« L’Europe n’a-t-elle pas fait fausse route en refusant de traiter avec le gou­ver­nement Hamas ? »

Entretien avec Véronique de Keyser - Pour la Palestine n°54, lundi 17 septembre 2007

L’Europe et la Palestine /

Après l’accord de La Mecque et la pro­po­sition arabe de Riyad, on pouvait s’attendre à un geste rapide de l’Europe pour reprendre son aide à la Palestine. Mais la machine euro­péenne reste grippée. L’Europe a continué, tout comme les Etats-​​ Unis, à jouer un seul camp - et non pas tout le gou­ver­nement. L’analyse que nous a livrée Véro­nique de Keyser avant les évène­ments qui ont ébranlé la scène pales­ti­nienne apparaît cependant comme une clé majeure d’explication.

PLP : Dans l’affaire des sanc­tions contre la Palestine, on a l’impression que l’Union euro­péenne s’est alignée sur la position américano-​​israélienne. Après la consti­tution, sou­haitée par l’UE, du gou­ver­nement pales­tinien d’union nationale, on attendait un chan­gement de com­por­tement, en par­ti­culier une reprise de l’aide à l’Autorité pales­ti­nienne. Il n’en a rien été. Comment analysez-​​vous la poli­tique actuelle de l’Union euro­péenne sur cette question ?

- - Véro­nique de Keyser : Le gou­ver­nement d’unité nationale a été dif­ficile à mettre en place et le Pré­sident Mahmoud Abbas a joué son va-​​tout, sa cré­di­bilité poli­tique, dans cette affaire. En effet, ce n’est pas que le Hamas n’y ait pas été favo­rable puisqu’au len­demain des élec­tions légis­la­tives il y consentait déjà car il a lui-​​même été surpris par sa vic­toire et il n’était pas préparé à gou­verner. Mais le point sen­sible était la pla­te­forme poli­tique sur laquelle Fatah et Hamas allaient s’accorder. Il fallait que cette pla­te­forme recon­naisse les accords de paix signés anté­rieu­rement. Il fallait aussi que les por­te­feuilles stra­té­giques soient confiés à des per­son­na­lités qui recueille­raient l’assentiment du Hamas, du Fatah… et des Amé­ri­cains (dont l’adhésion entraînait sans peine celle du Quartet et des Israé­liens). Ces por­te­feuilles, c’est-à-dire les Finances, les Affaires étran­gères, l’Intérieur, ne sont donc pas allés par hasard à des per­son­na­lités de la « Troi­sième voie », des indé­pen­dants bien connus de la com­mu­nauté inter­na­tionale. C’est d’ailleurs sur ces noms que les plus grandes dif­fi­cultés sont apparues puisque, en décembre 2006, les négo­cia­tions avaient capoté et tout espoir de gou­ver­nement d’unité nationale s’était évanoui  : Mahmoud Abbas appelait à des élec­tions anti­cipées et remettait en jeu son mandat pré­si­dentiel car le Hamas refusait alors d’accréditer Salam Fayyad comme ministre des Finances alors que les Etats-​​Unis cher­chaient à l’imposer. Fina­lement, c’est Salam Fayyad qui a été choisi et de manière presque ines­pérée le gou­ver­nement s’est formé. Sur la pla­te­forme poli­tique, il fallait, mar­telait Mahmoud Abbas, « qu’elle par­vienne à lever le blocus de la com­mu­nauté inter­na­tionale, sinon ce n’était pas la peine de faire un gou­ver­nement d’unité nationale ». L’accord s’est fondé sur le document dit « des pri­son­niers », élaboré à partir de leurs cel­lules par des pri­son­niers Hamas et Fatah, et notamment par Marwan Bar­ghouti, symbole de la résis­tance à l’occupant, dont le prestige est intact. Le document est un for­mi­dable pas en avant puisqu’il reconnaît de facto Israël sur les fron­tières de 1967, propose une trêve avec arrêt des vio­lences com­mises sur le sol israélien -tout en se réservant un droit légitime de résis­tance dans les ter­ri­toires occupés-​​ et les accords de paix enté­rinés. La ren­contre de la Mecque, qui a remis en selle l’initiative de paix de Bey­routh de 2002, a scellé en quelque sorte ces avancées, puisqu’elle propose la caution de la Ligue arabe : si Israël s’y engage, sa sécurité ne sera plus seulement assurée par les Etats-​​Unis avec l’approbation de l’Europe, ce sera aussi une paix avec ses voisins arabes. C’est donc loin d’être négli­geable. On pouvait donc s’attendre, après ces événe­ments impor­tants, à un geste rapide de l’Europe pour reprendre son aide à la Palestine. Cette aide est d’autant plus néces­saire qu’ Israël bloque tou­jours les taxes qu’elle doit à l’Autorité pales­ti­nienne et qui consti­tuent plus d’un tiers de son budget. Mais il n’en a rien été. Malgré les cris d’alarme lancés de partout (de puis­santes ONG ont dénoncé les risques de crise huma­ni­taire, en par­ti­culier à Gaza et même la Banque mon­diale a dressé un réqui­si­toire impla­cable sur la situation dra­ma­tique que vivaient les Pales­ti­niens), la machine euro­péenne reste grippée. Certes, des gestes sont posés et ils ne sont pas négli­geables. Javier Solana s’est rendu à la Mecque à l’invitation de la Ligue arabe, il a ren­contré les ministres indé­pen­dants du gou­ver­nement, comme le ministre des Affaires étran­gères et celui des Finances. Mais pas les ministres du Hamas. L’Europe continue donc, tout comme les Etats-​​Unis, à jouer un seul camp -et non pas tout le gou­ver­nement. On sait que le TIM (méca­nisme tem­po­raire inter­na­tional) mis sur pied par l’Europe après la décision des sanc­tions contre le gou­ver­nement Hamas issu des urnes en janvier 2006, sera reconduit et élargi. Mais on sait aussi que le TIM est impuissant à sou­lager le flot de misère que ces sanc­tions ont pro­voqué. Nous sommes donc dès lors dans une incroyable position atten­tiste de l’Europe, qui a miné chaque jour davantage la position poli­tique de Mahmoud Abbas, situation d’autant moins com­pré­hen­sible que les menaces de guerre civile se pré­ci­saient, que les ter­ri­toires pales­ti­niens deve­naient ingou­ver­nables et que les exac­tions israé­liennes se mul­ti­pliaient. Les repré­sailles récentes après la mort d’une Israé­lienne tuée par un missile Kassam le démontrent : plus de cin­quante Pales­ti­niens tués et le kid­napping d’un ministre et de plu­sieurs maires de Cisjordanie.

Le cycle infernal de la vio­lence s’est enclenché à nouveau : vio­lences intra pales­ti­niennes, vio­lences entre Pales­ti­niens et Israé­liens. Ces vio­lences ne demandent pas davantage de vio­lence pour les faire taire mais une riposte poli­tique. Jusqu’ici, l’Europe n’en a pas été capable. Non qu’elle soit tiède ou aveugle. Mais le Haut Repré­sentant, en sa fonction actuelle, ne peut refléter que l’avis du Conseil et le Conseil est divisé sur cette question. S’il était unanime il pourrait peser dans le Quartet face aux Etats-​​ Unis. Etant divisé, il peine à se détacher de la position américaine.

PLP : L’Union euro­péenne se défend d’avoir aban­donné les Pales­ti­niens en affirmant qu’elle a envoyé en Palestine plus d’argent qu’auparavant. C’est le dit « méca­nisme tem­po­raire inter­na­tional » qui est censé assurer la four­niture de ser­vices essen­tiels comme l’eau et l’électricité. Que pensez-​​vous de ce mécanisme ?

- - V. de K. : L’Europe dit qu’elle n’a jamais envoyé autant d’argent qu’auparavant en Palestine et c’est vrai. Mais jamais les besoins n’ont été aussi dou­loureux puisque nous sommes dans une situation de blocus complet, dans des ter­ri­toires occupés et bouclés, où aucune économie ne peut se déve­lopper. Ces sanc­tions ont trans­formé les Pales­ti­niens en assistés : à cause d’Israël ils ne par­viennent plus à exporter ce qu’ils pro­duisent et à cause des sanc­tions inter­na­tio­nales ils n’ont pas de quoi rému­nérer leurs fonc­tion­naires. En effet, le méca­nisme d’aide inté­ri­maire mis en place par la Com­mission après les sanc­tions a pour inter­diction for­melle de payer des salaires. C’est donc la pro­duction indus­trielle comme les admi­nis­tra­tions qui sont étran­glées. La situation des petits entre­pre­neurs de fruits, de légumes et de fleurs est dra­ma­tique et il arrive que des car­gaisons de fleurs fanées, parce qu’elles n’ont pu sortir de Gaza, soient déchargées à même les rues par désespoir. Même scé­nario dans les admi­nis­tra­tions : les pro­fes­seurs dans les écoles, les poli­ciers dans la rue, les pom­piers sont sans salaire depuis un an et demi. Les pre­miers stocks de médi­ca­ments de pre­mière urgence pour les hôpitaux com­mencent seulement à arriver, plus d’un an après le début des sanc­tions. C’est kaf­kaïen. Il est évident que l’Union euro­péenne ne peut pourvoir inté­gra­lement à la sub­sis­tance de deux mil­lions de per­sonnes. La seule solution c’est que les Israé­liens lèvent le bou­clage des ter­ri­toires pales­ti­niens et paient les taxes qu’ils retiennent indûment. A ce moment-​​là, cette crise pourrait être sur­montée. De toute manière le TIM est insa­tis­faisant. C’est un méca­nisme d’urgence, d’appoint : ce n’est pas une aide au développement.

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© Joep Bertams, in Het Parool.

PLP : Vous avez été à l’origine d’une pro­po­sition de réso­lution adoptée à l’unanimité par le groupe socia­liste au Par­lement européen demandant le réta­blis­sement de l’aide euro­péenne au gou­ver­nement pales­tinien. Cette position représente-​​t-​​elle selon vous une évolution signi­fi­cative du PSE dans la question israélo-​​palestinienne ?

- - V. de K. : C’est vrai que la position du Parti socia­liste européen et du Par­lement européen en général s’est modifiée après la guerre israélo-​​libanaise. Je crois que là, une ligne rouge a été franchie. La dis­pro­portion de la riposte israé­lienne à l’enlèvement de ses soldats, le millier de morts, les innom­brables déplacés, la des­truction des infra­struc­tures liba­naises, la pol­lution de la mer, la pluie de bombes à frag­men­tation : ce spec­tacle de déso­lation sans nom a frappé les esprits. On a peut-​​être été moins attentif à l’époque à la répression san­glante qui s’abattait sur Gaza -près de 250 victimes-​​ cet été meur­trier, et là aussi l’usage d’armes pro­hibées ; néan­moins une impression globale de nausée devant la gra­tuité de cette vio­lence sub­sistait. Et des inter­ro­ga­tions se levaient chez cer­tains députés euro­péens jusqu’ici peu sen­sibles à la situation au Moyen-​​Orient : l’Europe n’avait-elle pas fait fausse route en refusant de traiter avec le gou­ver­nement Hamas ? Un gou­ver­nement légitime puisque l’Union euro­péenne avait salué la tenue exem­plaire des élec­tions qui l’avaient mené à la victoire.

La ren­contre de la Mecque et la création d’un gou­ver­nement d’unité nationale n’ont-ils pas de sur­croît constitué le moment de saisir la balle au bond et de sortir du bourbier où l’alignement incon­di­tionnel sur les Etats-​​Unis -et une cer­taine com­plai­sance vis-​​à-​​vis du gou­ver­nement israélien - l’avait menée ? Les Euro­péens n’aiment pas l’arme écono­mique ; ils détestent penser qu’ils affament des popu­la­tions. Les sanc­tions ne leur ont jamais plu. Mais ils se ras­su­raient un peu en pensant qu’ils don­naient beaucoup d’argent et que le TIM allait empêcher un drame huma­ni­taire. Las, les pre­mières études des ONG, de la Banque Mon­diale, de l’UNRWA, ont rapi­dement montré l’insuffisance du TIM et la dété­rio­ration rapide de la vie déjà si dif­ficile des Pales­ti­niens. C’est pourquoi, lorsque j’ai fait voter à la Com­mission des Affaires étran­gères un avis demandant la reprise de l’aide normale, il a été adopté à une majorité des deux tiers, ce qui était inima­gi­nable quelques mois aupa­ravant. Certes, une hiron­delle ne fait pas le prin­temps, mais c’est un signe clair : l’opinion bouge. Mais elle est encore très volatile, et la dégra­dation pro­fonde des rap­ports entre Fatah et Hamas, l’envoi de mis­siles Kassam, pour­raient la faire évoluer dif­fé­remment. Le temps des embellies est tou­jours fugace : si on ne saisit pas l’opportunité - de paix, de dia­logue - on la perd pour long­temps et les gens ne croient plus en nous.

PLP : Le Par­lement européen lui-​​même vous paraît-​​il prêt à évoluer posi­ti­vement et à peser davantage sur la poli­tique de l’Union euro­péenne au Moyen-​​Orient, en par­ti­culier à propos du réta­blis­sement de l’aide euro­péenne ? Vous avez vous-​​même évoqué, au cas où la diplo­matie euro­péenne serait impuis­sante face au refus israélien de toute négo­ciation poli­tique avec les Pales­ti­niens au profit d’une répression mili­taire meur­trière, la nécessité « d’utiliser les ins­tru­ments de pression » dont dispose l’Union euro­péenne pour contraindre Israël à appliquer la légalité inter­na­tionale. Vous avez cité le gel des accords de coopé­ration avec Israël. Et que pensez-​​vous de l’accord d’association entre l’Union euro­péenne et Israël, de cer­tains accords mili­taires entre cer­tains pays membres de l’Union euro­péenne et Israël ?

- - V. de K. : Le Par­lement a déjà tenté dans le passé de sanc­tionner Israël en demandant le gel de l’accord d’association : l’appel n’a pas été suivi par le Conseil. Après la guerre au Liban, le Par­lement a voté une réso­lution où j’avais essayé d’introduire la dimension « destructeur-​​payeur », en pro­posant de geler une fois de plus l’accord d’association. Fina­lement, c’est une version très édul­corée qui en est res­sortie : les bel­li­gé­rants devraient rendre compte de leurs actes, et on deman­derait de convoquer le Conseil de l’accord d’association. Ce conseil a été convoqué…On y a parlé de tout sauf de la guerre. Et la confé­rence des dona­teurs à Paris a accordé une aide consi­dé­rable au Liban pour sa recons­truction - l’Europe accordant 500 mil­lions d’euros. En clair : il n’y a pas de sanc­tions contre Israël. Et ce laxisme est into­lé­rable. L’Europe ne cesse de recons­truire ce que d’autres détruisent, sans en demander les comptes. Si elle se rat­trapait par une grande fermeté poli­tique on pourrait encore le com­prendre ; mais c’est loin d’être le cas.

Ce constat désolant ne rend que plus urgente l’émergence d’autres niveaux de conscience et d’action. C’est vrai que je bataille ferme au Par­lement européen pour main­tenir un dis­cours clair sur la Palestine, pour envoyer vers cette terre mar­ty­risée un message d’espoir : au nom de la justice et du droit inter­na­tional il n’est pas pos­sible de se taire. Et à cause du lieu -le Par­lement européen-​​ ces paroles ont une réso­nance. Mais c’est net­tement insuf­fisant. Et les auto­rités locales des Etats membres ont infi­niment plus de liberté d’action pour initier des projets concrets. Ils ne sont pas soumis aux oukases des grandes puis­sances inter­na­tio­nales et peuvent continuer à tra­vailler avec les Palestiniens.

J’admire aussi tous ceux qui, en Israël, bravant le dis­cours ambiant, aident les Pales­ti­niens, défendent leurs droits, et se font traiter avec mépris par les leurs. Un jour, nous devrons les appeler, eux aussi, des Justes. Quand des Justes se lèvent, c’est que l’heure est grave et qu’il est presque trop tard. C’est le cas aujourd’hui en Palestine. Mais le plus ter­rible c’est que le sort de la Palestine est si inti­mement lié à celui d’Israël que la chute de l’un entraînera inévi­ta­blement la chute de l’autre. C’est le cas aujourd’hui en Israël.