Israël et les transferts mondiaux d’armement

Jean-​​Paul Hébert - Supplément Pour la palestine n°55, mercredi 7 novembre 2007

Sur les cent pre­mières firmes mon­diales d’armement, quatre sont israé­liennes. Tel-​​Aviv béné­ficie d’une aide écono­mique et mili­taire impor­tante de Washington. Mais ses vel­léités de plus grande auto­nomie ont ren­forcé les coopé­ra­tions d’Israël avec l’Europe. Ce qui pourrait constituer un moyen de pression réel sur la poli­tique israé­lienne si l’Europe en avait la volonté politique.


Rq. Les sources

La mesure des trans­ferts mon­diaux d’armement dépend d’un nombre res­treint de sources non homo­gènes. Aucune d’entre elles ne donne de résultats irré­fu­tables, mais leur rap­pro­chement donne des ordres de grandeur que l’on peut uti­liser jusqu’à plus ample informé.

En ce qui concerne les données mon­diales, on utilise géné­ra­lement trois grandes sources, dont deux donnent des données en volume moné­taire, une en quan­tités physiques.

Les deux pre­mières sources sont les publi­ca­tions du SIPRI (Stockholm Inter­na­tional Peace Research Ins­titute) d’une part et du Service de recherche du Congrès amé­ricain (CRS) (Congres­sional Research Service) d’autre part.

Le SIPRI publie depuis 1966 un annuaire important qui com­prend notamment une évaluation des trans­ferts d’armes majeures. Les chiffres du SIPRI (exprimés en dollars aux prix de 1990 pour les der­nières paru­tions) ne sont pas la mesure réelle des flux finan­ciers cor­res­pon­dants aux trans­ferts mon­diaux, mais d’un indi­cateur basé sur l’ensemble des contrats mon­diaux col­la­tionnés par le SIPRI aux­quels l’institut suédois applique sa propre grille de prix de façon à pouvoir faire des com­pa­raisons dans le temps et dans l’espace. Ces chiffres per­mettent donc d’évaluer les ten­dances du com­merce mondial des armements.

Le CRS publie tous les ans depuis les années quatre-​​vingt dix un rapport d’une cen­taine de pages sur les trans­ferts mon­diaux d’armement avec des données rétros­pec­tives sur huit ans. […] Cette publi­cation est devenue une réfé­rence. Elle n’est pas à l’abri de cri­tiques métho­do­lo­giques car, basée sur les données ras­sem­blées par les ser­vices amé­ri­cains, elle vise à dif­fuser l’image forgée par ces ser­vices de ce que sont les trans­ferts mon­diaux. Néan­moins son usage s’est généralisé.

Enfin les données en quan­tités phy­siques sont celles qui sont publiées tous les ans depuis 1992 dans le registre de l’ONU sur les trans­ferts d’armes clas­siques. Ce registre a des limites : il est basé sur les décla­ra­tions volon­taires des Etats (cer­tains donc s’abstiennent), il ne concerne que sept grandes caté­gories d’armements (chars, blindés, artillerie de gros calibre, avions, héli­co­ptères, navires et mis­siles et lan­ceurs) à l’exclusion des armes légères et de petit calibre. La der­nière caté­gorie (mis­siles et lan­ceurs) est hété­rogène. Les décla­ra­tions n’entraînent aucune véri­fi­cation. Le croi­sement des décla­ra­tions montre des inco­hé­rences, parfois signi­fi­ca­tives. Mais là encore l’accumulation depuis quinze ans constitue un corpus exploi­table. C’est donc en gardant en tête ces pré­ci­sions qu’on lira les tableaux sui­vants. Enfin, en ce qui concerne les trans­ferts d’armement, il faut dis­tinguer les com­mandes et les livraisons. C’est le plus souvent le premier chiffre qui est publié dans la presse, mais c’est le second qui constitue la réalité des transferts.[…]


Dans sa der­nière livraison, le SIPRI (tableau 1) , avec les données cumulées sur la période 2001-​​ 2005, classe Israël au dou­zième rang mondial des ven­deurs d’armes. Sur la période 2000-​​2004 Israël était en neu­vième position, et l’examen sur une période plus longue montre que son rang oscille autour de la dixième place.

Tableau 1  : Prin­cipaux four­nis­seurs mon­diaux d’armements selon le SIPRI (cumul 2001-​​2005)

Rang Pays Montant (en mil­lions de dollars 1990)
1 Russie 28982
2 USA 28236
3 France 8573
4 Alle­magne 5603
5 Royaume-​​Uni 3933
6 Ukraine 2226
7 Canada 1971
8 Pays-​​Bas 1868
9 Italie 1858
10 Suède 1760
11 Chine 1583
12 Israël  1471

- Israël, fournisseur et client mondial

De son côté le CRS place Israël au sep­tième rang mondial en ce qui concerne les com­mandes (tableau 2) pour la période 1998-​​2005, avec qua­siment 8 mil­liards de dollars de com­mandes reçues, pro­venant majo­ri­tai­rement de pays en voie de déve­lop­pement (47 mil­liards de dollars) et au hui­tième rang en ce qui concerne les livraisons (tableau 3) avec 5,6 mil­liards de dollars, là encore majo­ri­tai­rement effec­tuées vers des pays en voie de déve­lop­pement (3,2 mil­liards de dollars).

Tableau 2  : Com­mandes mon­diales d’armements : prin­cipaux four­nis­seurs selon le CRS (1998-​​2005) (en mil­liards de dollars courants)

Pays Valeur 1998-​​2005 Pays déve­loppés Pays en déve­lop­pement
1 Etats-​​Unis 97,1 30,1 67,1
2 Russie 41,6 2,8 38,8
3 France 30 11,7 18,3
4 Alle­magne 17 12,0 5,0
5 Royaume-​​Uni 14,9 5,0 9,9
6 Chine 9,1 0,8 8,3
7 Israël 7,9 3,2 4,7
8 Suède 6,8 4,6 2,2
9 Espagne 5,7 3,0 2,7
10 Italie 5,6 3,4 2,2
11 Ukraine 5,5 2,7 2,8
Total 241,2 79,3  162

Tableau 3  : Livraisons mon­diales d’armements : prin­cipaux four­nis­seurs selon le CRS (1998-​​2005) (en mil­liards de dollars courants)

Pays Valeur 1998-​​2005 Pays déve­loppés Pays en déve­lop­pement
1 Etats-​​Unis 97,6 34,4 63,2
2 Royaume-​​Uni 35,1 7,4 27,7
3 Russie 30,5 2,5 28
4 France 27,7 4,7 23
5 Alle­magne 10,8 7,8 3
6 Suède 8,1 3,9 4,2
7 Chine 6,3 0,7 5,6
8 Israël 5,6 2,4 3,2
9 Canada 4,9 4,9 0
10 Ukraine 4,9 2,3 2,6
11 Italie 2,9 1,5 1,4
Total 234,4 72,5  161,9

Comme client, Israël est classé par le SIPRI (tableau 4) au sep­tième rang mondial pour la période 2001-​​2005. Et entre 1998 et 2005, le CRS évalue sa position au sixième rang mondial (tableau 5) en ce qui concerne les com­mandes avec 9,5 mil­liards de dollars et au sep­tième rang mondial (tableau 6) avec 9,2 mil­liards de dollars pour les livraisons.

Tableau 4  : Prin­cipaux ache­teurs mon­diaux d’armement selon le SIPRI (cumul 2001-​​2005)

Rang Pays Montant (en mil­lions de dollars 1990)
1 Chine 13343
2 Inde 9355
3 Grèce 6105
4 Emirats arabes unis 4867
5 Royaume-​​Uni 2927
6 Egypte 2901
7 Israël  2873

Tableau 5  : Com­mandes mon­diales d’armement 1998-​​2005. Prin­cipaux clients (pays en déve­lop­pement) selon le CRS

Rang Pays Montant (en mil­liards de dollars)
1. Inde 20 700
2. Emirats arabes unis 17 600
3. Chine 16 700
4. Arabie saoudite 14 600
5. Egypte 13 600
6. Israël 9 500
7. Taïwan 8 900
8. Corée du Sud 6 900
9. Afrique du Sud 6 100
10. Pakistan  5 900

Tableau 6  : Livraisons mon­diales d’armement 1998-​​2005. Prin­cipaux clients (pays en voie de déve­lop­pement) selon le CRS

Rang Pays Montant (en mil­liards de dollars)
1. Arabie Saoudite 50 100
2. Chine 14 300
3. Taïwan 13 900
4. Emirats arabes unis 11 400
5. Egypte 10 300
6. Inde 9 500
7. Israël 9 200
8. Corée du Sud 7 600
9. Pakistan 7 600
10. Koweit  3 700

L’ensemble de ces données - au delà des varia­tions par­ti­cu­lières - situe donc Israël à un rang notable dans les trans­ferts mon­diaux d’armement : après le premier groupe de pays (États-​​Unis, Russie, France, Royaume-​​Uni, Alle­magne) qui occupe tou­jours les cinq pre­mières places, Israël fait partie d’un second groupe où il côtoie notamment la Chine, l’Italie ou la Suède […]

Selon les maté­riels fournis sur la période 1992-​​2005 tels que recensés dans les décla­ra­tions au registre de l’ONU, (tableau 7), on constate la spé­cia­li­sation d’Israël dans l’artillerie et les mis­siles. En ce qui concerne sa position comme client (tableau 8) on observe que les États-​​Unis sont un four­nisseur quasi exclusif (à l’exception de trois navires alle­mands) pour des quan­tités fort impor­tantes pour chacune des caté­gories, à l’exception des chars, l’armée israé­lienne étant équipée de la pro­duction nationale de chars Merkava.

Tableau 7  : Livraisons de maté­riels majeurs d’armement israé­liens d’après le registre de l’ONU (1992-​​2005)

Type de matériel Client Quantité Total par caté­gorie
Chars Uruguay 15 15
Blindés 5
Bostwana 4
Etats-​​Unis 1
Artillerie 2808
Brésil 2430
Etats-​​Unis 142
Inde 78
Slo­vénie 74
Chili 36
Ouganda 21
Cameroun 18
Colombie 4
Rou­manie 3
Espagne 2
Avions 11
Sri Lanka 5
Equateur 4
Etats-​​Unis 2
Navires Mexique 2 2
Mis­siles et lan­ceurs 174
Etats-​​Unis 132
Turquie 30
Chili 10
Inde  2

Tableau 8  : Impor­ta­tions 1992-​​2005 de maté­riels majeurs d’armement israé­liens d’après le registre de l’ONU

Type de matériel Four­nisseur Quantité Total par caté­gorie
Blindés Etats-​​Unis 457 457
Artillerie Etats-​​Unis 34 34
Avions Etats-​​Unis 256 256
Héli­co­ptères Etats-​​Unis 38 38
Navires Alle­magne 3 6
Etats-​​Unis 3
Mis­siles et lan­ceurs Etats-​​Unis 137  137

Il n’est pas sans intérêt de noter les diver­gences (tableau 9) entre ce que les États-​​Unis déclarent avoir livré à Israël et ce que ce pays déclare avoir reçu des États-​​Unis : si la dif­fé­rence en ce qui concerne les avions (125 avions « de plus » selon Israël) s’explique peut-​​être par un pro­blème de double décla­ration de 120 appa­reils, aucune des autres dif­fé­rences (mino­ration générale des quan­tités par Israël) ne trouve une telle explication.

Tableau 9  : Dis­tor­sions entre les décla­ra­tions amé­ri­caine et israé­lienne au registre de l’ONU (1992-​​2005)

Type de matériel Décla­ration US d’export vers Israël Décla­ration israé­lienne d’importations pro­venant des Etats-​​Unis
Blindés 587 457
Artillerie 64 34
Avions 141 256
Héli­co­ptères 74 38
Navires - 3
Mis­siles et lan­ceurs 3494  137

- Israël, l’Europe et la France

Le code de conduite européen adopté en 1999 par l’Union implique un rapport annuel qui reprend les décla­ra­tions des pays membres. Ce document pourrait être une base sta­tis­tique inté­res­sante mais jusqu’à présent le détail exagéré de ses nomen­cla­tures, sa pré­sen­tation peu lisible maté­riel­lement ainsi que le fait qu’il soit publié uni­quement en anglais à l’exclusion des autres langues de l’Union - notamment à l’exclusion des langues-​​pivots que sont le français et l’allemand dans les­quelles nor­ma­lement tout document de l’Union doit être publié -, font que sa dif­fusion et son influence sont restées mar­gi­nales. Le rapport annuel donne cependant des indi­ca­tions sur les trans­ferts vers Israël (tableau 10), mais le montant indiqué ne cor­respond ni à des livraisons ni à des com­mandes mais à des auto­ri­sa­tions d’exportation (licences issued). Ces chiffres indiquent que pour un montant limité (830 mil­lions d’euros en cinq ans) les tran­sac­tions ont été à 90% réa­lisées par les trois prin­cipaux pro­duc­teurs d’armements de l’Union.

Tableau 10  : Ventes d’armes euro­péennes à Israël d’après les décla­ra­tions au code de conduite européen (2001-​​2005) Valeur des auto­ri­sa­tions d’exportation

Pays Mil­lions d’euros cou­rants  % du total
Alle­magne 363,3 44
France 276,2 33
Royaume-​​Uni 100,4 12
Bel­gique 34,6 4
Tchéquie 11,6 1
Pologne 5,9 1
Italie 5,7 1
Espagne 5,7 1
Slo­vaquie 5,6 1
Autriche 5,2 1
Pays-​​Bas 4,3 1
Grèce 2,4 0
Slo­vénie 1,4 0
Fin­lande 1,0 0
Hongrie 0,6 0
TOTAL UE 828,4  100

Les ventes d’armes fran­çaises à Israël sont connues avec pré­cision depuis 1991 par le rapport au par­lement sur les expor­ta­tions d’armement publié annuel­lement depuis mars 2000 [1]. On voit (tableau 11) que les mon­tants sont faibles, qu’il s’agisse des com­mandes ou des livraisons, en moyenne de l’ordre de 20 mil­lions d’euros par an soit environ 0,4% des expor­ta­tions fran­çaises d’armement [2]. L’importance prin­cipale de ces ventes n’est donc pas d’ordre écono­mique. Il est cependant regret­table qu’on ne connaisse pas les trans­ferts de sens inverse , c’està- dire les impor­ta­tions fran­çaises de matériel mili­taire en pro­ve­nance d’Israël. Le pro­blème n’est pas cir­conscrit à Israël : les données offi­cielles sur les impor­ta­tions sont très lacu­naires […]. Pourtant ces der­nières années la France a passé des contrats avec Israël pour des achats de matériel, notamment des drones Eagle dont trois exem­plaires seront livrés dans le cadre du pro­gramme SIDM [3]. Ces drones, dérivés du drone Heron de IAI (Israël Air­craft Industry) sont réa­lisés par une équipe intégrée EADS/​IAI, dans le pro­lon­gement de l’expérience acquise avec les drones israé­liens Hunter achetés en 1995. Le niveau tech­nique atteint par les firmes israé­liennes dans ce type de matériel leur ouvre les portes d’un nombre signi­fi­catif de marchés pour l’avenir, même si les formes exactes de la coopé­ration indus­trielle dis­si­mulent en partie la coopé­ration israélienne.

Tableau 11  : Ventes d’armes françaises à Israël (1991-​​2005)

Année Com­mandes Livraisons (mil­lions d’euros 2005)
1991 23,5 34,1
1992 61,9 55,1
1993 14,3 48,6
1994 25,7 23,4
1995 17,6 15,3
1996 6,5 11,2
1997 4,7 5,1
1998 10,1 9,0
1999 9,2 4,5
2000 19,4 16,4
2001 20,7 14,1
2002 20,9 16,8
2003 13,6 15,0
2004 24,5 17,7
2005 18,5 13,2
Total 291,1  299,5

- Une industrie en expansion

La mili­ta­ri­sation de la société et de la poli­tique israé­liennes se tra­duisent très concrè­tement par le déve­lop­pement de ses indus­tries d’armement et de ses capa­cités, dans une situation où les quan­tités pro­duites ne sont pas seulement des­tinées à l’entraînement mais sont uti­lisées à grande échelle : du 12 juillet au 14 août 2006, les forces aériennes israé­liennes ont effectué vingt mille sorties aériennes sur le Liban (dont 11% par les drones) sur près de 7000 objectifs, déversant 19 400 bombes et 2 200 mis­siles. En outre des dizaines de mil­liers d’obus ont été tirés sur le Liban [4].

Les firmes israé­liennes d’armement occupent une place pro­por­tion­nel­lement très impor­tante par rapport à la taille du pays (tableau 12) puisque sur les cent pre­mières firmes mon­diales d’armement il y a quatre sociétés israé­liennes : IAI (Israël Air­craft Industry) en pro­gression très marquée grâce à ses pro­duc­tions civiles, IMI (Israël Military Indus­tries) qui a subi une nette contraction de ses effectifs et est en passe de pri­va­ti­sation, Rafael et Elbit Systems, toutes deux implantées dans l’électronique et en pro­gression marquée. C’est aussi la situation de la Russie ou du Japon quand des pays comme l’Italie ou l’Inde n’ont que trois firmes classées dans les cent pre­mières, la Corée du sud, l’Espagne ou la Suède deux seulement ou le Canada une seule.

Tableau 12  : Firmes israé­liennes d’armement classées dans le Top 100 du SIPRI Yearbook 1993 et 2006 (en mil­lions de dollars)

Année Firme Rang Chiffre d’affaires total Chiffre d’affaires d’armement Résultat Effectifs
1991 Israel Air­craft Indus­tries 34 1 410 1 606 22 17 100
2004 Israel Air­craft Indus­tries 33 1 320 11 476 106 28 680
1991 Israel Military Indus­tries 81 490 520 -239 8 500
2004 Israel Military Indus­tries 93 400 450 0 2 400
1991 Rafael 83 450 460 0 5 100
2004 Rafael 61 760 801 45 5 170
2004 Elbit Systems 48 940 940 53  5 500

Cette capacité tech­no­lo­gique se repère dans les per­for­mances récentes de l’industrie israé­lienne qui en 2006, selon le ministère israélien, a exporté pour 4,8 mil­liards de dollars d’armements , se classant ainsi au cin­quième rang mondial, avec notamment des ventes de 1,5 mil­liards de dollars à l’Inde et un mil­liard aux Etats-​​Unis [5]. On peut estimer le chiffre d’affaires total de l’industrie israé­lienne d’armement pour 2006 à 6,4 mil­liards de dollars.

Les firmes israé­liennes mul­ti­plient les ini­tia­tives à l’exportation : c’est ainsi que le contrat de moder­ni­sation des Mirage 2000 de l’armée de l’air indienne, théo­ri­quement dévolu aux firmes fran­çaises, fait l’objet d’une pro­po­sition non sol­li­citée mais très concur­ren­tielle de Elta, filiale de IAI, pour un montant de 1,5 mil­liard de dollars [6]. Dans le même temps Rafael propose un équi­pement de missile d’interception Derby (1,8 mil­liard de dollars) concur­rençant le missile MICA de MBDA. [7]

Par ailleurs IAI a entamé des négo­cia­tions avec la com­pagnie coréenne Korean Aerospace Indus­tries pour la réa­li­sation d’un avion com­mercial 8/​10 places. L’alliance éven­tuelle de ces sociétés de pays cher­chant de manière parallèle à déve­lopper les moyens d’une auto­nomie dans les pro­duc­tions stra­té­giques n’est pas for­tuite. Israël a également des négo­cia­tions en cours avec la Turquie pour des mis­siles anti­mis­siles Arrow (contrat d’un mil­liard de dollars) et pour un satellite mili­taire Gokturk (200 mil­lions de dollars) [8].

Les per­for­mances des sociétés israé­liennes d’armement sont spé­cia­lement déve­loppées dans le domaine de l’électronique de défense, des tech­niques de guidage, de ciblage, du cryptage et des mis­siles et engins associés. De même, les moyens du combat urbain sont des spé­cia­lités reconnues. La guerre d’occupation que mène Israël fournit en effet un lieu d’expérimentation grandeur nature des tech­niques et moyens du combat urbain moderne, associés aux tech­niques de péné­tration de la société pales­ti­nienne, per­mettant de « cibler » les per­sonnes, avec des pro­cédés plus élaborés encore que ceux mis en oeuvre par la dixième division para­chu­tiste de Massu, Trin­quier, Godard et autres Bigeard. La guerre tech­no­lo­gique de haut niveau se met au point dans les ter­ri­toires occupés pour le plus grand service des poli­tiques américains.

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Dessin d’Ibtissam Zein, 11 ans

- L’ambiguïté de la relation israélo-​​américaine

L’appui des Etats-​​Unis à Israël et à sa poli­tique est une constante et se traduit écono­mi­quement par des mon­tants d’aide écono­mique et d’aide mili­taire décisifs. Mais l’industrie israé­lienne cherche à des­serrer quelque peu l’étreinte de son allié qui dans un certain nombre de cas limite sa liberté de manoeuvre. Ainsi, en 2000, Israël avait signé avec la Chine un contrat pour la four­niture de quatre avions radars Phalcon (des Illiou­chyne 76 équipés par IAI de moyens de sur­veillance élec­tro­nique modernes). Pour ce contrat de deux mil­liards de dollars, la Chine avait versé un acompte de 250 mil­lions, mais l’exécution du contrat s’est heurtée à une oppo­sition tenace des Etats-​​Unis, William Cohen déclarant en avril aux diri­geants israé­liens : « Les Etats-​​Unis n’entendent pas appuyer la vente à la Chine d’une telle tech­no­logie parce qu’elle menace la sta­bilité de la région et entre­tient la course aux arme­ments entre Taïwan et Pékin » [9], oppo­sition ren­forcée par la menace du res­pon­sable de la sous-​​commission des opé­ra­tions d’aide inter­na­tionale au congrès, Sony Cal­lahan, de sous­traire de l’aide amé­ri­caine le montant du contrat. Dans un premier temps, les diri­geants israé­liens ont tenté de passer outre et le ministre des Affaires étran­gères, David Lévy, avait déclaré : « Nos amis amé­ri­cains doivent com­prendre que nous avons nos intérêts à défendre. » [10] Mais, malgré l’importance de l’enjeu pour IAI, en juillet, Ehoud Barak était obligé d’écrire aux auto­rités chi­noises pour expliquer qu’il ne pouvait honorer sa signature « à cause des efforts menés conjoin­tement avec les États-​​ Unis pour par­venir à un accord his­to­rique qui pré­serve ses intérêts vitaux. » [11]

Aupa­ravant Made­leine All­bright avait déjà tancé publi­quement les diri­geants israé­liens à propos d’une éven­tuelle acqui­sition d’avions Airbus par la com­pagnie El Al, au lieu d’appareils Boeing, en déclarant à Tel Aviv : « Si El Al, com­pagnie publique, préfère Airbus, adressez-​​vous la pro­chaine fois que vous aurez besoin d’une aide aux Français ou aux Anglais. » [12] De même les sociétés israé­liennes ont dû renoncer aux contrats en dis­cussion avec le Vene­zuela pour ne pas déplaire à Washington, et la vente de système Arrow à la Turquie est sous sur­veillance amé­ri­caine, de même que la com­mer­cia­li­sation des mis­siles Python-​​4 copro­duits par Rafael et la société amé­ri­caine Lockheed-​​Martin.

Dans le passé, c’est sous la pression amé­ri­caine que le projet d’avion de combat Lavi a fina­lement été aban­donné. Et toutes les aides amé­ri­caines ne satisfont pas néces­sai­rement les entre­prises israé­liennes : ainsi la livraison des der­niers 60 F-​​16 de l’armée de l’air israé­lienne s’est-elle faite sur des crédits amé­ri­cains, mais au détriment des intérêts de IAI qui espérait obtenir le marché de remise à niveau des F-​​16 existants.

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Dessin de Fouad Naïf Shahrour, 11 ans.

Une des contra­dic­tions majeures qui pèsent sur l’industrie israé­lienne d’armement est la tension entre l’objectif de fournir aux forces armées les moyens du conflit, éven­tuel­lement glo­balisé, et une ouverture crois­sante au marché inter­na­tional, jus­tifiée par la nécessité d’équilibrer les dépenses sans demeurer dans une dépen­dance excessive des fonds amé­ri­cains. Cela passe aujourd’hui parfois par le fait que des expor­ta­tions israé­liennes sont « dis­si­mulées » dans l’activité de co-​​entreprises euro­péennes : ainsi les mis­siles Spike acquis par la Fin­lande, les Pays-​​Bas, la Rou­manie et la Pologne l’ontils été auprès de Eurospike, co-​​entreprise qui associe depuis 1997 Rafael aux sociétés alle­mandes Diehl et Rhein­metall. De même Rafael com­mer­cialise son système de ciblage Litening par l’intermédiaire de la société alle­mande Zeiss [13].

- Une recherche de coopération avec l’Europe

C’est cette volonté d’augmenter son degré d’autonomie qui explique la stra­tégie de l’industrie israé­lienne d’armement vis-​​à-​​vis de l’Europe, celle d’une recherche de coopé­ration plutôt que d’un affron­tement brutal. Ce mou­vement est spé­cia­lement marqué dans le domaine de la recherche-​​développement, moins visible que celui des pro­duc­tions pro­prement dit et il se traduit par la mul­ti­pli­cation d’accords de recherche, de sous-​​traitance, de coopé­ra­tions, de volumes limités chacun mais qui com­mencent à constituer un ensemble qui va peser, surtout dans les domaines d’excellence israé­liens (drones notamment).

Para­doxa­lement, cette recherche de liens, voire cette cour faite aux indus­tries euro­péennes, peut fournir à la France et à l’Europe des moyens de pression sur Tel Aviv pour l’obliger à changer de poli­tique. De même, Il apparaît sin­gulier que la per­ception offi­cielle fran­çaise de la situation d’Israël dans les ter­ri­toires occupés soit aussi iré­nique que celle qui trans­paraît dans le rapport au par­lement sur les expor­ta­tions d’armes de la France : ce document com­porte en annexe une série de « fiches-​​pays » qui pré­cisent les carac­té­ris­tiques du pays concerné, avec entre autres un champ intitulé « Mesures res­tric­tives et embargos ». Dans le cas israélien, ce champ porte la mention « sans objet », comme si la poli­tique d’occupation israé­lienne ne jus­ti­fiait pas que la France restreigne ses échanges de maté­riels mili­taires avec ce pays…

Le déve­lop­pement récent des liens mili­taires avec Israël doit être un objet d’attention de la part de ceux qui veulent une paix juste et durable dans cette partie du monde.


On trouvera une pré­sen­tation détaillée de l’industrie d’armement israé­lienne dans l’article de Jean-​​Paul Hébert : « Armement et pays émer­gents : Brésil, Israël, Corée du Sud », Cahier d’Etudes stra­té­giques, n°33, juin 2002, 152 pages.

[1] Tableau 11.

[2] Pour les années soixante, on peut lire : Jean-​​​​ Paul Hébert, « Les expor­ta­tions fran­çaises d’armement au début de la cin­quième Répu­blique : la mise en place des éléments d’une poli­tique » in Maurice Vaïsse (dir.), Armement et Vème Répu­blique, CNRS Edi­tions, Paris, 2002, 414 pages. (pages 259-​​280).

[3] Système inté­ri­maire de drone Male, un pro­gramme de 75 mil­lions d’euros.

[4] Voir Air & Cosmos2060, 12 janvier 2007, page 39.

[5] Les Echos, 1er mars 2007.

[6] Air & Cosmos2067, 2 mars 2007, page 20.

[7] Air & Cosmos2068, 9 mars 2007, page 8.

[8] Air & Cosmos2060, 12 janvier 2007, page 14.

[9] Le Monde, 5 avril 2000.

[10] La Tribune, 14 avril 2000.

[11] Le Monde, 14 juillet 2000.

[12] La Tribune, 21 décembre 1999.

[13] Jane’s Defence Weekly, 13 juillet 2005.