« Israël ou l’ivresse de la force depuis des années »

entretien avec Elias Sanbar, mercredi 4 août 2010

Elias Sanbar est ambas­sadeur de Palestine auprès de l’Unesco et écrivain, auteur récemment du Dic­tion­naire amoureux de la Palestine (1). Il évoque l’État israélien, le pro­cessus de paix et l’attitude des États-​​Unis et de l’Union euro­péenne vis-​​à-​​vis du Proche-​​Orient.

Quel est 
le climat qui règne actuel­lement 
en Israël et dans les ter­ri­toires pales­ti­niens depuis l’attaque israé­lienne 
contre la flot­tille huma­ni­taire qui se rendait à Gaza (mai 2010)  ?

Elias Sanbar. Pour le com­prendre, je crois qu’il faut d’abord entendre ce qu’un certain nombre de citoyens israé­liens disent. En les écoutant, on voit bien que les com­men­taires venant du côté pales­tinien, arabe ou même inter­na­tional ne sont pas exa­gérés. Il existe aujourd’hui, en Israël, de nom­breuses cri­tiques contre cette opé­ration. Comme il existe dans ce pays une vague de mises en garde de citoyens israé­liens aux auto­rités, se demandant si la poli­tique menée par le gou­ver­nement n’est pas en train de mener vers l’abîme. «  Dans ce sen­timent d’impunité absolue, est-​​ce qu’on n’est pas en train de changer l’image d’Israël et sa place dans le concert des nations  ?  » C’est ce que l’on entend dans la presse israélienne.

Pourquoi en est-​​on là  ?

Elias Sanbar. Ce qui s’est passé est le fruit de plu­sieurs vec­teurs. Il y a tout d’abord l’ivresse de la force de la part d’Israël depuis des années. Cette ivresse l’a conduit à de graves erreurs poli­tiques. Israël est également, à chaque fois, convaincu de son impunité. En règle générale, les res­pon­sables israé­liens estiment que les com­men­taires ou les condam­na­tions, qui peuvent être faits, pas­seront comme tous les autres. Autre chose, la plus grave, fruit d’un calcul cynique der­rière cette opé­ration contre un convoi huma­ni­taire qui est  : «  Que faire  ?  » Une question per­ma­nente chez les res­pon­sables israé­liens. «  Que faire pour que les Pales­ti­niens ne puissent plus négocier avec nous et montrer aux Amé­ri­cains que nous n’avons pas de par­te­naire  ?  » C’est ce que cherche le gou­ver­nement israélien d’extrême droite. «  Comment en finir avec les pres­sions amé­ri­caines ou euro­péennes pour aller de l’avant et signer un certain nombre d’accords avec les Occi­dentaux  ?  » Cette opé­ration devait, entre autres, rendre inte­nable non pas la position du Hamas (le Hamas est encerclé à Gaza et n’est pas dans la négo­ciation) mais la situation de ceux qui, pré­ci­sément, négo­cient. D’ailleurs, dès l’attaque, les réac­tions en Palestine et dans les pays arabes ont été d’appeler à la négo­ciation avec Israël. Cette cible a été en partie atteinte et en partie confortée par le fait que, quoi qu’on dise, il n’y a pas eu d’actions vraiment coer­ci­tives vis-​​à-​​vis d’Israël après cet acte de piraterie.

Vous parlez de gou­ver­nement israélien «  d’extrême droite  ». Pourtant, la guerre menée contre la bande de Gaza n’était-elle pas le fait de ce gou­ver­nement même si le ministre de la Défense, Ehoud Barak, est le même  ?

Elias Sanbar. Per­sonne ne peut nier que ce gou­ver­nement est un gou­ver­nement d’extrême droite. Que ce soit la somme de toutes les ten­dances exis­tantes ou une adhésion de toutes ces ten­dances à ces orien­ta­tions, en tout cas, le résultat est là. C’est une poli­tique d’extrême droite menée contre toute négo­ciation, contre tout retrait des ter­ri­toires occupés, qui se carac­térise par un appui au mou­vement des colons. On dit tou­jours que la majorité des Israé­liens sont pour la paix. Peut-​​être. Mais, là encore, nous n’en sommes qu’au niveau des décla­ra­tions ou des actes de foi. Nous ne voyons pas d’actions en ce sens. Si cette majorité pour la paix existait, elle n’aurait pas élu des hommes comme Lie­berman ou Neta­nyahou dont le pro­gramme était très clair. Que les Israé­liens aient, comme tout le monde, des espoirs dans la paix, j’en suis convaincu. Mais agissent-​​ils dans ce sens  ? J’ai des doutes…

Personne n’agit  ?

Elias Sanbar. Si, bien sûr, une petite frange. Celle qui a des doutes sur l’action israé­lienne, qui se pro­nonce pour deux États et qui est d’autant plus res­pec­table et admi­rable qu’elle est isolée. Un jour­na­liste du Yediot Aha­ronot relevait récemment qu’il y avait un certain nombre de convic­tions dans la société israé­lienne. Celle-​​ci est convaincue, dans son immense majorité, parce qu’on le lui a répété pendant des décennies, que la totalité des ter­ri­toires lui appar­tient – et non qu’elle les occupe – et qu’elle est en train de faire un cadeau aux Pales­ti­niens. Ceux-​​ci sont dans l’ingratitude. Parce qu’Israël leur donne. Israël ne se retire pas. C’est dire en même temps  : «  Je suis pour la paix, mais ce n’est pas moi qui la fais, je la donne. Que les autres se contentent de ce qu’on leur donne et qu’ils disent merci.  »

Que pensez-​​vous de l’attitude américaine et de celle 
de l’Union européenne  ?

Elias Sanbar. Les États-​​Unis sont à une croisée des chemins. Que comptent-​​ils faire  ? Continuer dans une position dont on ne voit pas la teinte véri­table et prendre le risque d’une dété­rio­ration gra­vissime de la situation régionale, ce qui est en train d’arriver à grands pas. Ou agir en affrontant une partie de leur opinion publique. Vont-​​ils continuer à attendre pendant que 
la situation se dété­riore ? C’est la question qui est posée. Du côté de l’Europe, il y a bien sûr de la déception. Depuis vingt ans nous sommes dans des décla­ra­tions d’intentions. 
Les auto­rités offi­cielles n’ont rien fait. Les véri­tables actions pro­viennent des asso­cia­tions ou des syn­dicats, comme les dockers suédois 
qui refusent de décharger les bateaux israéliens.