Israël, la paix et le cheikh Yassine

Alain Gresh, lundi 27 avril 2009

Le quo­tidien israélien Haaretz a publié le 18 avril, sous le titre « “Israel could have made peace with Hamas under Yassin” », un entretien de Kobi Ben-​​Simhon avec le Dr Zvi Sela, un res­pon­sable de la police israé­lienne et psy­cho­logue. Du milieu des années 1970 à la fin des années 1990, le Dr Sela a occupé dif­fé­rents postes dans la police, le dernier étant, entre 1995 et 1998, celui de chef du ren­sei­gnement dans les prisons israé­liennes. Durant cette période de trois ans, il a eu des conver­sa­tions heb­do­ma­daires avec le cheikh Ahmad Yassine, le fon­dateur du Hamas.

« C’était fas­cinant. Il n’y avait pas d’attentat ter­ro­riste ou d’enlèvement durant ces années-​​là qui n’était pas pla­nifié, organisé, décidé de l’intérieur des prisons. C’était là que l’on trouvait les prin­cipaux res­pon­sables du Hamas, y compris Yassine. Il avait les jambes et les bras para­lysés et n’était capable que de bouger la tête, mais c’était une per­son­nalité très forte. Il exerçait un contrôle total sur ce qui se passait à l’intérieur et à l’extérieur de la prison. »

Chargé de récolter des infor­ma­tions sur les cel­lules clan­des­tines pales­ti­niennes, le Dr Sela se rap­pelle que le cheikh Yassine était empri­sonné à Hadarim, près de Natanya, et qu’il vivait dans des condi­tions très dif­fi­ciles. « Nous lui ren­dions les choses dif­fi­ciles. Il n’avait pas le droit de recevoir des visites (…) Nous le gar­dions dans une petite cellule où la tem­pé­rature dépassait 45° en été et où il gelait en hiver. Ses cou­ver­tures étaient sales et sen­taient mauvais. C’est ainsi qu’il vivait. Je l’ai trouvé très intel­ligent et aussi conve­nable (decent). Nous nous sommes engagés dans une guerre des esprits et nous savions qu’après chaque bataille quelqu’un mourrait, soit dans mon camp, soit dans le sien. » (…)

« Je lui disais tou­jours : “Arrêtez de faire sauter des bus, arrêtez de tuer des femmes et des enfants.” Il me répondait : “Tzvika, écoute, nous avons eu de bons pro­fes­seurs : vous avez créé votre Etat grâce à votre force mili­taire. Les morts que je vous cause sont pour créer un Etat, mais vous vous tuez des femmes et des enfants pour défendre l’occupation. Vous avez déjà un Etat. Vous êtes sales et hypo­crites. Je n’ai aucune volonté de vous détruire, tout ce que je veux est un Etat.” »

Etonné, le jour­na­liste demande au Dr Sela si le cheikh lui avait dit qu’il recon­naî­trait Israël ?

« Oui. C’était un homme intel­ligent et cou­rageux. Cruel, mais cré­dible. Il a donné sa vie pour la liberté de son peuple. J’ai ten­dance à penser que si nous avions essayé de faire la paix avec lui, nous aurions réussi. Il pensait que la raison pour laquelle les Israé­liens négo­ciaient avec Arafat était que nous étions très intel­li­gents, parce que nous savions que cela n’aboutirait pas. Selon lui, Arafat était pro­fon­dément corrompu. »

Le Dr Sela raconte ensuite un épisode. Il est chargé de demander à Yassine l’emplacement du corps du soldat Ilan Sa’adon. En échange, Israël serait prêt à libérer le cheikh. Le cheikh lui répond que cela serait désho­norant pour lui d’échanger sa liberté contre un cadavre. « Je vous don­nerai le corps parce que vous me le demandez. Je com­prends la douleur de la famille, mais promettez-​​moi de ne pas me libérer en échange. Et promettez-​​moi de dire à ma famille, si je meurs en prison, combien je les ai aimés, combien j’ai rêvé de res­pirer leur parfum. »

Le Dr Sela revient sur un autre épisode, celui de l’échange de pri­son­niers entre le gou­ver­nement israélien et le Hez­bollah, en juin 2008, qui a abouti à la libé­ration de Samir Qantar, accusé d’avoir tué, trente ans aupa­ravant, les membres d’une famille d’un kib­boutz, dont une fillette de cinq ans.

« Nous avons fait de Samir Qantar je ne sais quoi, le meur­trier de Danny Haran et de sa fille Einat, l’homme qui avait fait éclater la tête de la fillette. Ceci est absurde, c’est une affa­bu­lation. Il m’a dit qu’il ne l’avait pas fait et je le crois. J’ai fait une enquête sur l’événement dans le cadre d’un livre que je prépare sur les prises d’otage. »

« Il m’a dit : “Si j’avais voulu tuer Danny et sa fille, je les aurais tués dans la maison. Je les ai emmenés au bateau parce que je voulais des otages. Je n’avais aucun intérêt à leur faire du mal. Après que je les ai emmenés au bateau, des coups de feu ont éclaté et je suis revenu en arrière pour aider mon com­mando sur la plage. Danny, le père, n’arrêtait pas de crier, “arrêtez de tirer, bande d’idiots”. Lui et sa fille ont été trouvés morts dans le bateau. J’étais sur une petite colline, tirant sur vos soldats, et le bateau était à 20 mètres, avec Danny et la fille.” »