Israël : le jeu dangereux de Netanyahou

René Backmann, jeudi 26 mars 2009

analyse de l’accord de gou­ver­nement avec les tra­vaillistes obtenu par le chef du Likoud.

Réputé et décoré, à l’époque où il diri­geait "Sayeret Matkal", l’unité d’élite de l’état-major israélien, pour l’audace et la pré­pa­ration minu­tieuse de ses opé­ra­tions, Ehoud Barak est sur le point de pos­tuler aussi pour le titre du poli­ticien israélien le plus ver­satile et le moins res­pec­tueux de sa propre parole. Alors qu’il avait promis, à la veille des élec­tions légis­la­tives qu’il aban­don­nerait ses fonc­tions de ministre de la Défense si son parti n’obtenait pas 20 sièges et pro­clamé qu’il ne ferait jamais partie d’un gou­ver­nement dans lequel siè­gerait l’ultranationaliste Avigdor Lie­berman, alors qu’il avait annoncé, au len­demain de sa spec­ta­cu­laire défaite – la pire de toute l’histoire du parti tra­vailliste – qu’il allait rejoindre "une oppo­sition constructive", il vient de violer simul­ta­nément ces trois enga­ge­ments en acceptant d’entrer au gou­ver­nement de Benyamin Neta­nyahou, comme ministre de la Défense, aux côtés d’un ministre des Affaires étran­gères qui aura pour nom Avigdor Lieberman.

Certes, le chef du Parti tra­vailliste a obtenu l’aval du comité central de sa for­mation – par 680 voix contre 507, soit 59% des délégués – mais il a aussi pro­voqué au sein du vieux parti de Ben Gourion, Golda Meir, Moshe Dayan, Itzhak Rabin et Shimon Peres (désormais rallié au parti cen­triste Kadima) un séisme dont les héri­tiers de la social-​​démocratie et du mou­vement des kib­boutz auront peut être du mal à se remettre. "Vous n’avez pas obtenu un mandat pour nous jeter dans les pou­belles de l’histoire", a lancé à Barak le député Ofir Pines-​​Paz, hostile à l’entrée au gou­ver­nement Neta­nyahou, tandis que l’écrivain Eli Amir déplorait l’agonie d’un parti "arrivé au bout de son chemin".

Si Barak a rem­porté, comme il le pro­clame, une sorte de vic­toire, dans ce mar­chandage avec Neta­nyahou, c’est en obtenant, à la sur­prise générale 5 por­te­feuilles minis­té­riels, un poste de vice ministre, la pré­si­dence de la com­mission des Affaires étran­gères et de la Défense de la Knesset, plus un sub­stantiel volet social – réclamé par la cen­trale syn­dicale His­ta­drout – alors que son parti n’est arrivé qu’en qua­trième position lors du scrutin avec seulement 13 sièges. D’autant que parmi les minis­tères des­tinés aux tra­vaillistes, figurent la Défense – réservée, bien sûr, à Barak – et plu­sieurs por­te­feuilles tech­niques, dotés de budgets généreux, pré­cieux pour entre­tenir une clientèle politique.

Sur le destin du pro­cessus de paix, auquel le parti des signa­taires d’Oslo est en principe attaché – même si Barak n’a jamais approuvé l’accord Oslo 2, étendant l’Autonomie pales­ti­nienne en Cis­jor­danie – les négo­cia­teurs de Neta­nyahou et de Barak ne semblent pas s’être beaucoup attardés. Alors que l’actuelle ministre des affaires étran­gères, Tzipi Livni, chef de Kadima, a décliné jusqu’à présent les invi­ta­tions à par­ti­ciper au gou­ver­nement car elle n’a pu obtenir de Neta­nyahou qu’il s’engage à accepter la création d’un Etat pales­tinien, Barak semble s’être rallié au projet, avancé par le futur premier ministre, de "paix écono­mique" avec les Pales­ti­niens, reposant sur une aide au déve­lop­pement des ter­ri­toires occupés et un accrois­sement de leur auto­nomie mais en aucun cas sur la nais­sance d’un Etat.

L’accord conclu entre les tra­vaillistes et le Likoud, évoque – en termes vagues – le respect des "accords signés" mais ne men­tionne ni l’Etat pales­tinien, ni la Feuille de route, ni la relance du pro­cessus de paix ébauchée lors de la confé­rence d’Annapolis. Ce qui risque fort de rendre dif­ficile les négo­cia­tions que Neta­nyahou affirme vouloir entre­prendre avec l’Autorité palestinienne.

D’ailleurs, au moment même où le Parti tra­vailliste, plus divisé que jamais, approuvait le choix de Barak, la radio de l’armée israé­lienne révélait que Neta­nyahou et Lie­berman, avaient conclu in accord secret pré­voyant la construction de 3000 loge­ments dans le secteur E-​​1, entre Jeru­salem et la colonie de Maale Adoumim – projet que Condo­leezza Rice elle-​​même jugeait incom­pa­tible avec le pro­cessus de paix – et on apprenait que le Likoud s’efforçait d’attirer au sein du gou­ver­nement le parti d’extrême droite Habayit Hayehudi (le Foyer juif), proche des colons et favo­rable à un accrois­sement soutenu de la colonisation.

Ce qui explique, entre autres choses, la litote, abon­damment com­mentée, de Barack Obama. Interrogé mardi lors d’une confé­rence de presse à la Maison-​​Blanche sur les consé­quences de l’arrivée au pouvoir en Israël de Benyamin Neta­nyahou, le pré­sident amé­ricain a répondu que cela n’allait pas rendre "plus simple" la paix avec les Palestiniens…