L’Occident doit parler avec tout le monde

entrtetien avec Hubert Védrine, mardi 18 novembre 2008

L’ancien ministre français des Affaires étran­gères évalue la diplo­matie de Nicolas Sarkozy dans la région et explique pourquoi l’Occident post-​​Bush doit désormais opter pour une poli­tique de dia­logue et d’ouverture.

Q – En recevant à l’Élysée l’édition 2008 du « prix du courage poli­tique » décerné par la revue Poli­tique inter­na­tionale, le pré­sident français Nicolas Sarkozy a vanté sa poli­tique étrangère qui a notamment permis, selon lui, d’en « finir avec la guerre au Liban » en s’ouvrant vers la Syrie. En tant qu’ancien ministre français des Affaires étran­gères, que pensez-​​vous de la diplo­matie fran­çaise actuelle au Moyen-​​Orient ?

R – Au départ, Nicolas Sarkozy était parti d’un a priori assez cri­tique concernant la poli­tique étrangère sous la Ve Répu­blique. Sa poli­tique étrangère était une réaction contre celle de son pré­dé­cesseur Jacques Chirac. Dans un premier temps, il était assez idéo­lo­gique et donnait l’impression de vouloir mener une poli­tique qua­siment amé­ri­caine. Mais, en fait, ce n’est pas tout à fait le cas. Aujourd’hui, nous constatons que la diplo­matie de Nicolas Sarkozy est beaucoup plus prag­ma­tique. Concernant la Syrie et le Liban, par exemple, il a adopté une diplo­matie qui s’est, en quelque sorte, démarquée de celle des Amé­ri­cains. Il a voulu se donner, en tant que pré­sident français, une cer­taine liberté de mou­vement, et c’est pourquoi il n’a pas parlé de la Syrie comme faisant partie de « l’Axe du mal ». Je ne sais pas si cela va donner des résultats positifs ou pas, mais il n’a pas voulu s’aligner sur la poli­tique atlan­tiste et c’est déjà une bonne chose. Par ailleurs, les Libanais ne peuvent pas demander au monde de ne pas avoir de rela­tions avec la Syrie. C’est impen­sable. En ce qui concerne le conflit israélo-​​palestinien, je crois que le dis­cours qu’il a pro­noncé en Israël est très positif et qu’il est com­pa­rable à celui de François Mit­terrand devant la Knesset. Il a expliqué aux Israé­liens que la France est à leurs côtés, mais qu’il n’est plus pos­sible de continuer comme cela et qu’il faut régler la question pales­ti­nienne. La question de l’Iran est dif­fé­rente. L’attitude de Paris envers Téhéran est plus dure que celle de tous les autres pays euro­péens. Les Français ont même l’air d’être inquiets de la pos­si­bilité de dis­cus­sions entre les États-​​Unis et l’Iran. Donc, la poli­tique étrangère de Paris est paradoxale.

Q – Que pensez-​​vous de l’établissement de rela­tions diplo­ma­tiques entre la Syrie et le Liban ? Est-​​ce le résultat de la poli­tique d’ouverture de Nicolas Sarkozy ?

R – Je crois que c’est un accom­plis­sement, peut-​​être indirect, de la poli­tique d’ouverture de Nicolas Sarkozy. Je ne suis pas un expert des rela­tions libano-​​syriennes, mais je pense que c’est un énorme progrès étant donné que Damas, par le passé, refusait le principe même d’établir des rela­tions diplo­ma­tiques avec Bey­routh. C’est le résultat d’une poli­tique de dia­logue qui peut être cri­tiquée, mais qui a eu de bonnes conséquences.

Q – L’élection de Barack Obama à la pré­si­dence des États-​​Unis a été accueillie avec un opti­misme prudent dans le monde arabe. Cer­tains mou­ve­ments comme le Hamas et les talibans se sont même déclarés en faveur de l’ouverture de négo­cia­tions avec la nou­velle admi­nis­tration amé­ri­caine. L’Occident, à votre avis, doit-​​il désormais engager le dia­logue avec ces mouvements ?

R – Il faut parler avec tout le monde. C’est le principe même de la diplo­matie. La poli­tique étrangère du pré­sident George W. Bush qui consiste à ignorer le Hamas, le Hez­bollah, l’Iran, la Syrie et d’autres est absurde. Elle a été désas­treuse envers le monde arabe. La diplo­matie n’est pas une partie de plaisir. Elle est basée sur des négo­cia­tions. Rappelez-​​vous comment les Amé­ri­cains négo­ciaient avec les Sovié­tiques et comment toutes les puis­sances colo­niales ont discuté avec des mou­ve­ments de libé­ration vio­lents. Évidemment, cela ne veut pas dire qu’il faut parler avec tout le monde n’importe comment. Il faut négocier avec intel­li­gence et pru­dence. Sur le plan du principe, j’estime qu’il ne faut rien s’interdire. C’est pourquoi lorsque Obama dit qu’il ne va pas parler qu’avec des anges, cela ne m’inquiète pas. Mais j’espère qu’il le fera intel­li­gemment. S’il y a un conseil que je pourrais lui donner, c’est qu’il se débar­rasse de l’héritage de George Bush, surtout en matière de poli­tique étrangère.

Q – Donc faut-​​il s’attendre à la fin de l’isolement du Hamas dans la bande de Gaza ?

R – Le Hamas est un sous-​​produit d’une poli­tique occi­dentale débile. Je n’hésite pas à le dire. Lorsqu’on oblige les Pales­ti­niens à tenir des élec­tions démo­cra­tiques alors qu’ils vivent dans des condi­tions déses­pé­rantes, il est évident que leur vote sera radical. Et il est absurde de boy­cotter le Hamas après qu’il eut été élu démo­cra­ti­quement. Que faut-​​il faire aujourd’hui avec le Hamas ? Je pense qu’il faut mettre en place un vrai pro­cessus, mais cela dépend avant tout des Israé­liens puisque ce sont eux qui occupent les ter­ri­toires pales­ti­niens. Ils doivent se résigner à quitter ces ter­ri­toires occupés. Une fois un tel pro­cessus établi, je crois qu’il serait intel­ligent de mener des négo­cia­tions avec toutes les parties pales­ti­niennes, dont le Hamas. Je crois qu’une telle ouverture obli­gerait le mou­vement isla­miste à trancher dans ses politiques.