Israël, un fardeau pour l’Amérique

Ahmed Loutfi & Chaïmaa Abdel-​​Hamid, vendredi 6 août 2010

A l’heure où Washington fait pression pour une solution, de nom­breux cercles influents aux Etats-​​Unis relèvent que les intérêts amé­ri­cains sont en contra­diction avec ceux d’Israël.

La cam­pagne bat son plein pour un retour des négo­cia­tions directes entre Pales­ti­niens et Israé­liens, une manière d’avancer un peu dans le règlement d’une question qui perdure et qui ne semble guère voir de réso­lution. S’il y a des pres­sions, elles viennent de l’Occident, les Etats-​​Unis en l’occurrence, qui mul­tiplie les ini­tia­tives de manière intense ces der­niers mois. Et s’il est tou­jours bien établi que Washington est le prin­cipal soutien de l’Etat hébreu contre qui que ce soit, cer­tains indices montrent que les choses com­mencent à changer. Et même une question majeure s’est posée : Israël est-​​il un atout stra­té­gique ou un han­dicap pour les Etats-​​Unis ? C’est tout récemment, c’est-à-dire le 20 juillet dernier, que des cercles amé­ri­cains impor­tants se sont inter­rogés sur cet aspect des choses.

Le centre Nixon orga­nisait un déjeuner/​débat sur ce thème, au cours duquel Chas Freeman Jr., ambas­sadeur des Etats-​​Unis pour l’administration H. W. Bush en Arabie saoudite de 1989 à 1992, a pro­noncé un dis­cours où il a fait le point sur les dif­fé­rents aspects stra­té­giques et même écono­miques où Israël constitue un fardeau pour l’Amérique. « Le gou­ver­nement amé­ricain ne ménage pas sa peine pour pro­téger Israël des consé­quences poli­tiques et juri­diques inter­na­tio­nales de sa poli­tique et de ses actes dans les ter­ri­toires occupés et contre ses voisins, ou — comme on l’a vu récemment — en haute mer. Les quelque 40 veto que les Etats-​​Unis ont opposés, afin de pro­téger Israël au Conseil de sécurité des Nations-​​Unies, ne sont que la partie visible de l’iceberg. Nous avons bloqué un nombre autrement plus important de réac­tions poten­tiel­lement dom­ma­geables pour Israël venant de la com­mu­nauté inter­na­tionale, suite à la conduite israé­lienne. Le coût poli­tique pour les Etats-​​Unis, inter­na­tio­na­lement, pour avoir gas­pillé de cette manière tant de notre capital poli­tique, est exor­bitant », mentionne-​​t-​​il.

Cet état des lieux est bien alarmant, et si les Etats-​​Unis ont des intérêts réels dans la région, Israël les com­promet de manière grave. Si l’opinion arabe est dressée contre les Etats-​​Unis, c’est jus­tement pour cet appui aveugle pour Israël qui a occupé les terres pales­ti­niennes et rejette toutes les ten­ta­tives de paix [1]. La guerre meur­trière contre Gaza est l’exemple le plus récent. Et avant, les choses étaient aussi graves et les Amé­ri­cains n’ont jamais hésité de sou­tenir Israël même contre toute l’opinion mon­diale. D’ailleurs, de nom­breux ana­lystes relèvent que des actes ter­ro­ristes, comme ceux d’Al-Qaëda, ont été expliqués par ce parti pris pour Israël. Sans vouloir trouver de jus­ti­fi­cation à de tels actes, il est certain que la poli­tique pro-​​israélienne de l’Amérique a encouragé la nais­sance de tels mouvements.

De plus, comme l’affirme Freeman, qui est un connaisseur de la région et qui a même opéré sous George W. Bush, celui qui a le plus porté tort à l’image de l’Amérique, relève d’autres aspects aussi concrets et sur­pre­nants : « Là où Israël n’a pas de rela­tions diplo­ma­tiques, les diplo­mates amé­ri­cains prennent régu­liè­rement sa défense. Comme je le sais par expé­rience per­son­nelle (j’ai été remercié par le gou­ver­nement israélien d’alors pour mes efforts cou­ronnés de succès déployés pour son compte en Afrique), le gou­ver­nement amé­ricain a été le pro­moteur constant, et souvent le financier, des dif­fé­rentes formes de pro­grammes de coopé­ration israé­liens avec les autres pays ».

Même sur le plan écono­mique, les chiffres ne manquent pas de prouver cette théorie où Israël est un vrai fardeau et qu’il reçoit beaucoup d’aides alors qu’il n’en a pas besoin. Freeman cite argu­ments et exemples : « Les contri­buables des Etats-​​Unis financent entre 20 et 25 % du budget Défense d’Israël (selon la méthode de calcul). 26 % des 3 mil­liards d’aides mili­taires que nous garan­tissons à l’Etat juif chaque année sont dépensés en pro­duits de défense par Israël. Exclu­si­vement, les entre­prises israé­liennes sont traitées comme des entre­prises états-​​uniennes pour l’accès aux marchés publics de défense des Etats-​​Unis ». Et de relever : Les sub­ven­tions visibles accordées par le gou­ver­nement US à Israël montent à plus de 140 mil­liards de dollars depuis 1949. Une telle somme fait qu’Israël est de loin le premier béné­fi­ciaire des lar­gesses amé­ri­caines depuis la Deuxième Guerre mon­diale. (…) Le revenu par habitant en Israël est aujourd’hui d’environ 37 000 dollars — à égalité avec le Royaume-​​Uni —, et Israël n’en est pas moins le plus grand béné­fi­ciaire de l’aide étrangère US, laquelle rentre pour plus d’un cin­quième dans ce revenu.

Sans aucun doute, les torts portés par Israël à l’Amérique deviennent objet de débat. Selon Foreign Policy, une partie des cadres amé­ri­cains estiment que les rebuf­fades enre­gis­trées par l’administration amé­ri­caine sur le dossier israélo-​​palestinien du fait de la déter­mi­nation israé­lienne, portent atteinte désormais à sa cré­di­bilité. Et des spé­cia­listes, tel Stephan Walt, affirment que « les intérêts d’Israël et des Etats-​​Unis ne sont pas néces­sai­rement conver­gents, ils peuvent même être au contraire antagonistes ».

[1] voir aussi Reuters, relayé par Yahoo :

L’image de Barack Obama dans le monde arabe s’est dégradée

L’image du pré­sident Barack Obama et des Etats-​​​​Unis s’est for­tement dégradée dans le monde arabe depuis l’an dernier, selon un sondage rendu public à Washington par le groupe d’experts de la Brookings Institution.

Soixante-​​​​deux pour cent des près de 4.000 per­sonnes inter­rogées disent ne pas avoir une bonne per­ception du chef de la Maison blanche et de son pays. Seulement 20% font part d’une opinion favorable.

Au début de l’an dernier, seuls 23% des per­sonnes inter­rogées dans six pays arabes - Egypte, Jor­danie, Liban, Maroc, Arabie saoudite et Emirats arabes unis - avaient une opinion négative d’Obama et des Etats-​​​​Unis, et 45% consi­dé­raient favo­ra­blement la nou­velle admi­nis­tration amé­ri­caine arrivée au pouvoir en janvier 2009.

Dans la pré­cé­dente enquête, 63% des sondés se disaient déçus par la poli­tique d’Obama au Proche-​​​​Orient et 16% disaient avoir encore espoir en lui.

Les cri­tiques contre la poli­tique amé­ri­caine portent d’abord sur le dossier israélo-​​​​palestinien (61%), et en second lieu sur l’Irak (27%).

Pour 57% des per­sonnes inter­rogées, ce serait fina­lement une bonne chose pour le Proche-​​​​Orient si l’Iran se dotait de l’arme nucléaire - elles étaient 29% à le penser l’an dernier.

Vingt et un pour cent pensent le contraire.

L’enquête a été menée du 29 juin au 20 juillet auprès de 3.976 per­sonnes par l’Université du Maryland et l’institut Zogby Inter­na­tional. La marge d’erreur est de plus ou moins 1,6%.

Joanne Allen, Guy Kerivel pour le service français http://​fr​.news​.yahoo​.com/​4​/​20100805