Jérusalem. Le phénix va-​​t-​​il renaître de ses cendres ?

Samar Al-​​Gamal, vendredi 30 janvier 2009

La ville symbole a été désignée capitale de la culture arabe pour 2009. L’événement qui a suscité beaucoup de débats a été assombri par les mas­sacres de Gaza, accen­tuant la prin­cipale pro­blé­ma­tique. La cité sous occu­pation et sous le rouleau com­presseur de la judaï­sation est inac­ces­sible aux Pales­ti­niens et aux Arabes.

Al-​​Qods … Jéru­salem .… la ville sainte [1]. « Au fil de l’Histoire, elle a résisté à vingt-​​quatre ten­ta­tives de des­truction. Tel le phénix renaissant de ses cendres, elle a tou­jours resurgi dans le ciel de la Palestine, et elle continue à scander son message humain malgré le feu et le siège », écrit la haute com­mission nationale de Jéru­salem sur son site. Un site consacré à la ville sainte qui, pour cette année 2009, a obtenu le titre de capitale de la culture arabe. Après Damas en 2008, Jéru­salem a été choisie pour un rayon­nement de la culture arabe. Le choix a été fait il y a trois ans par les ministres arabes de la Culture, et l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences (l’Alecso), regrou­pement régional des pays arabes au sein de l’Unesco a confirmé cette décision en 2007. Une décision hau­tement sym­bo­lique. Objectif : affirmer l’identité arabe et plu­rielle de Jéru­salem. C’est aussi l’occasion de divulguer l’occupation de la ville par Israël et sa poli­tique de judaïsation.

Le coup d’envoi de la céré­monie d’ouverture de la mani­fes­tation était prévu cette semaine, mais fina­lement il a été reporté au 21 mars. Le conseil d’administration pour les fes­ti­vités de Jéru­salem a jus­tifié cette mesure par la situation à Gaza, suite à la guerre israé­lienne. Il estime que cer­taines céré­monies à caractère festif ne conviennent plus avec les scènes de mort dans la bande de Gaza. De tels événe­ments ne devraient-​​ils pas en revanche être une raison de plus pour main­tenir la céré­monie en la cen­trant sur l’agression israé­lienne ? Ahmed Dari, cal­li­graphe, délégué adjoint auprès de l’Unesco pour la Palestine, et nommé à la tête du projet, affirme à l’Hebdo que c’était au moins son point de vue per­sonnel. « La guerre devrait plutôt pousser à une réaction. Une céré­monie qui se lance dans dif­fé­rents coins en même temps et non une fuite en avant et une attente de ce qui va suivre », s’indigne Dari.

Jérusalem : passé, présent et futur

« Gaza est frappée par les bombes et Jéru­salem par la judaï­sation. Là-​​bas du sang qui coule et ici une frus­tration qui grandit », com­mente Dari. Ce n’est d’ailleurs pas la pre­mière polé­mique que suscite Al-​​Qods. On repro­chait une can­di­dature pré­ci­pitée de la ville qui du coup laissait prévoir un niveau médiocre des célé­bra­tions qui s’étalent sur un an. Sur le site même des mani­fes­ta­tions, pas d’originalité. Une des prio­rités arti­culées est Jéru­salem : passé, présent et futur. Il est aussi question d’une orga­ni­sation de Journées arabes à Jéru­salem, soit des confé­rences, des fes­tivals de cinéma, des concerts et expositions.

L’autre pro­blème concerne la ville elle-​​même. Une ville sous occu­pation et donc inac­ces­sible aux Pales­ti­niens de Gaza ou de la Cis­jor­danie et encore moins aux Arabes. Les Pales­ti­niens en dehors de Jéru­salem auront besoin d’un permis des auto­rités israé­liennes pour passer la ligne verte. L’octroi de ces permis est très rigou­reu­sement limité, voire inexistant. Ceux qui habitent Jérusalem-​​Est ne dépassent pas les 300 000 Pales­ti­niens. Ils sauront dif­fi­ci­lement assurer à eux seuls le succès des mani­fes­ta­tions. Même si ces Pales­ti­niens de 1948 sont les plus actifs dans la pro­tection de l’identité arabe de la ville sainte.

Cette soi-​​disant défi­cience aurait été à l’origine du refus du poète Mahmoud Darwich, avant sa mort, de pré­sider le comité. Hanane Achrawi, ancienne ministre de l’Education, a également décliné l’invitation, pour « des raisons personnelles ».

Célébrer en dehors de la ville

Ce comité lui-​​même a fait couler autant d’encre. Il est aujourd’hui présidé par Mahmoud Abbass, le pré­sident pales­tinien, et ses 47 membres n’appartiennent pas pour la plupart aux milieux culturels palestiniens.

Le conseil d’administration, lui, regroupe 22 per­son­na­lités dont cinq ministres pales­ti­niens, outre les direc­teurs des ins­ti­tu­tions culturelles.

Une solution a été trouvée : célébrer Jéru­salem aussi en dehors de la ville. Soit partout dans le monde et dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. « L’idée est que le projet culturel pales­tinien dépasse les fron­tières tracées par les forces d’occupation et encore les fron­tières géo­gra­phiques des Arabes », précise Dari. Un choix de 5 régions dif­fé­rentes a donc été fixé pour un lan­cement à la même minute de l’événement. Les villes seront liées par vidéo­con­fé­rence satellite. Jéru­salem, bien sûr, Bethléem où seront pré­sents le pré­sident pales­tinien et les dif­fé­rents ministres arabes, ainsi que le pré­sident de la Confé­rence isla­mique et le secré­taire de la Ligue arabe. Ceux-​​ci ne pourront pas faire le dépla­cement à Jéru­salem. Al Nas­serah (Nazareth), qui sym­bolise le projet culturel pales­tinien der­rière la ligne verte avec des noms comme Samih Al-​​Qassem et Mahmoud Darwich. Gaza, pour affirmer que Jéru­salem est un élément d’unification des ter­ri­toires en dépit de la sépa­ration poli­tique et géo­gra­phique. Et enfin le camp de réfugiés de Rachidiya au Liban, pour rap­peler la question des réfugiés, ce peuple pales­tinien porteur de l’identité de Jéru­salem. Une décen­tra­li­sation du projet pour s’étaler sur l’ensemble des capi­tales du monde arabe où la célé­bration a déjà commencé.

Les premières cérémonies

Au Caire, la Foire du livre qui vient d’ouvrir ses portes prévoit dans son pro­gramme culturel de se pencher sur l’image d’Al-Qods dans la lit­té­rature arabe, le cinéma et les arts plas­tiques et devrait être marqué par un hommage posthume à Mahmoud Darwich. A Damas, en clô­turant les fes­ti­vités de la capitale arabe de 2008, un concert a été animé par Marcel Khalifé, avec des chansons ins­pirées des poèmes de Darwich, en hommage à la Palestine. Une fresque a été réa­lisée à Abou-​​Dhabi sur le mur de l’ambassade de Palestine en signe de lan­cement des fes­ti­vités. Les Emirats arabes ont profité de l’occasion pour lancer un concours de nou­velles pour les élèves et étudiants avec pour thème Jérusalem.

Une célé­bration pour autant timide. Elle reste au niveau de l’institution offi­cielle et semble avoir du mal à s’envoler au niveau popu­laire. Dari précise que les médias arabes semblent peu inté­ressés par l’événement, le slogan et la bande d’annonce fabriqués à l’occasion ont été envoyés à toutes les chaînes de télé­vision arabes. « Aucune ne les a dif­fusés, peut-​​être parce que les événe­ments de Gaza domi­naient l’actualité », croit-​​il. Mais il précise avoir contacté de nouveau ces res­pon­sables sans obtenir de réponse satis­fai­sante. Le soutien à cette nou­velle capitale de la culture arabe semble se faire à titre indi­viduel. La chan­teuse Latifa s’est dit dis­posée à se porter volon­taire pour aller chanter à Jéru­salem. Des Unions d’écrivains arabes ou des maisons d’éditions ont proposé d’inscrire le logo de l’événement sur le dos de chaque nou­velle publi­cation. « Al-​​Qods capitale de la culture n’est pas un projet pales­tinien, mais un projet arabe », rap­pelle Dari. Il serait grand dommage que Jéru­salem capitale arabe de la culture 2009 [2].soit un échec pour des raisons d’indifférence.

[1] A Jéru­salem (Extrait)de Mahmoud Darwich

A Jéru­salem, je veux dire à l’intérieur des vieux rem­parts, je marche d’un temps vers un autre sans un sou­venir qui m’oriente. Les pro­phètes là-​​​​bas se par­tagent l’histoire du sacré … Ils montent aux cieux et reviennent moins abattus et moins tristes, car l’amour et la paix sont saints et ils vien­dront à la ville. (…)

Je ne marche pas. Je vole et me trans­figure. Pas de lieu, pas de temps. Qui suis-​​​​je donc ? Je ne suis pas moi en ce lieu de l’Ascension.

Mais je me dis : Seul le pro­phète Mahomet parlait l’arabe lit­té­raire. « Et après ? » Après ?

Une soldate me crie soudain : Encore toi ? Ne t’ai-je pas tué ?

Je dis : Tu m’as tué … mais, comme toi,j’ai oublié de mourir.

[2] voir aussi sur al-​​​​Ahram hebdio :

Jéru­salem. Une nou­velle parution sur l’architecture de la mosquée Al-​​​​Aqsa vient pour célébrer le choix de la ville pales­ti­nienne comme capitale de la culture arabe pour l’année en cours.

La plus proche et la plus lointaine

Le Conseil suprême égyptien de la culture a en fait annoncé la tenue d’une série de débats et la parution de nou­velles publi­ca­tions sur la ville d’Al-Qods pour célébrer l’occasion lors de la Foire du livre du Caire qui a ouvert ses portes au public le 21 janvier. Et c’est à cet égard que vient ce livre Emarat al-​​​​masjed Al-​​​​Aqsa al-​​​​mobarak (l’architecture de la mosquée Al-​​​​Aqsa l’honorée), édité par le Dr Khaled Azab, ins­pecteur du projet de la « Mémoire de l’Egypte contem­po­raine » et directeur du dépar­tement de l’information à la Bibliotheca Alexandrina.

« Je me suis senti très heureux d’avoir entre les mains le cata­logue mémorial pho­to­gra­phique du projet portant sur la res­tau­ration de la mosquée Al-​​​​Aqsa qui avait eu lieu dans les années 1940, celui-​​​​ci avait été offert au roi Farouq. Je me suis donc mis d’accord avec les res­pon­sables au Conseil suprême de la culture de le rééditer après avoir effectué une étude détaillée de ce projet », explique Khaled Azab. Le recueil, de 120 pages, a été ainsi divisé en trois parties : la pre­mière est une des­cription détaillée de l’architecture de la mosquée Al-​​​​Aqsa, ses ins­crip­tions, ses dif­fé­rentes construc­tions ainsi que d’autres infor­ma­tions détaillées sur le Dôme du Rocher. Al-​​​​Aqsa, d’une surface de 260 mètres carrés, est la plus grande mosquée de l’Esplanade des mos­quées (Al-​​​​Haram al-​​​​charif) de la ville d’Al-Qods, où plu­sieurs cen­taines de mil­liers de musulmans peuvent prier. C’est aussi le troi­sième lieu saint de l’islam, après La Mecque et la Médine.

La mosquée Al-​​​​Aqsa (le terme Al-​​​​Aqsa étant géné­ra­lement traduit en français par « la plus loin­taine ») est une construction rec­tan­gu­laire édifiée à l’intérieur d’Al-Haram al-​​​​charif. Le plan actuel est l’aboutissement de diverses recons­truc­tions et modi­fi­ca­tions au cours du temps. Les pre­mières étapes de construction remontent au calife Omar Ibn Al-​​​​Khattab (règne 13-​​23 de l’hégire /​​ 634-​​644 de l’ère chré­tienne) qui éleva un mihrab et une petite mosquée sur le site de l’édifice actuel. Rien ne reste de ce bâtiment d’origine appelé Al-​​​​Masjid al-​​​​omari qui fut rénové au début de l’an 65 de l’hégire (685 de l’ère chré­tienne). La construction actuelle date de la période omeyyade (6596 de l’hégire, 685-​​715 de l’ère chré­tienne) ; les réno­va­tions ont été effec­tuées au cours des périodes abbasside, fatimide, ayyoubide, mame­louke et ottomane. « En fait, la mosquée Al-​​​​Aqsa fut construite sous le règne du calife omeyyade Abdel-​​​​Malik Ibn Marawan. Elle compte 15 arcades qui ont souffert d’un certain nombre de trem­ble­ments de terre et qui ont été res­taurées à plu­sieurs reprises. Sous les Croisés, une partie de la mosquée fut trans­formée en église. La mosquée actuelle possède neuf entrées, dont sept sont situées dans le mur nord, l’une dans le mur ouest et la der­nière à l’est », indique le Dr Khaled Azab.

Ensemble excep­tionnel conservé au plafond de l’édifice, les bois sculptés de la mosquée Al-​​​​Aqsa datent sans doute de la période omeyyade. Ils consti­tuent donc l’un des seuls témoi­gnages de l’art du bois à cette époque. Constitués de motifs végétaux traités avec natu­ra­lisme, ils rap­pellent notamment les mosaïques voi­sines du Dôme du Rocher. Les bois sculptés par­ti­ci­paient sans doute d’un décor bien plus vaste, avec des mosaïques et du marbre.

Les trois colon­nades ouest sont sou­tenues par d’importants piliers, celles de l’est par une suc­cession de colonnes de marbre importées d’Italie lors de la res­tau­ration de cette partie par le Conseil isla­mique suprême dans la pre­mière moitié du XXe siècle. A l’extrémité sud de la nef cen­trale s’élève une coupole hémi­sphé­rique en bois, sou­tenue par des trompes. Au-​​​​dessous se dresse un superbe mihrab édifié sur l’ordre de Sala­heddine Al-​​​​Ayyoubi (Saladin) lorsqu’il libéra la mosquée de l’occupation croisée en 1187 (583 de l’hégire).

La deuxième partie du livre pré­sente deux docu­ments his­to­riques, celui d’un dossier de presse publié dans le magazine pales­tinien Al-​​​​Montada, qui a consacré un de ses numéros spé­ciaux pour le projet de res­tau­ration d’Al-Aqsa. Et la troi­sième partie pré­sente les efforts égyp­tiens déployés dans la res­tau­ration de la mosquée.

Ce recueil com­prend, en plus, une col­lection impor­tante de photos rares de la mosquée Al-​​​​Aqsa avant le com­men­cement des travaux de sa res­tau­ration au début du XXe siècle. Cer­taines de ces photos sont publiées pour la première fois.

La mosquée Al-​​​​Aqsa, comme le reste de la vieille ville de Jéru­salem, est sous contrôle israélien depuis 1967. Le 21 août 1969, un chrétien aus­tralien, Michael Denis Rohan, met le feu à l’édifice.

De nos jours, la mosquée Al-​​​​Aqsa est menacée de des­truction par les sio­nistes israé­liens. Tout un réseau de tunnels creusés sous la mosquée et pré­sentés par les médias israé­liens comme « lieux tou­ris­tiques » ont déjà pro­voqué d’inquiétantes fis­sures dans les édifices situés sur l’esplanade d’Al-Haram al-​​​​charif qui héberge beaucoup d’emplacements his­to­riques, dont le Dôme du Rocher. Les res­pon­sables pales­ti­niens et musulmans, dont ceux de l’Organisation de la Confé­rence Islamique (OCI), ont lancé de nom­breux aver­tis­se­ments pres­sants au monde pour inter­venir immé­dia­tement au sujet des per­ce­ments faits par les Israé­liens à proximité et sous la mosquée Al-​​​​Aqsa, mais en vain.

Amira Samir