"Jérusalem est en danger".

Nimer Sultany, lundi 25 janvier 2010

Une inten­si­fi­cation de l’oppression induit une inten­si­fi­cation de la pro­tes­tation. Pour cette raison, les agis­se­ments d’Israël ne le mèneront ni à la paix à l’intérieur ni à l’extérieur de ses fron­tières de 1967.

Une fois de plus Israël a recours à des procès média­tiques. Sheikh Raed Salah, figure poli­tique et reli­gieuse de la minorité pales­ti­nienne, a été condamné le 13 janvier par une cour de justice israé­lienne à neuf mois d’emprisonnement. C’est sa seconde condam­nation ces der­nières années. Cette fois il lui est reproché d’avoir agressé un policier et per­turbé le travail de la police lors d’une mani­fes­tation à la mosquée Al-​​Aqsa de Jérusalem.

En dehors du jargon juri­dique utilisé, la per­sé­cution de Salah fait partie inté­grante de deux pro­cessus en cours, la stig­ma­ti­sation des leaders arabes et des acti­vistes poli­tiques en Israël et une cam­pagne israé­lienne visant à créer des évène­ments dans Jéru­salem pour ancrer l’occupation illégale.

De fait, ces der­nières années Israël a inten­sifié la judaï­sation de Jéru­salem en construisant de nou­veaux quar­tiers juifs, en chassant les familles arabes de leurs maisons, en démo­lissant des maisons, en refusant d’accorder des permis de construire aux Pales­ti­niens de Jéru­salem pour les forcer à partir, en les privant de leur statut de citoyen au nom de pré­textes fal­la­cieux, coupant Jéru­salem du reste de la Cis­jor­danie, et imposant des res­tric­tions eu égard à l’âge et donc au nombre de Pales­ti­niens auto­risés à prier à la mosquée Al-​​Aqsa. Les efforts israé­liens pour changer la géo­graphie et la démo­graphie de Jéru­salem s’inscrivent dans un projet jamais démenti depuis l’occupation de la ville en 1967 et l’annexion de jure qui s’ensuivit Si la com­mu­nauté inter­na­tionale a rejeté cette annexion « légale » comme vio­lation du droit inter­na­tional, elle s’est cependant contentée de condam­na­tions verbales.

Ce projet montre qu’Israël fait tout ce qu’il peut pour miner tout effort entrepris en vue de la paix, en s’éloignant à dessein du cœur des ques­tions sou­levées. En écartant uni­la­té­ra­lement cer­taines options et trans­formant les aspi­ra­tions légi­times en ima­gi­naire irréa­liste, ces poli­tiques rendent toute négo­ciation futile et ajoute à l’absurdité du désormais défunt « pro­cessus de paix ». On ne mesure l’ampleur de l’impact de ces poli­tiques que lorsque l’on prend en compte la conception israé­lienne de son expansion ter­ri­to­riale à Jérusalem.

Tout le monde sait ce qui unit le Sheikh et la ville. Salah, qui a été empêché d’entrer à Jéru­salem sur ordre israélien ces der­niers mois et a aussi été empêché de quitter le pays, a acti­vement mis au défi les poli­tiques israé­liennes. Quand Israël a réduit le nombre de Cis­jor­da­niens pouvant visiter Al-​​Aqsa, Salah a fait en sorte que des mil­liers de citoyens pales­ti­niens viennent prier à la mosquée et visitent Jéru­salem. Quand Israël a procédé à des fouilles sou­ter­raines aux abords d’Al-Aqsa, Salah et ses proches furent les pre­miers à pro­tester. Quand des extré­mistes israé­liens ont annoncé leur projet de des­truction de la moquée Al-​​Aqsa, Salah a ras­semblé ses troupes afin de porter la nou­velle à la connais­sance de tous.

Quand Israël a essayé de séparer les citoyens pales­ti­niens de leurs frères dans les Ter­ri­toires occupés, Salah et son mou­vement mirent sur pied une aide à ces der­niers. En bref, Salah a fait de Al-​​Aqsa un cri de ral­liement pour défendre l’identité arabe et isla­mique de Jéru­salem et de la Palestine, identité qu’Israël nie et essaie de faire oublier. Salah a également pour pro­gramme de redonner du pouvoir aux citoyens pales­ti­niens, les nommant « société auto­suf­fi­sante ». Salah qui a été le maire d’une des plus grandes com­mu­nautés arabes à l’intérieur d’Israël en est arrivé à constater l’existence d’un véri­table besoin de création d’institutions pour la société civile afin d’ offrir les ser­vices sociaux que l’Etat auraient dû fournir. Ce besoin se fait de plus en plus sentir du fait de la dis­cri­mi­nation col­lective sys­té­ma­tique et chro­nique de la minorité palestinienne.

Compte tenu de ce contexte et des prises de position publiques de Salah contre les pra­tiques des Israé­liens dans les ter­ri­toires occupés, il n’est pas étonnant qu’Israël essaie de cri­mi­na­liser son activité poli­tique, de le faire taire, de limiter ses dépla­ce­ments et de dis­suader sa com­mu­nauté de le suivre sur cette voie. Mettre en oeuvre des pro­cé­dures judi­ciaires pour traiter des luttes d’ordre idéo­lo­gique relève d’une ruse qui n’est pas nou­velle. Il s’agit d’éviter toute contes­tation poli­tique et tout dia­logue public à propos des tabous israé­liens. Dans le même but, on s’arrange pour faire passer les oppo­sants au régime pour des hors la loi.

Il est cependant dif­ficile de cacher aux yeux du monde la nature poli­tique du procès fait à Salah. Salah, tête du mou­vement isla­mique extra­par­le­men­taire a été considéré par l’appareil de sécurité de l’Etat comme menace à l’idéologie de l’Etat, et a été l’objet de plu­sieurs agres­sions phy­siques par les poli­ciers, et on a même tiré sur lui en octobre 2000. Cer­taines des ONG appar­tenant à son mou­vement ont été fermées et leurs journaux ont fait l’objet d’une sus­pension tem­po­raire. Salah est dia­bolisé de façon récur­rente dans les médias israé­liens depuis plus de dix ans.

Ainsi, il est uto­pique de penser que dans le système judi­ciaire israélien qui condamne de façon tota­lement dis­pro­por­tionnée plus d’Arabes que de Juifs, que le premier juge venu fasse preuve d’impartialité eu égard à ce musulman pieu, au demeurant poli­ti­quement actif. En l’occurrence le juge en question n’a pu s’empêcher d’exprimer dans le verdict sa réac­tivité aux expres­sions qu’il lisait sur le visage de Salah durant le procès. Salah lui était supposé se sou­mettre à cette mas­carade de justice parée des vertus de la loi.

L’ironie du sort de Salah concerne aussi celui d’autres per­sonnes. Ainsi, face à un groupe de « témoins » issus des forces de police elles-​​mêmes, le témoi­gnage de Salah n’avait aucune chance. Quand Salah va en prison, les poli­ciers israé­liens qui ont tué 13 mani­fes­tants arabes en octobre 2000 sont tou­jours en liberté. Dans des procès média­tiques comme ceux-​​là, dont l’issue est tota­lement pré­vi­sible, la justice n’est plus qu’un outil aux mains de l’Establishment, qui lui permet d’atteindre ses objectifs idéologiques.

Israël espère qu’en faisant taire ce per­sonnage emblé­ma­tique, il sup­primera une entrave à son pro­gramme de colo­ni­sation de la Palestine et de judaï­sation de Jéru­salem en particulier.

Mais une inten­si­fi­cation de l’oppression induit une inten­si­fi­cation de la pro­tes­tation. Pour cette raison, les agis­se­ments d’Israël ne le mèneront ni à la paix à l’intérieur ni à l’extérieur de ses fron­tières de 1967. Alors que les acti­vistes pales­ti­niens subissent une pression gran­dis­sante de la part des Israé­liens, il devient néces­saire que tous ceux qui défendent la liberté, l’égalité et la justice, expriment leur répro­bation. En vérité, comme dit Salah : « Jéru­salem est en danger ».