"Je n’aurais jamais cru les humains capables d’infliger autant de souffrances"

Entretien avec le docteur Najib Ramzi, jeudi 12 février 2009

Envoyé par l’ONG Médecine pour le Tiers Monde dans la bande de Gaza, Najib Ramzi était présent sur place au plus fort de l’offensive israé­lienne. De retour à Bruxelles, il témoigne des dif­fi­ciles condi­tions de travail du per­sonnel médical et des souf­frances de la popu­lation gazaouie, pre­mière victime des bom­bar­de­ments israéliens.

Pourquoi êtes-​​vous parti ?

A cause des images que j’ai vues à la télé­vision. Il fallait que je fasse quelque chose. Et, la seule chose que je pouvais faire était de me rendre sur place. Lors de la mani­fes­tation orga­nisée le 31 décembre à Bruxelles, j’ai ren­contré Colette Mou­laert, une pédiatre proche de Médecine pour le Tiers Monde (M3M). Nous avons discuté. Je lui ai fait part de mon intention d’aller à Gaza. Nous avons échangé nos coor­données. Deux jours plus tard, le coor­di­nateur de M3M, Bert de Belder m’a contacté. Il était pos­sible d’entrer à Gaza avec des médecins de l’ONG nor­vé­gienne Norwac.

Comment s’est passé votre voyage et l’entrée à Gaza ?

Le 7 janvier, j’ai quitté la Bel­gique pour l’Egypte. Sur place, j’ai rejoint un médecin de Norwac. Ensemble, nous avons tenté à plu­sieurs reprises de passer la fron­tière de Raffah. Sans succès !. Fina­lement, le 11, nous avons été auto­risés à la tra­verser. De l’autre côté, les F-​​16 de l’armée israé­lienne bom­bar­daient les tunnels. Ils volaient très bas. C’était impres­sionant. Un convoi d’ambulances de l’hôpital de Shifa nous attendait. Nous avons rejoint la ville de Gaza en 4 heures… quatre heures pour par­courir 40 km. L’ambiance était tendue. Per­son­nel­lement, j’étais inquiet car je savais que les ambu­lances étaient prises pour cible. Si ma mémoire est exacte, 15 ambu­lan­ciers ont été tués pendant l’offensive israé­lienne, sans compter les nom­breux blessés parmis les équipes de secours.

Quand avez-​​vous commencé à travailler ?

Le len­demain. J’ai rejoint une équipe de 7 neu­ro­chi­rur­giens, trois étaient plei­nement opé­ra­tionnels. Les quatre autres étaient des médecins en cours de formation.

Comment s’organisait la prise en charge des blessés ?

Quant les ambu­lan­ciers par­ve­naient à les atteindre, les blessés arri­vaient par vague après une série de bom­bar­de­ments. Puis, la situation se calmait jusqu’au “rush” suivant. Aux urgences, nous fai­sions un premier tri afin de séparer les cas les plus graves des autres. Nous dis­po­sions de six salles d’opération. Nous opé­rions simul­ta­nément 2 à 3 patients dans une même salle.

Souvent, plu­sieurs équipes s’occupaient d’une même per­sonne. Des confrères opé­raient les jambes ou les bras, pendant que nous, les neu­ro­chi­rur­giens nous inter­ve­nions au niveau de la tête. Nous avons pra­tiqué des opé­ra­tions à même le sol et dans les cou­loirs de l’hôpital. Malgré tout, cer­taines per­sonnes sont mortes par manque de soins.

L’offensive israé­lienne a pro­voqué la mort de plus de 1500 Pales­ti­niens. En réalité, ce chiffre ne dévoile que le nombre de décès enre­gistrés dans les hôpitaux. Beaucoup de per­sonnes ont été tuées lors des bom­bar­de­ments et sont décédées dans les décombres de leur maison. Elles ne sont pas encore recensées.

Qui était ces blessés ?

Des femmes et des enfants. Dans 50% des cas, peut-​​être plus, il s’agissait de femmes et d’enfants. Il faut le dire et le répéter, les popu­la­tions civiles sont les véri­tables vic­times de cette guerre.

Quels types de blessures présentaient-​​ils ?

Beaucoup d’amputations bila­té­rales des bras ou des jambes, juste en-​​dessous des hanches. Des lésions dans dif­fé­rentes parties du corps dues à l’onde de choc des explo­sions et énor­mément de brû­lures au troi­sième degrés pro­vo­quées par du pho­phore. Je me sou­viens du cas d’un enfant. Il est arrivé aux urgences dans un sale état. Un de mes col­légues l’a pris en charge. Il a extrait de petites par­ti­cules de ses plaies. Elles se sont ravivées sous ses yeux. Il s’est même brûlé au cou. C’était du phosphore.

Aviez-​​vous assez de médicaments ?

On avait le minimum. Les blessés étaient opérés mais la prise en charge de leur douleur n’était pas pos­sible parce que nous n’avions pas de médi­ca­ments pour les sou­lager. Lorsqu’on pense à la gravité de leurs bles­sures, c’était dra­ma­tique. Nous avons tou­jours eu assez de sang. Heu­reu­sement, car cer­tains blessés en rece­vaient de grande quantité, jusqu’à 10 poches. Le seul pro­blème était de le réchauffer pour pouvoir le trans­fuser. Pour y par­venir, nous pla­çions les poches sous nos aisselles.

Et l’électricité ?

L’hôpital était appro­vi­sionné grâce à un géné­rateur. Les cou­pures de courant étaient régu­lières. En salle d’op, c’était dif­ficile, mais le géné­rateur finissait tou­jours par se remettre en marche.

Disposiez-​​vous d’assez de lits ?

L’hôpital de Shifa est le plus grand hôpital de Gaza. Il compte 600 lits, mais c’était insuf­fisant. Pra­ti­quement tous les patients que nous soi­gnions se retrou­vaient aux soins intensifs en raison de leur état. Comme ils étaient trop nom­breux, nous avons trans­formé les dépar­te­ments de gyné­co­logie, de car­dio­logie … en unités de soins intensifs.

Le 15 janvier, l’hôpital Al-​​Quds a été attaqué par l’armée israé­lienne. La pre­mière fois, elle l’a bom­bardé. La deuxième fois, elle a lâché du phos­phore sur les bâti­ments qui ont brûlé. Pendant les pemiers bom­bar­de­ments, le per­sonnel a décidé d’évacuer les blessés. Nous les avons accueilli. Ils étaient 300 au total. Nous les avons alités avec nos propres patients, deux per­sonnes par lit. Les autres, ceux que nous nous n’avons pas pu coucher dans un lit, nous les avons ins­tallés à même le sol. Ce jour là, la Croix Rouge a décidé d’évacuer tout son per­sonnel. C’était pour moi la preuve que per­sonne n’était en sécurité. J’ai eu peur que l’armée n’investisse les lieux. Elle ne l’a pas fait, mais nous avons eu peur.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?

L’atrocité des bles­sures et le nombre d’enfants figurant parmis les vic­times. Je ne pensais pas que les humains étaient capables de cela. Quant vous tra­vaillez, vous devez mettre vos émotions de côté car le plus important est de sauver des vies. Main­tenant, c’est dif­férent. Ces der­niers jours, j’ai le sen­timent que tout ce que j’ai vu remonte à la surface.

Que pouvez-​​vous nous dire du personnel médical palestinien ?

Les ambu­lan­ciers sont les vrais héros de ces ter­ribles événe­ments. Ils sont incroyables. Ils n’ont peur de rien. Le per­sonnel de l’hôpital de Shifa m’a aussi beaucoup impres­sionné. Les F-​​16 israé­liens sur­vo­laient l’hôpital. Les bombes pleu­vaient autour de nous, mais il conti­nuait de tra­vailler imper­tur­ba­blement. Les infir­miers, les médecins, tout le monde est resté sur place pendant toute la durée des combats. Pourtant, pra­ti­quement toutes les per­sonnes que j’ai côtoyées pendant mon séjour ont perdu des proches. Je me rap­pelle le cas d’une anes­thé­siste qui a reçu un coup de fil en pleine opé­ration pour lui annoncer que 15 membres de sa famille venaient d’être tués.

Avez-​​vous visité l’hôpital Al-​​Awda qui est géré par notre par­te­naire sur place, l’Union of Health Work Committees ?

Je me suis rendu à Jabalya, deux jours après l’entrée en vigueur du cessez-​​le-​​feu. J’ai dû attendre car les bom­bar­de­ments ont continué malgré la trêve. L’hôpital Al-​​Awda est petit, mais il est bien géré. Il compte une cin­quan­taine de lits. Les médecins pra­tiquent 600 opé­ra­tions par mois. Ils font aussi beaucoup d’accouchements. 15% des nais­sances donnent lieu à une césarienne.

Que pouvons-​​nous faire ?

Il ne faut pas oublier Gaza. Les per­sonnes qui ont été blessées ont besoin de soutien, les autres aussi d’ailleurs. Aujourd’hui à Gaza, il faut des psy­chiatres, des médecins spé­cia­lisés en réédu­cation, en chi­rurgie plas­tique, en recons­truction faciale et cra­nienne. Il faut aussi s’assurer que les agres­sions ne recom­mencent pas et favo­riser l’émergence d’une solution pacifique.