Jour de fête à Hébron

Gidéon Lévy, samedi 29 novembre 2008

Colons et soldats israé­liens de toutes ori­gines, visi­teurs amé­ri­cains et français exhibant leurs fusils-​​ mitrailleurs : des Juifs célèbrent la fête de Sarah à Hébron. En dépit de ces démons­tra­tions de force, la cité n’en est pas moins palestinienne.

Ce samedi, les membres de la famille Pachao se pro­mènent dans les rues d’Hébron. Sarah et Yossef sont accom­pagnés de leurs enfants. Pourquoi ont-​​ils choisi de venir habiter ici ? Quand je pose cette question aux Pachao, Yossef, le père de famille, me répond : “Pour le bon air.” De type asia­tique et la peau sombre, les Pachao sont venus habiter à Kiryat-​​Arba [colonie urbaine voisine d’Hébron et foyer ultra­na­tio­na­liste juif] il y a dix ans. Ori­gi­naires d’un village indien situé à la fron­tière du Myanmar, ils appar­tiennent à la com­mu­nauté indienne des Bnei Menashé [Fils de Manassé].

Ils reviennent de la prière orga­nisée au tombeau des Patriarches à l’occasion de la fête de Hayei Sarah [la Vie de Sarah, épouse d’Abraham]. Avec plu­sieurs mil­liers d’autres Juifs, ils ont envahi les routes, inter­dites pour l’occasion à la cir­cu­lation auto­mobile. L’apparence asia­tique de cette famille aux kippas blanches vissées sur les têtes n’est pas l’image la plus insolite que l’on puisse voir sur le “chemin des péni­tents” tracé entre Kiryat-​​Arba et Hébron et menant à la “maison de la paix”, nom iro­ni­quement donné à la “maison de la que­relle” [maison pales­ti­nienne que les colons affirment avoir achetée alors que la justice israé­lienne déclare illégale cette tran­saction], vers laquelle tous convergent.

Un mini-​​Woodstock face au tombeau des Patriarches

Un étranger qui se retrou­verait trans­planté à Hébron aurait bien du mal à y retrouver ses petits. Des gardes-​​frontière qui dis­cutent en amha­rique [langue des Juifs éthio­piens] avec des colons. Leurs col­lègues druzes qui bavardent entre eux en arabe. Des soldats, des poli­ciers et des gardes-​​frontière qui prient ensemble, entassés autour du caveau d’Abraham. Des Juifs amé­ri­cains et français venus armés de leurs fusils-​​mitrailleurs. Une mer de cha­pi­teaux qui, en une sorte de mini-​​Woodstock, sub­merge la pelouse face au tombeau des Patriarches. Un mélange inima­gi­nable de langues et autant de femmes qui ont pris pos­session des tentes pour y prier. Et, pour cou­ronner le tout, la vision tout aussi déli­rante d’un quartier pales­tinien à l’abandon, vidé de la plupart de ses habi­tants ori­ginels, lieu d’un transfert par excel­lence, une ville morte dont les fan­tômes n’ont plus que leurs larmes pour pleurer.

Parfois, un habitant effrayé, rescapé du quartier pales­tinien, tra­verse à la hâte la rue voisine, gardant pour lui la rage qui lui dévore le cœur. A travers le grillage tendu au-​​dessus de la rue pour pro­téger les pas­sants des pierres jetées par les colons, on repère parfois le visage livide d’une vieille femme pétrifiée par la peur, d’un enfant apeuré ou d’un adulte gorgé d’amertume, tous empri­sonnés dans leur cage. Il n’est pas dif­ficile d’imaginer ce que peuvent res­sentir ces Pales­ti­niens en ce samedi où les juifs célèbrent la fête de Hayei Sarah.

“Krem­schnitt” [Tranche à la crème] patrouille dans sa voiture. Le célèbre chef de la police d’Hébron s’arrête pour dire bonjour. Ainsi donc, même la cas­quette ridicule qui me masque à moitié le visage pour que les colons ne me recon­naissent pas n’a servi à rien. Il ne fait pas bon s’appeler Gidéon Lévy un soir de fête à Hébron. “Ramasse ta merde et fiche le camp d’ici”, me crient ici et là des voyous qui, ce soir, feront la loi dans les vieilles rues. J’entre enfin dans la “maison de la que­relle”, un vaste immeuble inachevé d’appartements qui appar­tient à des Pales­ti­niens [mais dont se sont emparés les colons]. Ce samedi, c’est une maison pilote, opé­ration “portes ouvertes” en quelque sorte. Avec un appar­tement modèle un peu sordide : un papier plaqué sur la porte de bois indique “Famille Levinger” [les fon­da­teurs de la colonie d’Hébron]. Entassés et attablés sous des cha­pi­teaux dressés sur le toit, des groupes d’invités peuvent admirer le miracle de la dépos­session. Au pied de l’immeuble, on peut lire : “Un Juif n’achète qu’à des Juifs”. Ou, plus poé­tique : “La Cour suprême, c’est Sodome” ou “Il faut tuer les Arabes”.

Un char­retier pales­tinien posté à côté d’un barrage mili­taire ramasse les croûtes de pain jetées au sol par les mil­liers de soldats postés sur les toits de la vieille ville pour pro­téger les colons. Tout à coup, à 1415 pré­cises, une clameur immense vient recouvrir toute cette agi­tation. Les muezzins d’Hébron appellent à la prière de l’après-midi et rap­pellent ainsi qu’Hébron est pour tou­jours et à jamais palestinienne.