienne (AP) à faire face aux effets de ce que ces jeunes soupçonnent d’être la politique du « capitaine Nidal », qu’il s’agisse de repousser ces attaques ou de fournir un soutien médical adéquat.

« Les médecins ne sont pas bien formés et ils ne disposent pas du matériel et des médicaments appropriés pour traiter les jeunes qui se font tirer dessus », a déclaré Nidal. « Il devient vraiment compliqué de savoir où aller pour les factures médicales ou pour avoir l’autorisation en vue de certaines interventions chirurgicales. La paperasse est tellement compliquée qu’on passe beaucoup de temps ne serait-ce que pour obtenir des béquilles des hôpitaux, car il n’y en a pas assez pour tout le monde. »

Nidal a ajouté que ses deux dernières années de rétablissement ont été marquées non seulement par la douleur de sa blessure, mais aussi par la frustration de devoir se battre pour obtenir les soins médicaux appropriés.

« Dernièrement, il y a eu beaucoup plus de blessures par balles. Mes amis et moi, qui sommes déjà passés par là, nous avons discuté de ce que nous pourrions faire pour aider, nous avons donc décidé de créer un groupe de solidarité pour apporter un soutien logistique et psychologique afin d’aider les autres le long du processus de guérison », a-t-il poursuivi.

Alors que le groupe a été lancé il y a environ trois semaines, il a déjà fait une grande différence pour Moyad (19 ans), blessé le 9 août. Il a été touché au niveau de l’artère fémorale gauche lors d’un raid israélien nocturne sur le camp.

« Le sang jaillissait de ma jambe comme ça », a raconté Moyad, décrivant un grand arc dans l’air. « Je me souviens que je ne faisais que penser : ‘’Si je meurs, OK, mais je ne veux pas perdre ma jambe. »

Moyad a été transporté à l’hôpital dans un taxi et est tombé dans le coma. Il y est resté pendant sept jours. Dix jours après son réveil, l’hôpital n’avait toujours pas reçu le paiement de sa famille ou de l’Autorité palestinienne, à qui incombe 50 % des factures d’hôpital privé pour les personnes blessées par les forces israéliennes.

L’hôpital lui a demandé de partir, mais Moyad, qui devait subir une autre intervention chirurgicale le lendemain, a refusé. Lorsque la police de l’AP est arrivée à l’hôpital pour le contraindre à quitter son lit, Moyad a appelé Nidal, le responsable de la campagne de solidarité en plein essor. Ce dernier a finalement réussi à convaincre l’hôpital de réaliser l’opération et de permettre à Moyad de rester jusqu’à la fin de son traitement.

« Ces gars m’ont sauvé », a déclaré Moyad. « C’était bon de savoir que les autres gars du camp me soutenaient, qu’ils n’étaient pas indifférents. Nous restons ensemble, quoi qu’il arrive. Je ne regrette pas d’être sorti ce soir-là. Si c’était à refaire, je le referais. C’est normal pour nous. Nous protégeons nos maisons. Ces efforts pour nous tirer dans les jambes à tous ne fonctionneront pas parce que nous sommes dévoués à notre communauté. »