Israël • Requiem pour le Parti travailliste

Allouf Ben, vendredi 14 novembre 2008

Les son­dages lui pré­disant moins de dix sièges dans la pro­chaine Knesset, le Parti tra­vailliste risque de dis­pa­raître de la scène poli­tique. Comme beaucoup d’autres mou­ve­ments avant lui.

Le Parti tra­vailliste avance à grands pas vers le terme de son rôle his­to­rique et sa dis­pa­rition de la scène poli­tique israé­lienne. Déjà, les négo­cia­tions conduites pendant un mois entre Tzipi Livni (Kadima) et Ehoud Barak avaient placé le Parti tra­vailliste devant une alter­native impos­sible, le forçant en quelque sorte à choisir entre le suicide et l’exécution. Si le Parti tra­vailliste avait rejoint le gou­ver­nement que Livni voulait former, il aurait risqué d’être absorbé par Kadima. Et, comme il a pré­cipité des élec­tions anti­cipées [prévues le 17 février 2009], ses mili­tants risquent de punir son chef, Barak, pour avoir ramené le Likoud au pouvoir [au coude-​​à-​​coude avec Kadima, d’après les son­dages]. Aujourd’hui, le Parti tra­vailliste n’a plus le moindre dis­cours que ­l’opinion publique puisse identifier.

Kadima lui a volé sa com­bi­naison de fermeté mili­taire et de modé­ration poli­tique. Aujourd’hui, c’est Kadima qui est perçu comme pri­vi­lé­giant les négo­cia­tions [avec les Pales­ti­niens], face à un Likoud qui s’oppose ouver­tement au pro­cessus de paix. Les propos tenus par Ehoud Olmert dans son interview à Yediot Aha­ronot le 29 sep­tembre dernier, où il prône un retrait israélien de tous les Ter­ri­toires ­occupés [y compris de Jérusalem-​​Est], sont ainsi allés beaucoup plus loin que ceux de la plupart des diri­geants travaillistes.

Le micro­scope le plus sophis­tiqué ne par­viendra jamais à établir les nuances idéo­lo­giques entre Kadima et le Parti tra­vailliste. En quoi les Ehoud Olmert, Tzipi Livni, Haïm Ramon et Meïr Sheetrit [diri­geants de Kadima] sont-​​ils dif­fé­rents des [tra­vaillistes] Ehoud Barak, Benyamin Ben-​​Eliezer, Yitzhak Herzog et Ami Ayalon ?

Le mapatz gadol [big bang] qu’Ariel Sharon avait déclenché en novembre 2005 en créant le parti Kadima après avoir quitté le Likoud était a priori destiné à frapper mor­tel­lement son ancien parti. De fait, le Likoud allait se faire saigner et passer de 38 à 12 sièges [sur 120] à la Knesset aux légis­la­tives de mars 2006. Pourtant, a pos­te­riori, c’est le contraire qui s’est passé. En se cram­ponnant à son dis­cours clas­sique, le Likoud s’est refait une santé dans l’opposition, tandis que le Parti tra­vailliste a continué à s’évaporer. Tel un virus mortel, Kadima a tout sim­plement absorbé les res­sources de son par­te­naire de coa­lition : son pro­gramme sécu­ri­taire et poli­tique, son système d’élections pri­maires, sa défense de la cause des femmes et, surtout, son noyau d’électeurs et de dona­teurs. Les ash­ké­nazes [des­cen­dants de Juifs d’Europe cen­trale] et les riches ont fui le Parti tra­vailliste lorsque Amir Peretz [syn­di­ca­liste séfarade d’origine maro­caine] en a pris le contrôle [de novembre 2005 à juin 2007]. Main­tenant qu’ils se sont jetés dans les bras de Kadima, ils n’ont nulle intention de retourner au bercail.

Comment se peut-​​il, se désolent cer­tains, que Kadima, un parti arti­ficiel fondé par des trans­fuges, puisse s’emparer de l’héritage du Parti tra­vailliste, après tout ce qu’a fait ce dernier pour bâtir Israël ? Lorsque viendra l’heure de vérité, se ras­surent d’autres, les gens retour­neront à leurs racines. Après tout, pensent-​​ils, le Parti tra­vailliste est parvenu à sur­vivre au Dash [un parti cen­triste dont la vic­toire avait pré­cipité l’arrivée au pouvoir du Likoud de Menahem Begin, en 1977], il sur­vivra bien à Kadima. Sauf que les son­dages pro­mettent tous au Parti tra­vailliste un renvoi défi­nitif aux marges de la vie poli­tique israélienne.

Les partis poli­tiques ne sont pas éternels. Qui se rap­pelle le parti des Sio­nistes généraux [les libéraux-​​conservateurs du futur pré­sident Haïm Weizmann], qui se pré­sentait comme une alter­native “civile” au MAPAÏ [Parti ouvrier d’Israël] de David Ben Gourion avant et après la création de l’Etat d’Israël ? Qui se sou­vient du Parti pro­gres­siste [des libéraux cen­tristes d’origine alle­mande], qui contrôla pourtant le système judi­ciaire pendant des décennies ? Qui se rap­pelle enfin le MAPAM [Parti ouvrier unifié, sio­nistes mar­xi­sants], fer de lance des kib­boutzim, de la colo­ni­sation agricole, du socia­lisme et de la fra­ternité inter­na­tionale ? Après avoir joué un rôle his­to­rique essentiel, ces partis ont disparu les uns après les autres pour se faire absorber par d’autres formations.

En Grande-​​Bretagne, le Parti libéral joua durant la majeure partie du XIXe siècle le rôle de for­mation poli­tique de gauche face au Parti conser­vateur. Mais lui aussi a fini par dis­pa­raître. Lors des élec­tions de 1923, le diri­geant libéral Herbert Henry Asquith, plutôt que de s’allier aux conser­va­teurs, préféra laisser gou­verner le tout nouveau et inex­pé­ri­menté Labour, dans l’espoir que les tra­vaillistes tombent et que le Parti libéral récupère ses anciens élec­teurs. Mais, s’il perdit rapi­dement le pouvoir, le Labour parvint néan­moins à conserver les anciens élec­teurs du Parti libéral, et ce dernier fut défi­ni­ti­vement mar­gi­nalisé. En Israël, c’est sans doute le sort qui attend le Parti tra­vailliste d’Ehoud Barak [1]

[1] voir aussi dans Courrier inter­na­tional, la tra­duction d’un article de Yaël Paz-​​​​Melamed dans Maariv :

Une sorte d’épave politique

Les posi­tions à géo­métrie variable du Parti tra­vailliste semblent de plus en plus dépendre de l’humeur de son pré­sident, Ehoud Barak. Que veulent les tra­vaillistes ? Nul ne le sait. Il est fort pro­bable que le rem­pla­cement d’Ehoud Barak (mais par qui donc ?) ne chan­gerait rien à l’affaire. La limousine tra­vailliste n’est plus qu’une épave que même le meilleur méca­nicien de Tel-​​​​Aviv ne par­viendra jamais à réparer et dont le moteur rendra l’âme avant d’avoir entamé la montée vers Jéru­salem. Voilà la triste situation dans laquelle se débat aujourd’hui un parti qui, jusqu’il y a peu, se pré­sentait encore comme l’alternative cré­dible au Likoud de Néta­nyahou, et qui n’est plus suivi aujourd’hui que par une poignée de fidèles qui conti­nueront à voter tra­vailliste envers et contre tout.

Le Parti tra­vailliste, acteur central de la vie poli­tique israé­lienne pendant plu­sieurs décennies, n’existe plus. Il s’est évaporé. Si plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’électeurs l’ont aban­donné, ce n’est pas parce qu’il n’a pas ins­tauré le socia­lisme dans nos contrées, mais parce qu’il a renoncé à sa mission de conduire un large ras­sem­blement poli­tique de centre gauche. Concrè­tement, cela signi­fierait offrir, dans toute une série de domaines, une alter­native réelle à la droite natio­na­liste. Pour prendre un exemple concret, si nul ne songe ici à remettre en question le bilan d’Ehoud Barak à la Défense, il n’en reste pas moins que, sur le plan stric­tement poli­tique, on serait bien en peine de connaître sa position sur la mul­ti­pli­cation des débor­de­ments vio­lents autour de cer­taines implan­ta­tions [colonies de peu­plement]. Barak avait promis d’évacuer les implan­ta­tions sau­vages et illé­gales, mais elles pro­gressent sur le terrain, et leurs habi­tants extré­mistes dictent de plus en plus leur loi.

De même, le Parti tra­vailliste, quels que soient ses diri­geants, ne dit rien de clair quant au statut défi­nitif [des Ter­ri­toires occupés], à l’avenir des implan­ta­tions ou au partage de Jéru­salem. Des slogans creux sont lancés ici et là sur la “nécessité de par­venir à un accord”, mais c’est tout. Ce n’est pas ainsi que l’on fonde une alter­native poli­tique. Ce qui est triste, c’est que c’est au sein de ce parti devenu incolore et inodore que se trouvent les hommes poli­tiques israé­liens les plus brillants, mais ils ne pèsent sur aucune décision. Leur influence est nulle sur des gens comme Fouad Ben-​​​​Eliezer [ministre des Infra­struc­tures] ou, évidemment, Ehoud Barak. Dans ces condi­tions, lorsque Néta­nyahou sera revenu au pouvoir et qu’il sera trop tard pour regretter la coa­lition actuelle, le Parti tra­vailliste n’a aucune chance de sortir de son inca­pacité à pro­poser une alter­native. Son temps est révolu. Sauf s’il se trouve à sa tête des diri­geants capables de bâtir une coa­lition poli­tique avec le Meretz [gauche paci­fiste] et Kadima. On peut tou­jours rêver. http://​www​.cour​rie​rin​ter​na​tional​.com/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​o​b​j​_​i​d​=​91173