Israël se réjouit et s’inquiète des investissements chinois

Les entreprises chinoises investissent massivement en Israël, où elles viennent chercher un savoir-faire technologique.
Certains pointent un risque pour la souveraineté du pays, tandis que d’autres se réjouissent de ce partenariat.

Joël David, La Croix, mardi 16 août 2016

La société chinoise Bright Food a racheté, en 2014, la coopérative de produits laitiers Tnuva. Son emblème : une vache aux couleurs de l'entreprise. Amir Cohen/Reuters

L’an dernier, les entreprises chinoises ont investi l’équivalent de 2,7 milliards d’euros en Israël. Cet engouement a commencé il y a cinq ans, avec le rachat de la compagnie Makhteshim Agan, gros producteur d’insecticides et herbicides israélien, par ChemChina, un gros conglomérat de produits agricoles chinois. Depuis, des centaines de délégations commerciales chinoises ont atterri à Tel-Aviv. Et tous les grands cabinets juridiques internationaux israéliens ont ouvert des antennes à Pékin.

Les Chinois ont pris des parts dans plus de 80 sociétés israéliennes. En 2015, ils ont financé 15 % du total des investissements dans les industries de pointe. Les Chinois s’intéressent surtout à la « start-up nation » israélienne. Ils viennent pour les capacités d’innovation et les compétences en informatique, télécommunications, dessalinisation de l’eau de mer et énergies de substitution. Les grands acteurs privés chinois sont tous à l’affût. Il y a trois ans, Alma lasers (matériel médical et cosmétique) a ainsi été racheté par Fosun Pharma. Ce groupe chinois a aussi acheté Ahava (produits cosmétiques de la mer Morte). Le magnat chinois Li Ka-shing fut l’un des premiers à miser sur l’opérateur de téléphonie Partner, puis sur la start-up israélienne Waze, engrangeant ainsi d’énormes profits quand elle a été rachetée par Google.

Les Chinois s’intéressent aussi au savoir-faire d’Israël en matière d’armement (le pays est le huitième exportateur mondial en 2015) et pour sa production agro­alimentaire. Bright Food s’est ainsi offert, il y a deux ans, la coopérative de produits laitiers Tnuva, le fleuron des pionniers du kibboutz collectiviste et des villages coopératifs.

« Les Chinois sont profondément respectueux de nos performances… Il n’y a rien à craindre ! »,plaide un ancien diplomate israélien à Pékin. En fait, la Chine joue gagnant. 3 000 Chinois étudient ainsi dans les universités israéliennes.

Mais la déferlante venue d’Extrême-Orient suscite aussi des réticences. Le ministère israélien des finances s’est ainsi prudemment opposé au rachat de l’énorme compagnie d’assurances Phoenix par un groupe chinois. Trop risqué pour les épargnants et le marché des capitaux de l’État hébreu !

Méfiant, l’ancien chef du Mossad (sécurité extérieure) Danny Yatom appelle aussi à rester vigilant sur « les desseins géostratégiques » des Chinois. « Ils peuvent prospecter afin de découvrir des nappes de gaz… Mais ils ne doivent pas être en mesure de nous tenir en otage en se les appropriant ou en acquérant un port ou un aéroport », dit-il. En Méditerranée, les Chinois ont acheté le port du Pirée (Grèce), pris des parts dans le canal de Suez (Égypte) et le port d’Istanbul (Turquie). Israël n’est pas prêt à s’engager sur la même voie.

Les Chinois sont impliqués en Israël dans d’impressionnants travaux d’infrastructures. Des sociétés chinoises ont réalisé en un temps record un complexe routier de ponts et tunnels au mont Carmel à Haïfa. Elles vont construire le nouveau port d’Ashdod et opérer les nouvelles installations portuaires à Haïfa. Il est aussi question de leur confier un immense chantier : la liaison ferroviaire vers la station balnéaire d’Eilat, au bord de la mer Rouge.

Du fait de cette coopération accrue, le volume des échanges bilatéraux a atteint 8 milliards d’euros l’an dernier. La Chine est devenue le second fournisseur d’Israël et son troisième marché d’exportation. « C’est notre principal partenaire en Asie et peut-être bientôt notre principal partenaire tout court », se félicite le premier ministre Benyamin Netanyahou.

Il voulait recruter 20 000 ouvriers chinois pour accélérer la construction de logements. Mais il s’est heurté à la législation du travail… Un accord de libre-échange est aujourd’hui en discussion. Hommes d’affaires et touristes peuvent déjà voyager avec des visas multiples valables dix ans. Seuls les États-Unis et le Canada bénéficient d’accords similaires. L’an dernier, 30 000 touristes chinois ont découvert Israël. Et selon les projections, ce chiffre est appelé à tripler rapidement. Les compagnies Hainan Airlines et El-Al viennent d’inaugurer un programme de trois vols hebdomadaires chacune entre Tel-Aviv et Pékin.