L’armée israélienne a tenté de se racheter avec le procès d’Elor Azaria. C’est un échec

Le chef d’état-major de l’armée israélienne a remporté cette bataille, mais il semble avoir perdu la guerre pour l’âme israélienne.

Meron Rapoport, Middle East Eye, lundi 9 janvier 2017

Le soldat israélien Elor Azaria qui a été filmé tirant sur un Palestinien blessé (AFP)

Une heure après qu’un tribunal militaire de Tel Aviv a statué qu’Elor Azaria, le soldat israélien qui a abattu Abdel Fatah al-Sharif à Hébron il y a neuf mois, était coupable d’homicide, je suis allé dans un magasin de falafels près de mon bureau. Le vendeur et une cliente discutaient du verdict.

« Qu’auriez-vous fait si vous étiez la mère d’Elor ? » a demandé le vendeur.

« J’aurais tué son commandant », répondit la femme.

Cette conversation résume le sentiment de nombreux Israéliens vis-à-vis de ce procès : ils ont perçu Azaria comme l’un d’eux, comme le « fils du peuple ». Ainsi, tous ceux qui ont essayé de le blesser, de l’ex-ministre de la défense Moshe Ya’alon au chef d’état-major Gadi Eizenkot, jusqu’au chef de peloton qui a témoigné contre Azaria, étaient coupables de persécution et devraient être traités comme des ennemis, au même titre – ou peut-être même plus – qu’al-Sharif lui-même.

Dans cette atmosphère, il était naturel que des dizaines de manifestants rassemblés devant le tribunal crient furieusement : « Gadi [Eizenkot], Gadi, prends garde, Rabin attend un ami ». En hébreu, ces mots ne se contentent pas de rimer, ils envoient un message clair : le chef d’état-major d’Israël, un homme autrefois au-dessus de tout conflit politique, est visé comme Yitzhak Rabin l’était dans les jours sombres précédant son assassinat en 1995.

Des partisans de droite manifestent devant le ministère de la Défense à Tel Aviv, le 4 janvier 2017, en soutien à Azaria, alors qu'ils attendent son verdict (AFP)

Les réactions des politiciens ont suivi sans tarder. Et cette fois-ci, il n’y avait pas seulement Naftali Bennett, ministre de l’Éducation et chef du parti d’extrême-droite, Le Foyer juif. C’est le Premier ministre Benyamin Netanyahou lui-même qui a qualifié le verdict de « jour difficile pour tout le monde, en particulier pour Elor et sa famille » et a demandé à ce qu’Azaria soit gracié.

Netanyahou n’a pas rejoint les manifestants devant le tribunal, mais son message était similaire : bien que la cour ait appris qu’Azaria a tué al-Sharif parce que, selon Azaria, « il méritait de mourir », le Premier ministre israélien a déclaré publiquement que ce même tueur méritait d’être libre. Selon Netanyahou, la sanction pour avoir tué un Palestinien blessé gisant au sol, « sans aucune justification » comme l’a énoncé la cour, devrait être zéro jour en prison.

Incident filmé

Aux yeux de nombreux Palestiniens, l’incident à Hébron n’avait rien d’extraordinaire. Il ressemble aux dizaines, voire centaines, de cas similaires dans lesquels des civils palestiniens ont été abattus par des soldats alors qu’ils ne représentaient plus aucune menace pour eux. La seule différence était que le meurtre d’al-Sharif a été immortalisé par la caméra d’Imad Abu Shamsia, habitant d’Hébron et bénévole pour l’organisation de défense des droits de l’homme B’Tselem.

Sans cette preuve, il est probable que la mort d’al-Sharif n’aurait pas fait l’objet d’une enquête et Azaria aurait été un homme libre. La vidéo, diffusée dans le monde entier, a contraint les magistrats militaires à agir.

Toutefois, il semble qu’il y ait un autre motif à l’insistance de l’armée israélienne à traduire Azaria en justice : transformer son procès en vitrine. Ya’alon et Eizenkot craignaient vraisemblablement de perdre le contrôle de leur propre armée, « détournée » par une idéologie de droite, étroitement liée au mouvement des colons.

Une vidéo montre « l’assassinat » d’un Palestinien

Cette assimilation de l’armée à des causes de droite est le résultat d’un processus à double tranchant : d’une part, la présence continue de l’armée en Cisjordanie, principalement pour défendre les colonies ; d’autre part, le nombre croissant d’officiers de terrain issus d’un milieu nationaliste-religieux. Alors qu’ils représentent environ 10 % de la population, ils sont plus de 30 % parmi les diplômés de l’école des officiers.

Pourtant, les échelons supérieurs de l’armée demeurent essentiellement laïcs. Ainsi, lorsque Ofer Winter, diplômé d’une école religieuse nationaliste et commandant de la brigade Giv’ati, a encouragé ses soldats à combattre « l’ennemi qui maudit » le nom de Dieu avant d’entrer dans Gaza au cours de l’opération Bordure protectrice en 2014, cela a été considéré comme une remise en cause du caractère laïc de l’armée israélienne. Ya’alon et Eizenkot ont entrepris un effort lent mais systématique visant à réduire l’influence des colons et de leurs partisans dans l’armée.

Rajaa et Yousri, les parents d'Abdel Fatah al-Sharif, brandissent son portrait alors qu'ils se rendent dans les rues d'Hébron le 4 janvier 2017 après avoir regardé le verdict du procès d'Azaria à la télévision (AFP)

Eizenkot, par exemple, a encouragé une plus grande implication des femmes dans l’armée, un processus considéré comme très controversé parmi les rabbins nationalistes-religieux. Le meurtre de Hébron, dans lequel les colons locaux ont joué un rôle majeur en encourageant Azaria à tirer, peut avoir constitué pour Eizenkot et Ya’alon une occasion de ramener l’armée sur la voie de la laïcité et d’appliquer ses normes.

Toutefois, Ya’alon et Eizenkot ont vite découvert qu’ils n’étaient, en quelque sorte, pas en phase avec l’humeur actuelle de la société israélienne. Après 50 ans d’occupation et à traiter les Palestiniens comme des ennemis, la plupart des Israéliens ont eu du mal à avaler qu’un soldat soit inculpé pour avoir tué un Palestinien, qu’il soit armé ou non.

Procès vitrine

La décision de traduire Azaria en justice a été vivement critiquée par les politiciens de droite et plus encore sur les réseaux sociaux. Ya’alon a finalement dû quitter son poste de ministre de la Défense en raison de l’opposition croissante au sein de son propre parti, le Likoud.

La ligne de défense choisie par les avocats d’Azaria a aidé Eizenkot à gagner cette bataille judiciaire. Il aurait pu prétendre que « l’esprit du commandant » dans l’armée était que tout Palestinien responsable d’une attaque contre des Israéliens ou même soupçonné d’une attaque de ce type devait être tué. Le ministre de la Sécurité intérieure, Gilad Erdan, avait même déclaré que « tout terroriste devrait savoir qu’il ne survivra pas à l’attaque qu’il va commettre ».

À cet égard, en tuant al-Sharif, Azaria aurait pu dire qu’il ne faisait que ce qu’on attendait de lui. Une telle ligne de défense aurait embarrassé l’armée israélienne, si fière de se proclamer « l’armée la plus morale du monde ».

Pourtant, contrairement à toutes les preuves visuelles et verbales, Azaria a préféré prétendre qu’il avait tué al-Sharif pour se défendre, parce qu’il se sentait menacé et craignait qu’al-Sharif porte des explosifs. Ce sont de purs mensonges. Ainsi, le tribunal militaire a eu une tâche facile en statuant que les actions d’Azaria « ont déstabilisé la force morale » de l’armée israélienne et en le condamnant pour homicide.

Le chef d'état-major israélien Gadi Eizenkot dépose une couronne au cours d'une cérémonie commémorative marquant le dixième anniversaire de la guerre entre Israël et le mouvement libanais Hezbollah en juillet 2016 (AFP)

Eizenkot a gagné cette bataille. Ce n’était pas difficile face à un défendeur venant d’une famille ouvrière mizrahie (juifs d’origine arabe) d’une ville provinciale. Ce n’est pas un hasard si le dernier soldat israélien à avoir été reconnu coupable d’homicide était d’origine bédouine. Mais le chef d’état-major israélien semble avoir perdu la guerre pour l’âme israélienne.

Selon un sondage réalisé après le verdict, 60 % des Israéliens s’y opposent et 75 % pensent qu’Azaria devrait être gracié et libéré. Si Eizenkot pensait qu’en poursuivant Azaria, il pouvait annuler le rôle de l’armée en tant que sauvegarde de l’occupation israélienne en Cisjordanie, il s’est avéré qu’il avait tort.

Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation