Israël, les Etats-​​Unis et le droit international

Jean Shaoul, samedi 31 octobre 2009

En réaction à la sanction par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies du rapport Gold­stone qui accuse Israël d’avoir commis des crimes de guerre durant son assaut sur Gaza en 2008-​​09, ce dernier a dénoncé l’ONU et tente de ren­verser le droit inter­na­tional en vigueur.

L’objectif explicite de Tel-​​Aviv est de fournir carte blanche aux Forces de défense israé­liennes (IDF) pour qu’elles puissent faire ce que bon leur semble au nom de la « lutte contre le terrorisme ».

Le rapport du juge sud-​​africain Richard Gold­stone dit que la guerre contre Gaza était « une attaque déli­bé­rément dis­pro­por­tionnée conçue pour punir, humilier et ter­ro­riser une popu­lation civile, pour réduire dra­ma­ti­quement son pouvoir écono­mique régional pour tra­vailler et sub­venir à ses besoins, ainsi que pour lui imposer un sen­timent sans cesse croissant de dépen­dance et de vulnérabilité ».

Gold­stone a affirmé que le Conseil de sécurité de l’ONU devrait trans­mettre l’affaire à la Cour pénale inter­na­tionale si Israël ne pro­cédait pas à une enquête indé­pen­dante sur la conduite de l’armée. Les pays signa­taires des Conven­tions de Genève de 1949 avaient le devoir d’user de leurs pou­voirs de « com­pé­tence uni­ver­selle » afin de chercher et de pour­suivre les res­pon­sables de crimes de guerre, a-​​t-​​il ajouté.

Le pré­sident Shimon Pérès et le premier ministre Benyamin Neta­nyahou se sont immé­dia­tement opposés au vote du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, ont qua­lifié le rapport de biaisé et ont refusé de se conformer à ses recom­man­da­tions. Ehoud Barak, ministre de la Défense et archi­tecte de l’attaque sur Gaza, a refusé même de per­mettre une dis­cussion au sein du cabinet sur la tenue d’une enquête. Le gou­ver­nement voulait donner à l’armée israé­lienne « un plein appui pour per­mettre toute liberté d’action », a-​​t-​​il dit.

Neta­nyahou a insisté qu’aucun officiel israélien n’allait être jugé pour crimes de guerre et a promis qu’un veto (c’est-à-dire celui de Washington) allait rejeter la réso­lution au Conseil de sécurité. Il a donné l’ordre à son gou­ver­nement de pré­parer une « cam­pagne mon­diale » de lob­bying pour modifier les lois inter­na­tio­nales de guerre « dans l’intérêt de qui­conque luttant contre le ter­ro­risme » et dans le but de s’assurer que les pays aban­donnent ou modèrent leurs lois de com­pé­tence universelle.

Israël béné­ficie du soutien incon­di­tionnel de l’administration Obama, qui a qua­lifié le rapport Gold­stone d’inégal tout en faisant du lob­bying pour s’assurer qu’il soit rejeté. Depuis que le rapport a été sanc­tionné, Washington a réitéré à maintes reprises son appui à Israël et a publi­quement cri­tiqué l’ONU.

Cela a atteint un point culminant la semaine der­nière, lorsque le pré­sident Barack Obama a envoyé à Pérès une vidéo de salu­tation flat­teuse pour la confé­rence pré­si­den­tielle de 2009 à Jéru­salem, à laquelle avait assisté en son nom Susan Rice, l’ambassadrice amé­ri­caine aux Nations unies.

Prenant la parole lors d’une confé­rence, Rice a montré clai­rement l’attitude de Washington vis-​​à-​​vis l’ONU, une ins­ti­tution qu’elle a décrite comme étant « mani­fes­tement impar­faite ». Elle a rendu clair que l’autorité de l’ONU doit être invoquée seulement lorsqu’elle s’accorde avec les intérêts amé­ri­cains et qu’elle doit être écartée lorsqu’elle ne cor­respond pas à ces mêmes intérêts.

« Rien ne peut rem­placer la légi­timité que l’ONU peut trans­mettre ou la tribune qu’elle peut offrir pour mobi­liser les coa­li­tions les plus larges pos­sibles pour s’attaquer aux défis mon­diaux, de la non pro­li­fé­ration nucléaire à la santé mon­diale », a-​​t-​​elle dit.

« Mais les Nations unies sont une ins­ti­tution com­posée de nations », a-​​t-​​elle pour­suivi. « Elle s’élève ou s’écroule selon la volonté de ses membres. Et les Nations unies doivent faire plus, beaucoup plus, pour vivre à la hauteur des braves idéaux de sa fon­dation — et ses états membres doivent, une fois pour toutes, rem­placer le venin anti-​​Israël par une recon­nais­sance de la légi­timité d’Israël et de son droit d’exister en paix et en sécurité. »

Pour Obama, comme pour le pré­sident Bush avant lui, les Nations unies sont un outil utile lorsqu’elles sou­tiennent et légi­timent les intérêts géo­po­li­tiques de Washington. Elles le sont également lorsque les réso­lu­tions onu­siennes four­nissent un pré­texte pour le lan­cement d’une guerre illégale d’agression contre l’Irak.

Cependant, lorsqu’une ins­tance de l’ONU tente de rap­peler Israël à l’ordre, son action est dénoncée par Rice comme étant « fon­da­men­ta­lement inac­cep­table ». Cela contraste pro­fon­dément avec l’attitude de Washington envers l’Iran.

À l’instant même, les Etats-​​Unis tentent d’invoquer l’autorité des Nations unies, à travers l’Agence inter­na­tionale de l’énergie ato­mique (AIEA) et du Conseil de sécurité, pour menacer l’Iran et aller de l’avant avec ses projets pour la domi­nation stra­té­gique des régions riches en énergie du Moyen-​​Orient et de l’Asie centrale.

Lorsqu’il est question de Téhéran, qui n’est pas accusé de crimes de guerre, mais tente de déve­lopper un pro­gramme nucléaire comme le permet le Traité de non-​​prolifération nucléaire (un pro­gramme pour lequel, selon l’AIEA, on n’a pas de preuve nette qu’il vise à acquérir l’arme nucléaire), Obama a affirmé sans équi­voque « Le gou­ver­nement iranien doit main­tenant faire la preuve par ses agis­se­ments qu’il a des inten­tions paci­fiques ou alors il devra se sou­mettre aux normes inter­na­tio­nales et à la loi internationale. »

La poli­tique de Washington, comme celle de Londres, de Berlin ou de Paris, est entiè­rement déter­minée par ses ambi­tions impé­ria­listes de contrôler les res­sources et les marchés mon­diaux. L’ONU n’étant en réalité rien d’autre qu’une cou­verture pra­tique ou un endroit où mar­chander pour la satis­faction de ces ambi­tions. Le régime actuel en Iran est vu comme un obs­tacle à ces visées.

Israël a long­temps été le gardien des intérêts des Etats-​​Unis dans la région et, aujourd’hui, il offre une voie pro­bable d’attaque mili­taire sur Téhéran et ces ins­tal­la­tions nucléaires, si Washington en décidait ainsi.

Tout en cher­chant à défendre un allié stra­té­gique, les Etats-​​Unis et l’Europe sont déter­minés à éviter la création d’un pré­cédent dan­gereux pour eux qui pour­raient mener à des pour­suites pour leurs propres crimes de guerre en Irak, en Afgha­nistan et au Pakistan.

Neta­nyahou sait tout cela. Il a averti les grandes puis­sances dans sa réponse au rapport Gold­stone : « Il ne s’agit pas d’un pro­blème seulement pour nous. S’ils accusent des offi­ciers de l’IDF, des com­man­dants de l’IDF, des soldats de l’IDF, des pilotes de l’IDF et même des diri­geants, ils vont vous accuser vous aussi. Quoi, l’OTAN ne combat-​​il pas en plu­sieurs endroits ? Quoi, la Russie ne combat-​​elle pas en plu­sieurs endroits ? »

Une telle conni­vence poli­tique explique pourquoi les Etats-​​Unis laisse Israël défier aussi ouver­tement l’ONU, alors que l’Iran est pro­clamé l’ennemi du monde. C’est ce qui explique qu’Obama déclare que les Etats-​​Unis et Israël sont des « démo­craties » qui « peuvent modeler leurs propres des­tinées », alors même que Neta­nyahou cherche à légi­timer des crimes de guerre et qu’au contraire l’Iran est l’objet de sanc­tions et de menaces.

Et c’est pourquoi le premier ministre bri­tan­nique Gordon Brown et le pré­sident français Nicolas Sarkozy ont écrit à Neta­nyahou pour déclarer qu’ils recon­nais­saient à Israël « le droit à l’auto-défense » après l’adoption du rapport Gold­stone alors que Brown demande que l’on trace « les limites à ne pas dépasser » sur la question des « vio­la­tions des enga­ge­ments inter­na­tionaux » de l’Iran.