« Je ne les considère pas comme des monstres »

Tom Segev, lundi 6 mars 2006

« Nous sommes revenus exac­tement au point où nous étions quand l’OLP refusait de recon­naître Israël et Israël refusait de recon­naître l’OLP, » a dit Avnery cette semaine. « Total déjà vu ».

Uri Avnery est rentré cette semaine d’une mani­fes­tation à Bil’in, et il s’est immé­dia­tement assis à sa table pour écrire son article heb­do­ma­daire, comme il le fait depuis 50 ans, aussi déterminé et plein d’énergie qu’un jeune poulain. L’ancien directeur de Haolam Hazeh (un heb­do­ma­daire aujourd’hui disparu) a 83 ans, écrit main­tenant sur internet, et dit qu’il n’a jamais eu autant de lecteurs.

L’ancien membre de la Knesset Avnery, a été entouré d’admirateurs dès le début des années 50, mais aussi, la plupart du temps, il a été cri­tiqué et insulté, et même agressé phy­si­quement parce qu’il était considéré comme un traître dan­gereux. Il fut l’un des pre­miers Israé­liens à avoir compris qu’un Etat arabe devait être établi en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza, et il a entamé des conver­sa­tions avec des diri­geants pales­ti­niens, dont Yasser Arafat. A cette époque, l’OLP refusait de recon­naître Israël et Israël refusait de recon­naître l’OLP. Au fil du temps, le nombre des Pales­ti­niens et des Israé­liens qui com­pre­naient que la voie repré­sentée par Avnery était la bonne aug­mentait. Ce qui, à une cer­taine époque, était considéré en Israël comme d’un extré­misme extra­vagant, et même hors la loi, est devenu la poli­tique offi­cielle du pays. C’est pourquoi il est rai­son­nable d’interroger Avnery sur le Hamas.

« Nous sommes revenus exac­tement au point où nous étions quand l’OLP refusait de recon­naître Israël et Israël refusait de recon­naître l’OLP, » a dit Avnery cette semaine. « Total déjà vu ».

- Dans ce cas, suggérez-​​vous de leur parler comme vous l’avez fait dans le passé ?

« Abso­lument. Je suggère que le gou­ver­nement israélien déclare sa volonté d’engager des négo­cia­tions avec le repré­sentant reconnu du peuple pales­tinien, sur la base des accords exis­tants. S’ils veulent venir, c’est bien. S’ils ne veulent pas, nous n’avons rien perdu. »

- Mais ce sont des reli­gieux ; cela ne rend-​​il pas des négo­cia­tions avec eux plus difficiles ?

« Plus dif­ficile et meilleur. C’est comme le slogan selon lequel seul le Likoud peut faire la paix. L’avantage du Hamas est qu’il n’a pas le Hamas dans l’opposition. Tout ce que vous conclurez avec le Hamas sera accep­table pour tous. Ils met­tront le Djihad isla­mique sous contrôle, tout comme [les Juifs] l’ont fait du Lehi [un groupe extré­miste de droite d’avant la création de l’Etat].

« La croyance reli­gieuse ne doit pas les empêcher d’adopter une poli­tique souple s’ils le désirent. L’islam leur interdit d’abandonner la terre d’Israël, mais il permet une hudna - c’est-à-dire un cessez-​​le-​​feu, même pour cent ans. J’ai tou­jours été opposé à des accords tem­po­raires, mais de la part d’un reli­gieux, il n’y a aucune raison de ne pas signer un accord tem­po­raire, même pour 5.000 ans. Nous pouvons com­mencer avec un an, en vue de négo­cia­tions. Au plus, nous écrirons dans le pré­ambule de l’accord, que nous n’abandonnons pas notre droit à la Terre d’Israël de la mer [Médi­ter­ranée] au fleuve [Jourdain], et ils diront qu’ils n’abandonnent pas leur droit sur la terre du fleuve à la mer.

- Et qu’en est-​​il des « Pro­to­coles des sages de Sion », qui sont men­tionnés dans leur charte ?

« La charte est absurde. Per­sonne ne lit de telles chartes ni ne sait ce qui est écrit dans une charte. L’OLP a offi­ciel­lement aboli sa charte des années après la signature des accords d’Oslo.

« Je n’ai pas besoin d’une décla­ration disant qu’ils recon­naissent l’Etat d’Israël, leur seule volonté de parler avec nous pourrait être consi­dérée comme une recon­nais­sance. Nous pouvons parler avec l’OLP, plutôt qu’avec le Hamas lui-​​même, nous pouvons parler au pré­sident - il y a toutes sortes de pos­si­bi­lités. Je suis encouragé par le fait qu’ils parlent du retrait sur les fron­tières de 1967. C’est la même chose qu’avec l’OLP. »

- Et le terrorisme ?

« La demande d’arrêter le ter­ro­risme est une condition rai­son­nable, à mon avis. Je crois que le Hamas peut arrêter le ter­ro­risme du Djihad isla­mique, et s’il ne le fait pas, il n’y a pas de pour­parlers. Mais il n’y aura pas de terreur, parce que le Hamas est attentif à l’opinion publique pales­ti­nienne qui ne veut pas de ter­ro­risme. Le fait est qu’il l’ont arrêté avant les élec­tions. Donc, il y a aussi une chance pour que le Hamas soit aussi d’accord pour négocier avec nous si nous le voulons, parce que c’est une orga­ni­sation qui veut rester au pouvoir. »

- On a dit la même chose à propos des nazis.

« Cette remarque est com­plè­tement sans fon­dement. C’est comme com­parer la neige sur le mont Everest avec la neige sur le mont Thabor, seulement parce que les deux sont des mon­tagnes. Une telle com­pa­raison n’est pas pertinente. »

- Connaissez-​​vous bien le Hamas ?

Je ne suis pas familier d’[Ismaïl] Haniyeh, mais je connais bien Mahmoud al-​​Zahar. N’oubliez pas que Gush Shalom [le bloc de la Paix, fondé par Avnery] a été créé à la suite de l’expulsion au Liban de 415 membres du Hamas. A l’époque, nous avions ins­tallé une tente devant le bureau du Premier ministre, et nous y sommes restés 45 jours, même sous la neige ; au bout d’un an, Israël les a tous fait revenir. Ils m’ont invité à Gaza, pour prendre la parole. Je suis monté à la tribune avec deux petits dra­peaux sur mon veston, un israélien et un pales­tinien ; j’ai parlé en hébreu. J’ai vu environ 500 barbes noires devant moi. La mienne était la seule blanche. Ils m’ont invité à un repas. J’ai vu qu’ils n’étaient pas des monstres. Il y en a de toutes sortes, tout comme dans le Shas. Si leur rabbin le veut, il maudit et condamne, et s’il le veut, il devient plus accommodant. »