Jérusalem ; Le parc inventé de toutes pièces

Meron Benvenisti, samedi 4 avril 2009

Les immi­grants sio­nistes… à leur arrivée dans le pays déci­dèrent de modeler la réalité, le paysage phy­sique, confor­mément à leur vision et à leurs rêveries. Ils ont détruit le paysage pales­tinien et construit à sa place un paysage à eux, le mythe ancien servant de jus­ti­fi­cation et de prétexte.

Comme on sait, le syn­drome de Jéru­salem est défini comme un état mental qui apparaît chez cer­tains visi­teurs de la ville et qui fait naître chez eux la conviction qu’ils dis­posent de pou­voirs divins et mes­sia­niques. Il semble qu’une forme par­ti­cu­lière de ce syn­drome appa­raisse aussi, de géné­ra­tions en géné­ra­tions, chez des maires de Jéru­salem qui ont alors la sen­sation d’être investis d’une mission mes­sia­nique et qui agissent sans faire attention aux consé­quences de leurs actes. Ainsi en agissait Teddy Kollek lorsqu’il annonça l’établissement d’un parc national sur un terrain qui com­prenait des cen­taines de maisons abritant des mil­liers d’habitants arabes qui devinrent ainsi des contre­ve­nants au projet de construction et leurs maisons furent des­tinées à la démo­lition ; ainsi en a agi Ehoud Olmert en ouvrant le tunnel du Mur des Lamen­ta­tions, le « Roc de notre exis­tence », un acte qui a entraîné la perte de nom­breuses vies, juives et arabes ; ainsi en agit le tout nouveau maire, Nir Barkat, dans l’affaire de la démo­lition de maisons pro­jetée à Silwan et en d’autres lieux de la ville.

Dans la polé­mique qui a surgi, on a vu avancer comme motifs poli­tiques la stu­pidité poli­tique et l’exercice cor­rompu du pouvoir d’application de la loi, ce qui a donné lieu à des contre argu­ments sur l’autorité de la loi et le souci du bien-​​être de l’ensemble de la popu­lation face à la prise de contrôle par des contre­ve­nants au projet de construction. Le motif le plus pit­to­resque a été avancé par les par­tisans du projet de démo­lition des maisons des Pales­ti­niens, qui ont fait montre de lyrisme en parlant de « l’un des sites his­to­riques les plus impor­tants de l’histoire du peuple juif, le site nommé dans maintes sources bibliques "le Seuil du Paradis", le lieu où se pro­menait appa­remment le Roi Salomon et dont les arbres le dis­si­mulait lorsqu’il écrivait ses livres, le site où il semble que le Roi David ait écrit une partie de ses Psaumes ». Voilà un tableau inventé de toutes pièces, tout comme de larges pans du Dis­neyland voisin qui a été créé sur le site des Zélotes appelé Cité de David.

Mais ça ne vaut pas la peine de décrier ce tableau et de l’abolir au titre d’hallucination de Zélotes roman­tiques, dans la mesure où, si chacun d’entre nous essaie de fouiller dans sa mémoire, il décou­vrira rapi­dement que lui aussi a été élevé avec des nar­ra­tions sem­blables qui ont été créées à l’intérieur de la structure d’enseignement sio­niste dans le but de faire front à la réalité mena­çante, en tramant un passé mytho­lo­gique. La réaction des immi­grants sio­nistes face au paysage phy­sique et humain qui se révélait à eux à leur arrivée dans le pays était double : ils ont, d’abord et avant tout, com­mencé par regarder le paysage qui s’offrait au regard comme une strate dis­si­mulant sous elle le vrai paysage – le paysage de la patrie antique. Dans ce paysage étranger qui s’ouvrait à leurs yeux, ils ont cherché les débris qui res­taient encore de leur rêve et, len­tement, ils ont tissé pour eux-​​mêmes une nou­velle carte cachant ce paysage menaçant. Mais ce n’était pas seulement une carte de papier et d’illusions ; ils déci­dèrent de modeler la réalité, le paysage phy­sique, confor­mément à leur vision et à leurs rêveries. Ils ont détruit le paysage pales­tinien et construit à sa place un paysage à eux, le mythe ancien servant de jus­ti­fi­cation et de prétexte.

Qu’est-ce qui fait du « Parc du Roi David » un pré­texte pour se débar­rasser de la pré­sence pales­ti­nienne et du Parc Canada, implanté sur les ruines de vil­lages dont les habi­tants ont été chassés en 1967, un bel exemple d’acte sio­niste légitime ? En quoi le mythe de Massada diffère-​​t-​​il du mythe – en voie de consti­tution – de la Cité de David ? Et quel est le message délivré par le musée muni­cipal et national de la Tour de David qui n’est qu’un temple voué au culte du Jéru­salem israélien et où il n’y a pas de place pour l’autre col­lec­tivité, celle des Arabes pales­ti­niens ? Il semble que le rapport au mythe dépende de l’identité de ses inven­teurs et que les mêmes actes deviennent illé­gi­times dès qu’ils sont posés par d’autres. Pas étonnant que la majorité des Jéru­sa­lé­mites sou­tiennent la démo­lition des maisons arabes ; ils veulent, eux aussi, pouvoir se balader dans le jardin du roi virtuel. Le syn­drome de Jéru­salem n’est pas un état mental de cas isolés.