Jouer Ramallah contre Gaza, c’est choisir la politique du pire

JP Dubois, G Massiah, P.Peugeot, B. Ravenel, J. Thomas, mercredi 11 juillet 2007

A peine Mahmoud Abbas venait-​​il de former un gou­ver­nement d’urgence pour répondre à la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas, qu’Américains, Euro­péens et Israé­liens annon­çaient la fin des sanc­tions écono­miques à l’encontre de l’Autorité pales­ti­nienne et pro­cla­maient leur soutien au pré­sident pales­tinien pour lutter contre le Hamas.

Ces élans de sym­pathie, comme les larmes de cro­codile versées sur la tournure tra­gique que viennent de prendre les divi­sions inter­pa­les­ti­niennes, sont mal­venus de la part de gou­ver­ne­ments dont la res­pon­sa­bilité dans cette situation est écrasante.

Après avoir privé l’Autorité pales­ti­nienne de ses res­sources finan­cières et l’avoir ainsi privée du peu qui lui restait de sa capacité à exercer son pouvoir, après avoir poussé les Pales­ti­niens dans une régression écono­mique et sociale catas­tro­phique, après avoir sapé la poli­tique de coop­tation de l’aile prag­ma­tique du Hamas choisie par Mahmoud Abbas, après le refus amé­ricain et israélien de recon­naître le gou­ver­nement d’union nationale formé grâce à la médiation saou­dienne en mars de cette année… en un mot, après avoir créé les condi­tions d’un chaos écono­mique et d’une confron­tation poli­tique radicale, les pom­piers pyro­manes ali­mentent encore l’incendie en ren­forçant la division entre Palestiniens.

Il faut certes reprendre l’aide directe à l’Autorité pales­ti­nienne, mais jouer Ramallah contre Gaza, c’est opter pour la poli­tique du pire. Conforter une situation dans laquelle la bande de Gaza est exclue des contri­bu­tions finan­cières inter­na­tio­nales et dépen­dante de l’assistance huma­ni­taire, c’est élargir encore le fossé et appro­fondir le res­sen­timent. Confier à Mahmoud Abbas la mission de réduire le Hamas par la force, avec un appui financier et mili­taire israélien et amé­ricain, est d’une candeur cri­mi­nelle. C’est pro­mettre au pré­sident pales­tinien le sort d’Hamid Karzaï en Afgha­nistan. C’est créer les condi­tions d’une frag­men­tation poli­tique et vouer la Cis­jor­danie à un sort sem­blable à celui de la bande de Gaza.

Même si l’idéologie et le modèle de société du Hamas sou­lèvent de vives inquié­tudes, celui-​​ci reste un mou­vement enraciné dans la société pales­ti­nienne grâce à son travail social. On ne le détruira pas par les bombes.

Les cou­rants reli­gieux et jusqu’au-boutistes, qui coexistent en son sein avec d’autres, plus natio­na­listes et prag­ma­tiques, ont toutes les chances d’être confortés par l’impasse dans laquelle on enferme la bande de Gaza. Nul n’ignore que les par­tisans d’Al-Qaida s’y implantent et pros­pèrent sur le terreau du désespoir et de la radicalisation.

Seule une pers­pective réelle de règlement du conflit et de fin de l’occupation peut à la fois trans­cender les divi­sions pales­ti­niennes et réduire l’influence des radicaux. Les auto­rités israé­liennes déclarent voir en Mahmoud Abbas le par­te­naire pour la paix qu’ils atten­daient… après n’avoir eu de cesse de l’affaiblir, même avant la vic­toire du Hamas aux élec­tions de janvier. Sont-​​elles prêtes de leur côté à devenir de réels par­te­naires pour la paix ?

Le désastre auquel nous assistons aujourd’hui est le fruit amer de qua­rante ans d’occupation et de l’échec d’un pro­cessus de paix dont le gou­ver­nement israélien a lar­gement contribué à saper les bases, en confis­quant tou­jours davantage de terres pour pour­suivre la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie, en réprimant dans le sang le sou­lè­vement popu­laire pales­tinien d’octobre 2000, en déman­telant l’Autorité pales­ti­nienne, en annexant de facto la partie arabe de Jéru­salem afin d’empêcher, sans même s’en cacher, la pers­pective qu’elle devienne un jour la capitale palestinienne.

La création d’enclaves en Cis­jor­danie par les infra­struc­tures rou­tières et sécu­ri­taires de la colo­ni­sation détruit l’assise ter­ri­to­riale du futur Etat. Nous le constatons sur le terrain depuis des années, et l’OCHA (le bureau des Nations unies pour la coor­di­nation des affaires huma­ni­taires) s’en est récemment alarmé. Aujourd’hui, c’est l’unité poli­tique pales­ti­nienne qu’une approche gros­sière de la crise actuelle risque de com­pro­mettre durablement.

Sans ter­ri­toire cohérent et sans unité poli­tique, il n’y aura pas d’Etat pales­tinien viable ! Il est donc vital de res­taurer l’une et l’autre. Pour cela, la com­mu­nauté inter­na­tionale ne fera pas l’économie d’un rééqui­li­brage d’une approche diplo­ma­tique dont la com­plai­sance avec le gou­ver­nement israélien a lar­gement contribué à rendre l’équation de la paix chaque jour plus insoluble.

Les diri­geants euro­péens ont tout intérêt à se dis­tinguer de l’approche amé­ri­caine du Proche-​​Orient, fondée sur la force et dont le fiasco n’est plus à démontrer, et à lancer des ini­tia­tives ori­gi­nales pour ren­forcer dans la région une capacité d’influence. En par­ti­culier en appuyant l’initiative de la Ligue arabe, qui propose à Israël une recon­nais­sance en échange d’un retrait complet des ter­ri­toires occupés.

La question des pres­sions sur Israël doit cesser d’être taboue. Dans le passé, le gou­ver­nement israélien n’a infléchi son approche uni­la­térale que sous la pression, voire la menace, de sanc­tions finan­cières, comme ce fut le cas lors de la Confé­rence de Madrid en 1991. La société israé­lienne n’a rien à gagner à s’installer dans une situation de ségré­gation où chacun est appelé à aller garder les portes de la prison où sont enfermés les Palestiniens.

Une solution juste au conflit, fondée sur le droit inter­na­tional, est la seule garantie pour Israël de pouvoir vivre un jour en paix avec ses voisins. Avec le sen­timent de l’urgence, nous exhortons les diri­geants israé­liens, amé­ri­cains, euro­péens mais aussi pales­ti­niens à entendre l’aspiration pro­fonde de la société pales­ti­nienne à l’unité et à en faire la priorité de leurs ini­tia­tives. Dans ce sens, la reprise de l’aide directe ne doit pas être l’instrument d’une poli­tique de division, mais servir à res­taurer l’effectivité de l’Autorité pales­ti­nienne dans la bande de Gaza pour qu’elle béné­ficie à l’ensemble de la population.

Nous demandons à l’Union euro­péenne et en par­ti­culier à la diplo­matie fran­çaise d’agir avec courage et fermeté pour obtenir : la levée immé­diate du blocus de la bande de Gaza, qui ne peut qu’aggraver la crise huma­ni­taire et n’ouvre aucune pers­pective poli­tique ; la libé­ration des par­le­men­taires démo­cra­ti­quement élus arrêtés par l’armée israé­lienne ; l’arrêt immédiat de la construction du mur et de l’extension des colonies en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est, préa­lables indis­pen­sables pour que le retrait des ter­ri­toires occupés, exigé par la réso­lution 242, soit pos­sible ; la publi­cation du rapport sur la colo­ni­sation de Jérusalem-​​Est remis à la Com­mission euro­péenne afin d’en tirer toutes les consé­quences diplomatiques.

Au nom des valeurs de liberté, de justice et de dignité humaine, nous appelons la société civile fran­çaise à faire entendre sa voix pour relayer et amplifier cet appel pour mettre fin au chaos au Proche-​​Orient et pour enfin donner une chance à la paix.

- Jean-​​Pierre Dubois, pré­sident de la Ligue des droits de l’homme,
- Gustave Massiah, pré­sident du CRID,
- Patrick Peugeot, pré­sident de la Cimade,
- Bernard Ravenel, pré­sident de l’Association France Palestine soli­darité,
- Joël Thomas, pré­sident du Comité catho­lique contre la faim et pour le déve­lop­pement (CCFD).

Ces asso­cia­tions sont toutes membres de la Plate-​​forme des ONG fran­çaises pour la Palestine.