L’Américain tranquille

Uri Avnery – 9 janvier 2010, vendredi 15 janvier 2010

L’écrasement du “ter­ro­risme mondial” est devenu l’objectif amé­ricain prio­ri­taire. Cet objectif est une absurdité. Le ter­ro­risme n’est rien d’autre qu’un ins­trument de guerre. Y ont recours des orga­ni­sa­tions fort dif­fé­rentes les unes des autres, com­battant dans des pays fort dif­fé­rents pour des objectifs fort dif­fé­rents. Une guerre contre le “ter­ro­risme inter­na­tional” est comme une guerre contre “l’artillerie inter­na­tionale” ou contre “la marine internationale”.

UN AMÉ­RICAIN BIEN TRAN­QUILLE était le héros d’une nou­velle de Graham Greene sur la pre­mière guerre du Vietnam, celle menée par les Français.

C’était un jeune Amé­ricain naïf, fils de pro­fesseur, qui avait reçu une bonne éducation à Harvard, un idéa­liste animé des meilleures inten­tions. Quand il fut envoyé au Vietnam, il voulut aider les autoch­tones à sur­monter les deux maux qu’il y per­cevait : le colo­nia­lisme français et le com­mu­nisme. Ne connaissant abso­lument rien du pays dans lequel il menait ses actions, il pro­voqua un désastre. Le livre se termine par un mas­sacre, résultat de ses efforts four­voyés. Il fut l’illustration du vieux dicton : “ l’enfer est pavé de bonnes intentions.”

Depuis la rédaction du livre, 54 années se sont écoulées, mais il semble que l’Américain bien tran­quille n’a pas du tout changé. C’est tou­jours un idéa­liste (du moins c’est ainsi qu’il se voit), il désire tou­jours apporter le salut à des peuples étrangers et loin­tains dont il ne connaît rien, il pro­voque tou­jours de ter­ribles désastres : en Irak, en Afgha­nistan et main­tenant, semble-​​t-​​il, au Yémen.

L’exemple irakien est le plus simple.

Les soldats amé­ri­cains furent envoyés là-​​bas pour ren­verser le régime tyran­nique de Saddam Hussein. Il y avait aussi, bien sûr, quelques objectifs moins altruistes, comme la prise de contrôle des res­sources pétro­lières ira­kiennes et la mise en place d’une gar­nison amé­ri­caine au cœur de la région pétro­lifère du Moyen Orient. Mais, l’aventure fut pré­sentée à l’opinion publique amé­ri­caine comme une entre­prise idéa­liste pour ren­verser un dic­tateur san­gui­naire qui menaçait le monde avec des bombes nucléaires.

C’était il y a six ans, et la guerre se poursuit encore. Barack Obama qui s’était opposé à la guerre dès le début, a promis de retirer les Amé­ri­cains de là-​​bas. En attendant, malgré tous les dis­cours, aucune fin n’est en vue.

Pourquoi ? Parce que les vrais déci­deurs à Washington n’avaient aucune idée du pays qu’ils sou­hai­taient libérer et aider ensuite à vivre heureux pour toujours.

L’Irak était depuis l’origine un État arti­ficiel. Les maîtres bri­tan­niques avaient assemblé plu­sieurs pro­vinces otto­manes pour servir leurs propres intérêts colo­niaux. Ils cou­ron­nèrent un Arabe sunnite en tant que roi pour gou­verner les Kurdes, qui ne sont pas Arabes, et les Chiites, qui ne sont pas sun­nites. Seule une suc­cession de dic­ta­teurs, chacun d’eux plus brutal que son pré­dé­cesseur, empêcha l’État de se disloquer.

Les orga­ni­sa­teurs à Washington ne se pré­oc­cu­paient pas de l’histoire, de la démo­graphie ou de la géo­graphie du pays dans lequel ils entraient avec une force brutale. Leur façon de voir les choses était tout à fait simple : il fallait ren­verser le tyran, mettre en place des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques, pro­céder à des élec­tions libres et tout le reste se met­trait en place tout seul.

Contrai­rement à leurs attentes, ils ne furent pas accueillis avec des fleurs. Ils ne décou­vrirent pas non plus la ter­rible bombe ato­mique de Saddam. Comme l’éléphant pro­verbial dans un magasin de por­ce­laine, ils firent tout voler en éclat, détrui­sirent le pays et s’enlisèrent dans un bourbier.

Après des années d’opérations mili­taires san­glantes qui ne menaient à rien, ils ont découvert un remède pro­vi­soire. Au diable l’idéalisme, au diable les nobles objectifs, au diable toutes les doc­trines mili­taires – ils sont main­tenant en train de sou­doyer les chefs tribaux qui consti­tuent la réalité de l’Irak.

L’Américain bien tran­quille n’a aucune idée de la façon de se retirer. Il sait que s’il le fait, il est fort pos­sible que le pays se dés­in­tègre dans un bain de sang.

DEUX ANNÉES avant d’entrer dans le marécage irakien, les Amé­ri­cains enva­hirent le bourbier afghan.

Pourquoi ? Parce qu’une orga­ni­sation du nom d’Al Qaida (“la base”) avait reven­diqué la des­truction des tours jumelles de New York. Les chefs d’Al Qaida étaient en Afgha­nistan, leurs camps d’entraînement se trou­vaient là-​​bas. Aux yeux des Amé­ri­cains, tout était clair – il n’était pas besoin d’y réfléchir à deux fois (ni, pour cette affaire, une seule fois d’ailleurs.)

S’ils avaient eu la moindre connais­sance du pays qu’ils s’apprêtaient à envahir, ils auraient pu, peut-​​être, hésiter. L’Afghanistan a tou­jours été un cime­tière pour les enva­his­seurs. De puis­sants empires s’en étaient enfuis la queue entre les jambes. À la dif­fé­rence des plaines d’Irak, l’Afghanistan est un pays de mon­tagnes, un paradis pour les gué­rillas. C’est le foyer de plu­sieurs peuples dif­fé­rents et d’innombrables tribus, chacune d’elles farou­chement jalouse de son indépendance.

En réalité cela n’intéressait pas ceux qui dres­saient des plans à Washington. Pour eux, semble-​​t-​​il, tous les pays sont les mêmes, comme le sont toutes les sociétés. En Afgha­nistan, aussi, une démo­cratie de style amé­ricain doit être ins­tallée, des élec­tions libres et loyales doivent être tenues, et hop ! – tout le reste se mettra en place spontanément.

L’éléphant entra sans frapper dans le magasin de por­ce­laine et rem­porta une vic­toire reten­tis­sante. L’aviation pilonna, l’armée conquit sans pro­blèmes, Al Qaida dis­parut comme un fantôme, les talibans (“étudiants en religion”) s’enfuirent. Les femmes purent à nouveau se montrer dans les rues sans se couvrir les cheveux, les filles purent aller à l’école, les champs d’opium s’épanouirent de nouveau de même que les pro­tégés de Washington à Kaboul.

Cependant, la guerre se poursuit, année après année, le nombre des morts amé­ri­cains aug­mente inexo­ra­blement. Pour quoi faire ? Per­sonne ne le sait. Il semble que la guerre ait acquis une exis­tence pour elle-​​même, sans but, sans raison.

Un Américain pourrait bien se demander : que diable faisons-​​nous ici ?

L’OBJECTIF IMMÉDIAT, l’expulsion d’Al Qaida d’Afghanistan, a de façon évidente été atteint. Al Qaida n’est pas là – si tant est qu’elle y fut jamais en réalité.

Il m’est arrivé d’écrire qu’Al Qaida était une invention amé­ri­caine et qu’Oussama Ben Laden a été envoyé par le casting central d’Hollywood pour tenir le rôle. Il est sim­plement trop bon pour être vrai.

C’était, bien entendu, un peu exagéré. Mais pas com­plè­tement. Les États-​​Unis ont tou­jours besoin d’un ennemi mondial. Dans le passé, c’était le com­mu­nisme inter­na­tional, dont les agents se cachaient der­rière chaque arbre et sous chaque élément de plancher. Mais hélas, l’Union Sovié­tique et ses laquais se sont effondrés, il y avait un besoin urgent d’un ennemi pour combler le vide. Il a été trouvé sous la forme du jihad mondial d’Al Qaida. L’écrasement du “ter­ro­risme mondial” est devenu l’objectif amé­ricain prioritaire.

Cet objectif est une absurdité. Le ter­ro­risme n’est rien d’autre qu’un ins­trument de guerre. Y ont recours des orga­ni­sa­tions fort dif­fé­rentes les unes des autres, com­battant dans des pays fort dif­fé­rents pour des objectifs fort dif­fé­rents. Une guerre contre le “ter­ro­risme inter­na­tional” est comme une guerre contre “l’artillerie inter­na­tionale” ou contre “la marine internationale”.

Un mou­vement d’envergure mon­diale dirigé par Oussama Ben Laden n’existe abso­lument pas. Grâce aux Amé­ri­cains, Al Qaida est devenu une marque de prestige sur le marché de la gué­rilla, tout comme McDonald et Armani dans le monde de la res­tau­ration rapide et de la mode. Toute orga­ni­sation mili­tante isla­mique peut s’en appro­prier le nom, même sans fran­chise de Ben Laden.

Les régimes clients de l’Amérique, qui avaient coutume d’étiqueter tous leurs ennemis locaux de “com­mu­nistes” pour obtenir l’aide de leurs patrons, les qua­li­fient main­tenant de “ter­ro­ristes d’Al Qaida”.

Per­sonne ne sait où se trouve Ben Laden – si tant est qu’il existe – et rien ne prouve qu’il se trouve en Afgha­nistan. Cer­tains pensent qu’il se trouve près du Pakistan. Et même s’il se cachait en Afgha­nistan, quelle jus­ti­fi­cation y a-​​t-​​il à mener une guerre et tuer des mil­liers de gens dans le but de traquer une seule personne ?

Cer­tains disent : soit, il n’existe donc pas de Ben Laden. Mais il faut empêcher les talibans de revenir.

Pourquoi, pour l’amour de Dieu ? En quoi la question de qui dirige l’Afghanistan est-​​elle l’affaire des États-​​Unis ? On peut détester les fana­tiques reli­gieux en général et les talibans en par­ti­culier, mais est-​​ce là une jus­ti­fi­cation pour une guerre interminable.

Si les Afghans eux-​​mêmes pré­fèrent les talibans aux mar­chands d’opium qui sont au pouvoir à Kaboul, c’est leur affaire. Il semble que ce soit leur position, si l’on en juge par le fait que les talibans contrôlent de nouveau la majeure partie du pays. Ce n’est en rien une bonne raison pour une guerre du genre de celle du Vietnam.

Mais comment s’en retirer ? Obama ne le sait pas. Pendant la cam­pagne élec­torale, il avait promis, avec l’imprudence d’un can­didat, de ren­forcer la guerre là-​​bas en contre­partie du départ de l’Irak. Main­tenant il est enlisé dans les deux endroits – et dans l’avenir proche, semble-​​t-​​il, il va se trouver enlisé, aussi, dans une troi­sième guerre.

AU COURS DES jours récents, le nom du Yémen est apparu de plus en plus souvent. Le Yémen – un second Afgha­nistan, un troi­sième Vietnam.

L’éléphant est impa­tient d’entrer dans un autre magasin. Et cette fois, encore, il ne se soucie pas de la porcelaine.

Je sais très peu de choses sur le Yémen, mais suf­fi­samment pour com­prendre que seul un fou pourrait sou­haiter y être engagé. C’est encore un État arti­ficiel, composé de deux parties dif­fé­rentes – le pays de Sanaa au nord et le Sud (pré­cé­demment bri­tan­nique). La majeure partie du pays est mon­ta­gneuse, sous l’autorité de tribus bel­li­queuses qui veillent à leur indé­pen­dance. Comme l’Afghanistan, c’est une région idéale pour une lutte de guérilla.

Là-​​bas, aussi, on trouve une orga­ni­sation qui a adopté le nom pompeux de “Al Qaida de la péninsule ara­bique” (après que les mili­tants yémé­nites se sont unis à leurs frères saou­diens). Mais ses chefs se sentent beaucoup moins concernés par la révo­lution mon­diale que par les luttes des tribus entre elles et contre le gou­ver­nement “central”, une réalité qui porte une his­toire de mil­liers d’années. Seul un être com­plè­tement fou lais­serait reposer sa tête sur ce lit.

Le nom Yémen signifie “pays de la droite”. (Si l’on regarde vers la Mecque depuis l’ouest, le Yémen se trouve du côté droit et la Syrie du côté gauche.) Le côté droit implique aussi l’idée de bonheur, et le nom de Yémen est lié à al-​​Yamana, un mot arabe qui signifie l’état de bonheur. Les Romains l’appelaient Arabia Felix (“Arabie heu­reuse”) parce qu’elle était riche par le com­merce des épices.

(Soit dit en passant, Obama pourrait entendre avec intérêt qu’un autre diri­geant d’une super­puis­sance, César Auguste, tenta un jour d’envahir le Yémen et fut battu à plate couture.)

Si l’Américain bien tran­quille, avec son mélange habituel d’idéalisme et d’ignorance, décide d’y apporter la démo­cratie et toutes les autres bonnes choses, ce sera la fin de ce bonheur. Les Amé­ri­cains vont s’enfoncer dans un autre bourbier, des dizaines de mil­liers de per­sonnes vont être tuées et tout se ter­minera par un désastre.

IL SE PEUT très bien que le pro­blème ait des racines – entre autres – dans l’architecture de Washington DC.

La ville est pleine d’immeubles immenses occupés par les minis­tères et autres bureaux de la seule super­puis­sance du monde. Les gens qui tra­vaillent là ont conscience de la puis­sance for­mi­dable de leur empire. Ils consi­dèrent les chefs tribaux d’Afghanistan et du Yémen de la même façon qu’un rhi­no­céros regarde les fourmis qui s’activent entre ses pieds. Le rhi­no­céros marche sur elles sans y prêter attention. Mais les fourmis survivent.

En fin de compte, l’Américain bien tran­quille res­semble au Méphis­to­phélès de Goethe, qui se définit comme la force qui “tou­jours veut le mal et tou­jours crée le bien”. Seulement, c’est l’inverse.