Jouer devient dangereux en Cisjordanie : les enfants abattus par des soldats israéliens

La mère d’un garçon palestinien âgé de 14 ans qui aurait été abattu d’une balle dans le dos par des soldats israéliens explique que les enfants ne peuvent plus jouer dehors en toute sécurité.

Sheren Khalel, Middle East Eye, jeudi 17 mars 2016

Luaiy al-Baw explique que son neveu Haitham était plus intéressé par le foot et les animaux que par la politique (Abed al-Qaisi)

Halhul, Cisjordanie – Les parents de la Cisjordanie occupée expliquent qu’ils ne peuvent plus laisser leurs enfants jour dehors de peur qu’ils ne soient tués par les forces israéliennes.

Selon un rapport publié ce mois par un groupe représentant les droits des enfants, 41 enfants ont été tués au cours des six derniers mois de révoltes et d’attaques palestiniennes auxquelles les forces israéliennes ont répondu de manière meurtrière.

Nasreen al-Baw, la mère d’Haitham, tué à 14 ans par les soldats israéliens le 5 février, a expliqué Middle East Eye que son fils était mort sur le coup d’une balle tirée dans le dos alors qu’il jouait sur une colline avec son cousin, un autre adolescent et ses deux chiens.

Selon les forces israéliennes, Haitham aurait jeté des pierres sur les voitures circulant dans les environs d’Halhul, un village près d’Hébron, ce que Nasreen dément.

« Mon fils était le plus âgé de quatre enfants, et notre seul garçon ; il était très responsable. Il avait une bonne âme et adorait les animaux, que ce soit des ânes ou des poulets, les chiens ou les chats de nos voisins. Il n’avait pas de violence en lui. »

Selon le rapport de DCIP (Défense Internationale - Palestine des Enfants), qui a compilé les données sur les enfants tués, l’autopsie a montré qu’Haitham a été atteint dans le dos par des balles qui lui ont percé les poumons et le thorax et sont ressorties par la bouche.

Wajdi Saada, le cousin d’Haitham âgé de 16 ans, a été arrêté et l’autre adolescent a pu s’enfuir.

Nasreen al-Baw a indiqué que dorénavant ses trois plus jeunes enfants ne pourraient quitter la maison que pour aller à l’école, ou s’ils sont accompagnés par un adulte.

« Les enfants ici avaient l’habitude d’aller librement, ils ne restaient pas confinés derrière leurs ordinateurs, ils allaient et venaient avec leurs amis après l’école, mais maintenant c’est différent.

« Il est désormais trop dangereux de laisser les enfants sortir sans nous. On sait que tout est possible sous l’occupation. Une journée passée dehors dans les champs avec un chien peut entrainer la mort. »

Luaiy al-Baw, l’oncle d’Haitham, nous a dit avoir souvent parlé à son neveu de cette vague de violence et l’avoir mis en garde contre cette dernière.

« Il n’avait pas l’air très intéressé par ce qui était en train de se passer », explique-t-il à MEE, assis dans le salon familial rempli de photos et de posters d’Haitham. « Il était plus intéressé par ses animaux et le foot. »

La mère d'Haitham, Nasreen al-Baw, dément le fait qu'il lançait des pierres au moment où il a été tué (Abed al-Qaisi)

Cinq jours après la mort d’Haitham, c’était au tour d’Omar Jawabra, 16 ans, d’être tué par les forces israéliennes au moment où elles pénétraient dans le camp de réfugiés d’al-Arroub, provoquant des affrontements.

Selon le rapport du DCIP, 40 enfants ont été tués par les forces israéliennes en Cisjordanie au cours des six derniers mois, et un enfant a été tué par balle au moment où les forces israéliennes ont tiré sur les manifestants dans la bande de Gaza en octobre dernier.

Les chiffres de l’ONU indiquent que 2 177 enfants ont été blessés depuis octobre 2015.

Les trois quarts de ces enfants ont été tués lors de ce que les forces de sécurité israéliennes décrivent comme des attaques et des tentatives d’attaques au couteau et au pistolet à l’encontre d’israéliens. Ces chiffres sont toutefois vastement mis en cause par les associations de droits de l’homme.

Wajdi Saada a indiqué au cours d’une interview avec DCIP que ni lui, ni Haitham n’avaient jeté de pierre, ni n’avaient eu l’intention de le faire.

Il raconte qu’un soldat israélien lui a sauté dessus, l’a frappé au visage, l’a jeté à terre, et lui a ordonné de retirer son t-shirt pendant son arrestation. « Je me suis exécuté, tout en regardant Haitham. »

La DCIP et Amnesty International ont accusé ensemble les forces israéliennes d’appliquer la politique de tirer pour tuer qui, dans certains cas, peut être considérée comme une politique d’« exécutions extrajudiciaires ».

Selon Philip Luther, directeur du programme d’Amnesty pour l’Afrique du Nord et le Moyen Orient, « nous disposons de plus en plus de preuves selon lesquelles en raison des tensions les forces israéliennes ont de plus en plus recours à des réactions extrêmes, voire illégales ».

« Ces forces recourent de plus en plus à l’usage des armes contre quiconque est perçu comme une menace, sans vérification aucune de l’authenticité de cette menace. »

Le 4 mars apparaissait une vidéo montrant des forces israéliennes tirant sur les jambes d’un jeune de 12 ans, identifié plus tard comme étant Khalid Murad Shtewei, une tactique courant chez les soldats israéliens.

Cette vidéo montre l’enfant essayant de ramper au sol pour échapper aux soldats israéliens.

Un homme âgé se précipite pour aider l’enfant et se fait également tirer dessus, mais parvient à se mettre en protection avec l’enfant en attendant les secours.

Des voisins ont indiqué au MEE que l’enfant de 12 ans était toujours à l’hôpital et avait subi une opération.

Le cousin d'Haitham, Hamood, a dit au MEE qu'il ne s'aventurait plus loin de la maison pour jouer avec ses amis (Abed al Qaisi)

Autre incident, le 5 octobre dernier, Abdelrahman Obeidallah, 13 ans, bien connu de tous comme Abed, a été tué alors qu’il rencontrait ses amis après l’école, en dehors du camp de réfugiés Aida où il vivait.

D’après les forces israéliennes, le secteur connaissait des affrontements mais les caméras de surveillance montrèrent qu’Abed se trouvait au milieu d’un cercle d’amis, son sac à dos posé à côté de lui, lorsqu’il avait été atteint par une balle.

Un porte-parole de l’armée israélienne a indiqué plus tard que les soldats visaient les jambes d’un autre jeune mais que la balle avait ricoché sur le sol et frappé le torse d’Abed, le tuant sur le coup.

Interrogé par MEE sur les pratiques de l’armée, un officiel expliquait que les forces avaient reçu l’ordre de « neutraliser » la menace planant sur les civils, ce qui, selon lui, ne signifiait pas tuer.

« Il est important de se souvenir que nous sommes confrontés à une vague de terrorisme en provenance de la Judée et de la Samarie », a-t-il dit, en utilisant le nom donne par Israël à la Cisjordanie.

« Des terroristes de tous âges commettent ces attaques, dit-il, y compris de jeunes enfants. »

Il explique que si les forces israéliennes voient quelqu’un essayer de poignarder quelqu’un, « ils ne demandent pas leur âge… nous ne demandons par leur carte d’identité ; nous neutralisons sur le coup l’attaquant et nous voyons après comment gérer la situation. »

D’après un autre porte-parole de l’armée, « dans le cas spécifique d’Haitham al-Baw, les forces [israéliennes] avaient identifié un certain nombre de Palestiniens s’approchant et tenant des cocktails Molotov, prêts à attaquer les soldats. Les forces ont attrapé l’un des suspects et ont tiré en direction d’un autre, entrainant sa mort. »

« L’armée déplore le recours aux jeunes dans cette vague de terreur et les encouragements vers eux à mener ces attaques terroristes. »

De retour à la maison familiale des Baw, le jeune cousin d’Haitham, Hamood, a dit qu’il était trop bouleversé pour parler de son cousin, qu’il avait trop peur des soldats israéliens pour s’aventurer loin de chez lui, même si sa mère l’y autorisait.

« Même si maman me laisse faire, je ne quitterai pas les alentours de la maison, car les soldats peuvent venir à tout moment », dit-il.

« Je n’ai pas peur d’eux, mais je sais que les soldats se moquent de savoir que je suis un enfant et ça veut dire que c’est dangereux. Je n’ai pas peur, mais je suis intelligent. »

Reportage complémentaire par Abed al-Qaisi.

Traduction de l’anglais (original).