" L’Affiche" de Phi­lippe Ducros au Tarmac de la Vil­lette ; Traité poli­tique de la vie sous occupation

Marina Da Silva, mardi 13 octobre 2009

C’est un objet théâtral non iden­tifié qui s’est posé sur le petit plateau du Tarmac et laisse le spec­tateur médusé.

On connaissait le fil conducteur de cette his­toire d’affiche, pré­sentée dans le dossier de presse par l’auteur lui-​​même : « La mar­ty­ri­sation est une arme de guerre extrê­mement pré­sente dans les deux camps. Abou Salem, imprimeur de ces affiches, se retrouve un jour à imprimer celle martyr de son seul fils. Mort par balles lors d’un affron­tement avec les soldats qui hantent son camp de réfugiés. Oum Salem, la mère du martyr, ne voit rien d’autre que la haine… La famille se dégrade, la colère ne laisse plus de place à l’humanité. De son côté, Itzhak, le soldat res­pon­sable de la mort de Salem, se retrouve sub­mergé par la vio­lence de son geste et par l’impitoyable cruauté de l’occupation… » Et l’on se demandait où l’on allait mettre les pieds.

On ne s’attendait pas à un texte d’une telle force. A la fois petit traité poli­tique de la vie pales­ti­nienne sous occu­pation, recueil sidérant de mon­tagnes de témoi­gnages : réfugiés qui sont d’abord des pères, des mères, des frères ou des sœurs, des enfants, bar­biers, rabbis, jour­na­listes étrangers, un docteur, des soldats ou res­pon­sables de Tsahal, l’inglorieuse armée israé­lienne, et l’on en passe… et surtout, chef d’œuvre en écriture. Dans sa capacité à « devenir le vecteur de l’insupportable quo­tidien » qui est celui des Pales­ti­niens, et dont fina­lement on ne sait rien puisque c’est irre­pré­sen­table. Sa géné­rosité à ne pas nous écraser, nous téta­niser, en nous com­mu­ni­quant la colère qui a été la sienne, « montée en lui, qui a fait bouillir son sang et lui a fait voir rouge ».

L’écriture de Phi­lippe Ducros, donc, dans sa ful­gu­rance et sa poésie, impres­sionne : « Vous mangez notre terre et vos filles dansent dans les dis­co­thèques », « Il est mort au bout de son sang dans les bras d’un soldat », « Ceux qui croient qu’une mère peut être fière de la mort de son enfant n’ont ni mère ni père. Ni enfant. /​… Dis aux journaux de chez vous qu’on ne ressent aucune fierté. Aucune. Dis aux journaux de chez vous qu’on ne ressent aucune fierté à voir nos enfants se faire tuer. Tu vas le dire ? », « C’est une mère, elle était belle, main­tenant elle rouille », « Demain n’existe pas ». Bref, il y en a comme cela pour une heure cin­quante de cap­ti­vante écoute. Sur laquelle on peut revenir ulté­rieu­rement et plus finement grâce à la publi­cation du texte aux éditions Lansman [1].

Phi­lippe Ducros y précise que « le texte doit être joué tel quel, dans son inté­gralité. Des cou­pures et modi­fi­ca­tions ne peuvent être effec­tuées, compte tenu des enjeux et des pas­sions qu’ils peuvent engendrer, qu’avec l’accord écrit de l’auteur ». Il avait en effet fait la trou­blante expé­rience de voir son texte, écrit en 2005 en français, édité et monté en 2009, lui échapper, amputé et rac­courci à une heure quinze… en Syrie, en 2006, donc bien avant qu’il existe sur les scènes de langue française !

On mesure alors la capacité explosive, et assumée de ce texte : « Je risque de passer pour un radical », et aussi sa patine. Né à l’issue d’une com­mande d’écriture de Guy Dela­motte pour un atelier de travail de trois semaines en Palestine occupé en 2002, le texte a incubé à la suite de cela (« Rien ne pouvait le pré­parer à ce qu’implique l’occupation ») et s’est nourri de la densité des six voyages ulté­rieurs qu’il fera en Syrie, Liban, Palestine, Israël, acceptant la trans­for­mation que cela opère en lui : « Parfois le chemin qu’on prend dans la vie nous change complètement. »

Le résultat en est cette pièce ambi­tieuse : pas moins de dix per­son­nages, « pre­miers rôles », plus une foul­titude d’autres… Evi­demment, les scènes se passent en de mul­tiples lieux, à Ramallah, Jénine, Naplouse ou Gaza. On doit y voir concrè­tement l’occupation, les des­truc­tions, le « mur de la honte » de huit mètres de haut et qui court sur 640 kilo­mètres, détournant les eaux du Jourdain. Le mur qui coupe les Pales­ti­niens des puits arté­siens du Nord et les condamne à périr de soif, tandis que de l’autre côté on profite dans la joie des jeux d’eau et de pis­cines des colons.

On est dans un découpage à la fois fic­tionnel et docu­men­taire, avec des plans comme au cinéma, sauf qu’on est au théâtre, avec l’impact d’acteurs vivants, trans­pirant leur révolte, leur douleur, leur douceur, leur rage… pal­pables, à seulement quelques doigts de nous.

A la hauteur de la pièce, Guy Dela­motte s’est révélé pour Phi­lippe Ducros un véri­table allié, un metteur en scène exi­geant et inventif, rigoureux et créatif. Le rideau s’ouvre sur une curieuse longue table en bois, à la fois table de négo­cia­tions où sont posés les dra­peaux d’Israël, de la Palestine, des Etats-​​Unis et de l’ONU…, table d’interrogatoire ou sim­plement de maison. Sept comé­diens, tous très bons, sont déjà sur le plateau et ne le quit­teront plus, endossant tous les rôles dans un impres­sionnant jeu vir­tuose : Patrick Azam, Véro Dahuron, Christine Guénon, Michel Quidu, Martine Scham­bacher, Alex Selmane et Timo Torikka. Ils changent de cos­tumes et de per­son­nages à vue sur le plateau. Des oiseaux en cage les rejoignent lorsque les humains n’ont plus rien à dire ou qu’il faut faire taire la béance de la peur ou de l’absence au sein d’une famille.

Les inten­tions du texte vont se révéler immé­dia­tement et rester très claires d’un bout à l’autre de la repré­sen­tation : « Il n’y a qu’un occupant et un occupé. » La terreur, ce sont les Pales­ti­niens qui la subissent et les Israé­liens qui l’exercent. Des menaces d’exécution aux « assas­sinats ciblés », en passant par les rafles et explo­sions de maisons jusqu’à la terreur hal­lu­ci­nante des raids de F16 israé­liens et leurs consé­quences sur les popu­la­tions, il n’y a aucune ten­tative de chercher à com­prendre un « Orient com­pliqué », mais bien une volonté de « se mêler de ce qui nous regarde » et de sou­ligner qu’en Palestine se jouent « des retailles de ter­ri­toire, des miettes du grand festin de la colonisation ».

En même temps, tout reste inat­tendu et échappe aux sté­réo­types ou aux conven­tions. Abou Salem avec son accent russe qui nous décon­certe : a-​​t-​​il une res­pon­sa­bilité quel­conque dans la mort de son fils ? Itzhak est-​​il de la trempe de ces refuzniks qui pour­raient sauver Israël du fana­tisme de l’extrême droite, ou bien se sent-​​il tout sim­plement cou­pable sur le terrain d’une guerre dont il ne mesurait pas la vio­lence et le trau­ma­tisme en lui-​​même ? Oum Salem tient plus de la révo­lu­tion­naire espa­gnole que de la « mère pales­ti­nienne » en deuil ; Shaida, la sœur du martyr, se voile et se dévoile lorsqu’elle le veut, choisit son destin dans ce jeu d’échecs infernal.

Si la résis­tance est clai­rement du côté des Pales­ti­niens sur le plateau, elle est aussi du côté des femmes, ce qui ajoute à notre éton­nement et plaisir autant d’images qui viennent nourrir notre intel­li­gence et notre espoir.