Israël extermine, le monde se tait

Rania Adel, jeudi 6 mars 2008

Après plu­sieurs ten­ta­tives pour se débar­rasser du Hamas, Israël a opté pour la manière forte, faisant un usage excessif de la vio­lence et ne faisant aucune dis­tinction entre acti­vistes et civils.

Les négo­cia­tions de paix entre l’Autorité pales­ti­nienne et Israël ne sont plus. Le pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbass a en effet décidé de sus­pendre les pour­parlers avec Tel-​​Aviv en réponse à l’offensive en cours dans la bande de Gaza qui a entraîné la mort de plus d’une cen­taine de Pales­ti­niens, dont de nom­breux civils, en cinq jours.

Après avoir pro­clamé dimanche jour de deuil national, M. Abbass a ordonné « la sus­pension des négo­cia­tions (…) jusqu’à l’arrêt de l’agression (israé­lienne) », a déclaré un col­la­bo­rateur du pré­sident pales­tinien à Ramallah, en Cis­jor­danie. Dénonçant un « holo­causte », il n’est néan­moins pas allé jusqu’à pro­clamer la rupture des négo­cia­tions menées sous l’égide des Etats-​​Unis et aux­quelles le Hamas, qui a pris le contrôle de la bande de Gaza en juin, est hostile. Saëb Eraqat, chef des négo­cia­teurs pales­ti­niens, a affirmé que les négo­cia­tions de paix avec Israël étaient, pour l’heure, « enterrées sous les maisons détruites de Gaza ».

En brouille avec M. Abbass, le Hamas a appelé à la for­mation d’un cabinet d’union nationale d’urgence.

Côté israélien, Arye Mekel, porte-​​parole de la ministre israé­lienne des Affaires étran­gères Tzipi Levni, qui conduit les négo­cia­tions, a déclaré que la décision des Pales­ti­niens était « une erreur » et a exprimé l’espoir que les dis­cus­sions reprennent « dans un très proche avenir ». Mais Israël est loin d’arrêter ses incur­sions pour faire cesser les tirs de roquettes sur son ter­ri­toire qui ont pro­voqué la mort, mer­credi dernier, d’un habitant de Sderot, dans le sud du pays. Bien qu’accusé de faire un usage excessif de la force, il a menacé d’intensifier son offensive ter­restre et aérienne. « Israël n’a pas l’intention d’arrêter le combat contre les orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, ne serait-​​ce qu’une seule minute », a dit le premier ministre Ehud Olmert lors du conseil des ministres. « Cela ne se fera pas dans les deux jours, mais nous pour­sui­vrons nos acti­vités de toutes nos forces et nous devons nous pré­parer à l’escalade, parce que la grande opé­ration ter­restre est une réalité tan­gible », a de son côté assuré le ministre de la Défense Ehud Barak. M. Barak a avisé des pays amis qu’Israël pré­parait une offensive contre les acti­vistes pales­ti­niens à Gaza et son adjoint Matan Vilnaï a prévenu ces der­niers qu’ils s’exposaient à une « shoah » s’ils pour­sui­vaient leurs tirs de roquettes contre l’Etat hébreu.

Les agres­sions israé­liennes ont été dénoncées par presque toute la com­mu­nauté inter­na­tionale. A New York, Ban Ki-​​moon, secré­taire général de l’Onu, avait déploré un usage « excessif » de la force et réclamé l’arrêt de l’offensive de Tsahal. Dans une décla­ration adoptée après cinq heures de débats, les membres du Conseil de sécurité ont, quant à eux, exprimé leur pro­fonde inquiétude au sujet des pertes civiles et réclamé l’arrêt des vio­lences. La Slo­vénie, qui assure la pré­si­dence de l’Union euro­péenne, a condamné l’offensive israé­lienne jugée dis­pro­por­tionnée et contraire au droit inter­na­tional. Un com­mu­niqué de la pré­si­dence réclame aussi l’arrêt immédiat des tirs de roquettes. « La pré­si­dence (euro­péenne) rejette la punition col­lective de la popu­lation de Gaza », dit notamment un com­mu­niqué publié peu avant le départ pré­cipité du porte-​​parole de la diplo­matie euro­péenne, Javier Solana, pour Israël et la Cisjordanie.

Le processus de paix menacé

Devant la dégra­dation de la situation et les menaces pesant sur un pro­cessus relancé sous l’égide du pré­sident George W. Bush, la Maison Blanche a appelé dimanche à la fin des vio­lences. La secré­taire d’Etat amé­ri­caine Condo­leezza Rice, arrivée mardi dans la région, tâche pour sa part d’arrêter un engrenage qui pourrait broyer les nou­velles négo­cia­tions de paix lancées en grande pompe à Anna­polis (Etats-​​Unis) fin novembre. Pro­fitant de sa visite, des voix se sont élevées pour demander à Mme Rice de s’impliquer davantage dans les pour­parlers de paix, comme celle du roi Abdallah II de Jor­danie. « Le temps presse et nous avons besoin que les Etats-​​Unis soient com­plè­tement impliqués, qu’ils influencent le cours des dis­cus­sions, qu’ils sur­veillent les progrès et qu’ils aident à réduire les diver­gences afin de par­venir à un accord final avant fin 2008 », a-​​t-​​il déclaré vendredi.

Mais les Etats-​​Unis ont-​​ils vraiment l’intention de s’engager davantage ? Pour Scott Lasensky, un expert du Proche-​​Orient à l’USIP (United States Ins­titute of Peace), la réponse est à la négative. « Sur le terrain, nous appa­raissons n’offrir aucune idée utile pour résoudre le pro­blème de Gaza. Et aux plus hauts niveaux, en termes de diplo­matie, nous ne sommes même pas dans la même pièce », explique-​​t-​​il. Selon lui, « l’une des prin­ci­pales leçons des négo­cia­tions passées est qu’Israéliens et Pales­ti­niens ne peuvent pas être livrés à eux-​​mêmes, parce qu’il y a trop d’asymétries de pouvoir. Ça ne fonc­tionne tout sim­plement pas ».

Les ana­lystes s’accordent sur le fait qu’aucune pression ne sera vraiment exercée sur Israël pour qu’il arrête son opé­ration « hiver chaud ». Reste à savoir pour combien de temps durera cette agression israé­lienne ? De nom­breuses raisons conduisent à penser que l’escalade actuelle entre Israël et le Hamas à Gaza va per­durer. L’Etat hébreu pour­suivant des objectifs poli­tiques à la fois à court et à long termes dans cette escalade.

Séparer Gaza de la Cis­jor­danie, à la fois de facto et de jure, constitue l’élément majeur de la stra­tégie uni­la­térale israé­lienne, qui avait débuté avec l’évacuation de Gaza. Israël espère ainsi miner les aspi­ra­tions pales­ti­niennes quant à la consti­tution d’un Etat sur tous les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés y compris en Cis­jor­danie et à Jéru­salem. Cet objectif était der­rière le blocus imposé dès l’accession au pouvoir du Hamas ; mais lorsqu’une brèche a été ouverte sur la fron­tière avec l’Egypte, la visée d’Israël a échoué, ce qui a contraint les Israé­liens à repenser les choses, d’où l’escalade actuelle d’Israël sur Gaza. Mais le dilemme dans lequel se retrouvera bientôt Israël, c’est que s’il veut écraser le Hamas, le prix à payer sera une réoc­cu­pation com­plète de la totalité de la bande de Gaza, ce dont Israël a déjà une longue et amère expérience.