Jaffa, histoire d’un symbole

Marina Da Silva, mercredi 17 mars 2010

« Jaffa, la mécanique de l’orange », un film d’Eyal Sivan

Jaffa, l’une des plus anciennes villes du monde, était aussi l’une des villes les plus pros­pères et les plus peu­plées de Palestine. Avec ses oran­ge­raies déployées à perte de vue, elle four­nissait du travail, depuis la cueillette du fruit jusqu’à sa pré­pa­ration pour l’exportation, non seulement aux Pales­ti­niens mais à des ouvriers venus d’Egypte, de Syrie, du Liban.

En 1948, plus de 4 000 bombes tombent sur Jaffa. Sur les 85 000 Arabes qui y vivaient, il ne va plus en rester que 3 000. Le gou­ver­nement israélien confisque les oran­ge­raies et s’approprie l’orange de Jaffa, qui est devenue le symbole des pro­duits de la colonisation.

Pour nous raconter cette « méca­nique de l’orange » et le recou­vrement de Jaffa, Eyal Sivan met à l’écran une foule d’images et de repré­sen­ta­tions et donne la parole à de nom­breux inter­lo­cu­teurs pales­ti­niens et israé­liens, his­to­riens, écri­vains, cher­cheurs, ouvriers… Un travail remar­quable autour d’un fonds d’archives, pho­to­gra­phies, pein­tures, vidéo, et de témoi­gnages percutants.

On y voit d’abord, dans les années 1920, Arabes et Juifs tra­vailler ensemble dans une relation qui a été extirpée des deux mémoires. Les Juifs ne pos­sé­daient alors que 7 ou 8 % des terres et les paysans pales­ti­niens, qui trans­met­taient leur savoir-​​faire, étaient loin d’imaginer que dans le sillage de leurs élèves vien­draient leurs colonisateurs.

La rupture est inter­venue avec l’arrivée des kib­boutzim : « Pour eux, nous étions des traîtres », indique un agri­culteur israélien qui se sou­vient : « Ils vou­laient imposer le travail juif. Mais l’idéal était une chose, la réalité une autre : Ils pelaient au soleil. » Leur peau claire et leur inca­pacité à tra­vailler la terre ne les empê­cheront pas de per­sister. La colo­ni­sation sera métho­dique et rigou­reuse, donnée à voir avec docu­ments et images d’avant 1948 en abondance.

Le début de la pho­to­graphie remonte à 1839 et Khalil Khaed est le premier pho­to­graphe pales­tinien à avoir immor­talisé les Pales­ti­niens dans les champs d’agrumes et leur relation char­nelle à la terre. Puis les Israé­liens vont effacer la pré­sence arabe et imposer leurs propres repré­sen­ta­tions. « On s’est d’abord approprié l’image et après la terre », précise une his­to­rienne israé­lienne : « Les Juifs veulent donner une vision euro­péenne de la Palestine : l’Orient vu de l’Occident. » Avec la peinture aussi, les colons se veulent dans la conti­nuation de l’orientalisme. Ils se tra­ves­tissent en celui qu’ils viennent rem­placer. Le dis­cours de la « terre arabe mal exploitée et peu fertile » se met en place. La pro­pa­gande sio­niste a recours à une ico­no­graphie très orga­nisée et contrôle tota­lement les images pro­duites pour écha­fauder le mythe d’une terre à l’abandon où ils viennent intro­duire la modernité. « Le cliché selon lequel la colo­ni­sation apporte le progrès ! », sou­ligne Elias Sanbar. Et qui va se décliner dans des images de la bonne santé dans le travail, les chants, les danses, les femmes radieuses, éman­cipées et en short… C’est le réa­lisme socia­liste à l’israélienne, le rêve colonial qui produit les oranges que l’Orient envoie à l’Occident.

L’orange va devenir un symbole de l’idéologie sio­niste. « L’Israël des oranges, c’est un Israël sans Arabes », résume un his­torien. Dès 1948, les Israé­liens dépo­seront la marque Jaffa. Près de 5 mil­lions de caisses par an seront pro­duites jusqu’en 1970. Les inves­tis­se­ments en budgets publi­ci­taires sont consi­dé­rables : « Jaffa est aux fruits ce que Coca-​​Cola est à la boisson. » En devenant une marque, la « Jaffa » a effacé la ville de Jaffa, absorbée aujourd’hui par Tel-​​Aviv.


Jaffa, la méca­nique de l’orange, un film d’Eyal Sivan, durée : 90 minutes.

Eyal Sivan, opposant à la poli­tique israé­lienne, a refusé que le film soit projeté au Forum des images dans le cadre de la cam­pagne inter­na­tionale de célé­bration du cen­te­naire de Tel-​​Aviv (qui béné­fi­ciait du soutien du gou­ver­nement israélien). Le film sera visible en salles en avril 2010 dans les cinémas Utopia (Tou­louse, Avignon, Mont­pellier, Saint-Ouen-l’Aumône) et aux 3 Luxem­bourg (Paris).

Une version de 52 minutes sera également dif­fusée le 28 mars à 2130 et le 2 avril à 2350 sur France 5.