Israël mène la guerre de l’eau dans les territoires occupés

Laurent Zecchini, dimanche 1er novembre 2009

La vigueur des réac­tions qui ont accueilli le rapport cri­tique d’Amnesty Inter­na­tional sur la question de l’accès à l’eau potable dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés par Israël rap­pelle à quel point l’eau est une question stra­té­gique au Proche-​​Orient.

L’étude réa­lisée par l’organisation de défense des droits de l’homme, rendue publique mardi 27 octobre, est un constat acca­blant des pra­tiques "dis­cri­mi­na­toires" envers la popu­lation pales­ti­nienne, imposées par les auto­rités israéliennes.

Le partage de l’eau est un sujet poli­tique : il fait partie des ques­tions liées au "statut final" d’un futur accord de paix israélo-​​palestinien, au même titre que celles des réfugiés, des fron­tières d’un Etat pales­tinien, et de Jéru­salem. La Water Authority israé­lienne, qui réfute les accu­sa­tions d’Amnesty, en conclut qu’il y a peu de chances que la situation évolue avant un tel accord.

L’accès à l’eau, qui est soumis au contrôle total qu’Israël exerce sur les res­sources de la région, est aggravé par la séche­resse aiguë qui menace aujourd’hui les nappes aqui­fères. L’Etat juif, sou­ligne Amnesty, utilise plus de 80 % de l’eau pro­venant de l’aquifère de mon­tagne, limitant l’accès des Pales­ti­niens à 20 % de cette réserve. Or, il s’agit de l’unique res­source en eau des Pales­ti­niens en Cis­jor­danie, insiste Amnesty, "alors qu’Israël dispose de plu­sieurs sources d’approvisionnement (lac de Tibé­riade et aquifère côtier) et utilise toute l’eau dis­po­nible du Jourdain". L’Etat juif occupe la vallée du Jourdain depuis la guerre de 1967, et n’accorde aucun accès à ses rives aux Palestiniens.

Les eaux du Jourdain sont convoitées à la fois par Israël, la Syrie, le Liban et la Jor­danie, avec pour résultat de réduire par endroits son débit à celui d’un ruisseau salant et contaminé par les eaux usées non traitées, ce qui pro­voque un assè­chement pré­oc­cupant de la mer Morte.

Amnesty relève que la consom­mation en eau des Pales­ti­niens est à peine de 70 litres par per­sonne et par jour, soit net­tement moins que les 100 litres recom­mandés par l’Organisation mon­diale de la santé (OMS), contre plus de 300 litres pour les Israéliens.

Dans cer­taines zones rurales, ajoute l’organisation, les Pales­ti­niens sur­vivent avec à peine 20 litres par jour. Plus de qua­rante ans après l’occupation de la Cis­jor­danie, ajoute Dona­tella Rovera, auteure du rapport, 180 000 à 200 000 Pales­ti­niens vivant dans des com­mu­nautés rurales n’ont pas accès à l’eau cou­rante. Cette situation est d’autant plus cho­quante, insiste-​​t-​​elle, que les colons israé­liens établis en Cis­jor­danie, "en vio­lation du droit inter­na­tional, recourent à l’irrigation intensive pour leurs cultures, et dis­posent de jardins luxu­riants et de piscines".

Cette der­nière affir­mation ne convainc qu’à moitié : les "jardins luxu­riants" et les "pis­cines" sont loin d’être la règle, et les colons juifs en Cis­jor­danie forment une palette d’individus aux revenus dis­pa­rates. "Quelque 450 000 colons uti­lisent autant, sinon plus d’eau, que l’ensemble de la popu­lation pales­ti­nienne, estimée à 2,3 mil­lions", ajoute Amnesty, qui consacre une place impor­tante de ce rapport à la situation dans la bande de Gaza, où la pénurie d’eau est cri­tique. Dans cette portion de ter­ri­toire contrôlée par le Hamas, la seule res­source en eau est l’aquifère côtier, puisque Israël n’autorise pas de transfert d’eau de la Cis­jor­danie vers Gaza.

Puissant levier politique

Sur-​​utilisée et conta­minée à plus de 90 % par les eaux usées non traitées, l’aquifère côtier est source de maladies et d’épidémies. Cette situation est aggravée par le blocus imposé par Israël, qui interdit l’entrée à Gaza d’équipements néces­saires à la répa­ration et à la moder­ni­sation du réseau.

Le rapport d’Amnesty rap­pelle que les Pales­ti­niens ne peuvent creuser de nou­veaux puits sans obtenir de permis délivré par l’armée israé­lienne. Il explique en quoi les res­tric­tions d’accès à l’eau potable sont un outil poli­tique en favo­risant les expul­sions. Il montre enfin comment le "Mur" ou "bar­rière de sécurité", les check-​​points et autres bar­rages rou­tiers, inter­disent ou retardent l’accès à l’eau en Cisjordanie.

La Water Authority israé­lienne a contesté les chiffres avancés par Amnesty, déploré que l’organisation ne l’ait pas consultée, mais n’a pas remis en question la réalité du phé­nomène de dis­cri­mi­nation dont pâtissent les Palestiniens.

Si les Israé­liens consomment "408 litres d’eau par jour" (Amnesty parle de 300 litres…), les Pales­ti­niens en uti­lisent 200, affirme-​​t-​​elle, tout en assurant que la consom­mation des Israé­liens a baissé de 70 % depuis 1967, alors que celle des Pales­ti­niens a pro­gressé de 85 à 105 m3 au cours de la même période. La Water Authority sou­ligne enfin qu’Israël a tou­jours accordé aux Pales­ti­niens davantage d’eau que les accords d’Oslo (1993) ne leur en allouaient.

Au-​​delà des chiffres, l’attitude des auto­rités israé­liennes montre que l’accès à l’eau reste un puissant levier poli­tique dans les rela­tions israélo-​​palestiniennes. C’est aussi un enjeu stra­té­gique régional : pour pallier une pénurie crois­sante d’eau, Israël envisage de nouveau d’en importer de Turquie. Sauf que la dété­rio­ration récente de ses rela­tions diplo­ma­tiques avec Ankara ne favorise pas un tel objectif.