Israël et la bombe

Camille Mansour, lundi 14 avril 2008

Un long article de Camille Mansour* sur le nucléaire israélien :
Depuis l’entrée en vigueur du Traité de non-​​prolifération nucléaire en 1970, l’option nucléaire israé­lienne a été l’objet d’un double exceptionnalisme.

Par rapport au nucléaire Israël joue de deux facettes, l’une qui se résoud en une non-​​adhésion au régime inter­na­tional de non-​​prolifération et la seconde qui tient à une ambi­guïté entre­tenue sur l’état de son option nucléaire alors que tout le monde sait qu’il détient la bombe.

L’auteur se propose de recons­truire et de com­prendre la doc­trine nucléaire israé­lienne à partir de la fonction effective remplie par la bombe dans les rap­ports entre Israël et ses voisins depuis la fin des années 1950 et évoque la question et les condi­tions de l’adhésion d’Israël au TNP :

Israël n’est pas signa­taire du TNP, alors que 190 États l’ont fait, y compris tous les États de la région du Moyen-​​Orient. Il prétend main­tenir une poli­tique d’ambiguïté sur l’état de son option nucléaire, alors qu’« il sait que tout le monde sait » qu’il détient la bombe. Afin d’être en mesure de fermer les yeux sur le déve­lop­pement israélien de la bombe, les États occi­dentaux se sont plu à se cacher der­rière la fameuse formule uti­lisée par les diri­geants israé­liens depuis les années 1960 : « Israël ne sera pas le premier à intro­duire l’armement nucléaire au Moyen-​​Orient. » Cependant la non-​​adhésion d’Israël au TNP et sa poli­tique de l’ambiguïté n’ont pas qu’une dimension diplo­ma­tique. Elles recouvrent aussi une cer­taine capacité nucléaire qui est sup­posée déter­miner une doc­trine d’emploi/non-emploi censée être adaptée à l’environnement de l’espace israélien, le tout ayant des consé­quences stratégico-​​politiques sur les rap­ports entre Israël et ses voisins. Dans cet article, j’essaierai de recons­truire et de com­prendre la doc­trine nucléaire israé­lienne à partir de la fonction effective remplie par la bombe dans les rap­ports entre Israël et ses voisins depuis la fin des années 1950 et je conclurai sur la question de l’adhésion d’Israël au TNP.

Un mot d’abord sur la capacité nucléaire, ou ce qu’on appelle com­mu­nément la bombe israé­lienne, c’est-à-dire les têtes nucléaires ainsi que leurs vec­teurs, tant au point de vue de leur nature que de leur nombre. Passant en revue dif­fé­rentes sources sur la question, la Fédé­ration des scien­ti­fiques amé­ri­cains (FAS) estime qu’Israël possède aujourd’hui entre 100 et 200 ogives nucléaires, dont dif­fé­rents types d’armes nucléaires tac­tiques [1].

En ce qui concerne les vec­teurs, la Fédé­ration les détaille comme suit :  – un nombre indé­terminé de mis­siles sol-​​sol (SSM) à courte portée Lance (130 km/​450kg) de fabri­cation amé­ri­caine ;  – une cen­taine de SSM Jéricho-​​1 (500750 km/​500 kg) de conception fran­çaise ;  – quelques fusées Jéricho-​​2 (15004000 km/​1000 kg) déve­loppées par Israël. Cer­tains obser­va­teurs pensent que Jéricho-​​2 consiste en les deux pre­miers étages du lanceur de satellite Shavit ;  – des mis­siles de croi­sière de la famille Popeye, soit lancés à partir d’avions de combat et ayant une portée propre de 150 à 350 km, soit lancés de sous-​​marins Dolphin de fabri­cation alle­mande, avec une portée qui pourrait atteindre 1500 km.

Il faut bien entendu com­pléter ce rapide tableau par la pour­suite active du pro­gramme anti-​​missile Arrow et le déploiement de satel­lites d’observation Offeq per­mettant de détecter le déve­lop­pement de menaces non conven­tion­nelles dans la vaste région entourant le ter­ri­toire israélien.

Malgré le flou entretenu par les auto­rités israé­liennes (y compris des doses d’informations savamment dis­tillées de temps à autre) et les diver­gences qu’on peut constater en relisant la lit­té­rature sur la capacité nucléaire israé­lienne au point de vue de la quantité d’ogives et de la portée exacte des vec­teurs, un consensus émerge sans aucun doute : Israël possède, rela­ti­vement à la France ou même à la Chine, une capacité appré­ciable d’« overkill » à l’encontre de son envi­ron­nement régional et sa panoplie nucléaire inclut des armes tac­tiques. Ceci pose bien évidemment la question de l’adéquation entre, d’une part, les pro­grammes de déve­lop­pement de sys­tèmes d’armes et la capacité tech­no­lo­gique qui en résulte et, d’autre part, la doc­trine qui est sup­posée sous-​​tendre ou accom­pagner l’ensemble.

L’usage de la bombe

Au départ, c’est-à-dire dès la fin des années 1950, l’option nucléaire se voulait être une option de « dernier recours ». On se plaisait à sou­ligner, dans l’entourage du premier ministre de l’époque, David Ben Gourion, l’asymétrie entre Israël et ses voisins, tant au point de vue géo­gra­phique que démo­gra­phique : un ter­ri­toire exigu et sans pro­fondeur stra­té­gique face à un vaste espace arabe ; une popu­lation israé­lienne n’ayant pas encore atteint les deux mil­lions d’âmes face à une cen­taine de mil­lions d’Arabes. Il était commode aussi de mettre en exergue l’asymétrie poli­tique, d’un côté une démo­cratie éprise de paix et de l’autre, des tyrans décidés à la détruire. On pouvait même ima­giner le scé­nario d’apocalypse : une coa­lition d’armées arabes enva­hissant simul­ta­nément Israël de tous les côtés. Face à cette vul­né­ra­bilité sup­posée, la bombe pouvait appa­raître comme consti­tuant la seule police d’assurance pos­sible [2]. Jetant un coup d’oeil rétros­pectif, la plupart des stra­tèges israé­liens pensent aujourd’hui que la stra­tégie nucléaire israé­lienne était la bonne du fait qu’elle n’a cessé de dis­suader une attaque arabe d’envergure visant à la des­truction de l’État juif. Seuls de rares cher­cheurs comme Zeev Maoz ont essayé d’exposer le caractère fal­la­cieux de cette démons­tration [3].

Pour que la per­ception de Ben Gourion à propos de la menace arabe cor­res­ponde à la réalité, explique Maoz, il aurait fallu, à part la rhé­to­rique des diri­geants arabes de l’époque, que se constitue une solide coa­lition inter-​​arabe et que de véri­tables pré­pa­ratifs mili­taires soient entrepris par les États arabes, prin­ci­pa­lement par l’Égypte. Or, poursuit Maoz, au moment où les diri­geants israé­liens déci­daient de se doter de la bombe, c’est-à-dire au tournant des années 1960, la « menace arabe » était en train de s’amenuiser, tant en termes de coa­lition que d’effort militaire.

Il est même légitime de penser que d’autres fac­teurs inci­taient à l’option nucléaire : peut-​​être le désir de faire comme les « grands », de prouver et de se prouver qu’un fossé tech­no­lo­gique sépare Israël de ses voisins. Pourtant, ce n’est pas l’inadéquation entre la décision israé­lienne de déve­lopper le nucléaire et la conjoncture pré­valant à l’époque qui pose véri­ta­blement pro­blème. Sup­posons en effet que l’option nucléaire n’était pas liée à la conjoncture et était plutôt le produit d’une per­ception israé­lienne qui se voulait prévoir la pire éven­tualité, même impro­bable, sur le long terme. La question qui se pose alors, c’est de savoir si le pro­gramme nucléaire israélien puis la détention effective de la bombe ont dis­suadé véri­ta­blement les États de la région et de quelle manière depuis le milieu des années 1960 jusqu’à aujourd’hui.

Tout indique au départ que, dès la fin des années 1950, l’Égypte n’ignorait pas que le réacteur de Dimona était sus­cep­tible de servir à un usage mili­taire et le pré­sident Nasser lui-​​même évoqua la question dans un dis­cours en décembre 1960. Quand, en 1963, des émis­saires du pré­sident Kennedy lui pro­po­sèrent que Washington oeuvre en vue d’un contrôle du pro­gramme nucléaire israélien en contre­partie du gel de l’effort égyptien visant à déve­lopper des mis­siles balis­tiques, Nasser répondit que la poli­tique de l’Égypte à l’égard d’Israël était une poli­tique défensive et que la pro­duction par Israël de matières fis­siles à usage mili­taire por­terait l’Égypte à anti­ciper par une « guerre de pro­tection » [4].

Si l’Égypte, au cours des années sui­vantes a bien été en deçà de cet aver­tis­sement, ce n’est pas parce qu’elle en a été dis­suadée par la bombe israé­lienne, mais parce que l’amour-propre dans les consul­ta­tions diplo­ma­tiques amène à prendre des posi­tions qui ne sont pas néces­sai­rement pro­gram­ma­tiques. Car si d’une part, les diri­geants égyp­tiens s’étaient sentis dis­suadés par la bombe israé­lienne en devenir et si d’autre part, leur poli­tique de défense avait été réel­lement volon­ta­riste, ils auraient ren­forcé leur potentiel mili­taire clas­sique pour être en mesure de faire face à la supré­matie israé­lienne (au lieu par exemple d’envoyer le tiers de l’armée égyp­tienne guer­royer au Yémen).

Bien entendu, cela ne veut pas dire que la dis­suasion israé­lienne ne fonc­tionnait pas, mais elle était d’ordre conven­tionnel. Quant au profil bas qu’Israël voulait main­tenir à propos de son pro­gramme nucléaire mili­taire (ce qu’on qua­lifie de poli­tique d’ambiguïté), il n’ajoutait rien à la dis­suasion israé­lienne, comme on le prétend, mais le silence qui l’accompagnait arran­geait plutôt une Égypte nas­sé­rienne sen­sible aux réac­tions éven­tuelles de l’opinion publique arabe.

La rupture du statu quo en mai 1967 par l’Égypte (demande du retrait des forces d’interposition de l’ONU, déploiement de l’armée égyp­tienne dans le Sinaï) en réponse aux menaces israé­liennes contre la Syrie consti­tuait sans aucun doute un défi à la dis­suasion conven­tion­nelle israé­lienne, tout en étant du point de vue égyptien une démons­tration de force essen­tiel­lement poli­tique. A cet égard, il ne semble pas que l’option nucléaire israé­lienne ait été un facteur dans la prise de décision du Caire.

Cependant, telle n’était pas la per­ception à Tel-​​Aviv puisque, on le sait main­tenant, le souci de pro­téger le réacteur de Dimona constitua un des fac­teurs ayant amené les diri­geants israé­liens à lancer l’attaque pré­ventive au début du mois de juin. Il semble aussi qu’à la fin du mois de mai, les ingé­nieurs de Dimona ren­dirent opé­ra­tion­nelle la capacité nucléaire israé­lienne en « impro­visant » deux engins nucléaires explosifs [5]. On ignore jusqu’à main­tenant si les diri­geants israé­liens mena­cèrent – en secret – Nasser de repré­sailles nucléaires si jamais il décidait d’une attaque géné­ra­lisée contre le ter­ri­toire israélien.

Quoi qu’il en soit, la ful­gu­rante vic­toire israé­lienne et l’occupation de nou­velles terres arabes pro­vo­quèrent la mise en place – cette fois pro­gram­ma­tique – d’un sub­stantiel effort mili­taire de la part de l’Égypte et de la Syrie. Il serait ridicule, bien entendu, de penser que ces deux pays (qui figurent parmi les pre­miers signa­taires du TNP en 1968) pussent être dis­suadés d’entreprendre cet effort par une quel­conque menace nucléaire israé­lienne. Pour ces deux pays, l’objectif était main­tenant de récu­pérer, par la force s’il le fallait, le Sinaï et le Golan.

S’il pouvait donc y avoir un doute sur les inten­tions arabes en 1967 en ce qui concerne le respect de l’intégrité ter­ri­to­riale d’Israël, le doute n’était plus permis en 1973 quand les troupes égyp­tiennes et syriennes prirent l’initiative de la guerre. Si la dis­suasion nucléaire israé­lienne avait pour but la pro­tection du sanc­tuaire israélien, elle était donc sans objet face à la ten­tative syro-​​égyptienne de prendre pied sur leurs ter­ri­toires perdus quelques années plus tôt. Cependant, là aussi, la réaction des diri­geants israé­liens face à l’attaque-surprise et au choc des batailles perdues entre le 6 et le 8 octobre fut de prendre des mesures « pré-​​nucléaires » et de déployer les mis­siles Jéricho capables comme on sait de porter des têtes nucléaires. Cer­tains pensent que ce déploiement avait pour but prin­cipal de faire pression sur l’administration amé­ri­caine afin qu’elle prenne la décision d’approvisionner l’armée israé­lienne le plus rapi­dement pos­sible. Mais quelle qu’en fût la raison, on ne peut qu’observer l’inadéquation entre l’éventualité de déployer une arme de dernier recours et la nature de la menace égypto-​​syrienne.

C’est au-​​delà de la ligne de front qu’Israël a connu son premier défi nucléaire. En voulant se doter d’un réacteur civil avec l’appui de la France, l’Irak, lui-​​même signa­taire du TNP, voulait pro­ba­blement être en mesure de déve­lopper, s’il le fallait, l’arme nucléaire. Pour l’Irak, la menace résidait plus en Iran qu’en Israël. Mais la des­truction du réacteur Osirak par l’aviation israé­lienne en juin 1981, que beaucoup avaient applaudie à l’époque, exa­cerba les aspi­ra­tions ira­kiennes au lieu d’y mettre un terme : l’objectif irakien devenait cette fois fran­chement mili­taire et était entouré par le plus grand secret. Ici aussi, cela en dit long sur le pré­tendu succès de la dis­suasion nucléaire israé­lienne. Au contraire, l’effort irakien après 1981 et jusqu’au début des années 1990 pouvait être considéré comme s’insérant dans la recherche de la dis­suasion mutuelle avec Israël. Cependant, il n’en était pas moins déstabilisateur.

Pour que la dis­suasion mutuelle opère dans le sens de la sta­bilité, il faut, après une longue course vers la parité, émaillée de crises dan­ge­reuses et d’un dur appren­tissage poli­tique, qu’elle soit reconnue comme telle par les parties. C’est le cas par exemple aujourd’hui de l’Inde et du Pakistan. Or dans le cas présent, l’Irak n’était pas encore parvenu au bout de la course, même si son pré­sident pré­tendait au prin­temps 1990 que son pays était capable de détruire la moitié d’Israël en cas d’attaque de ce dernier, et ceci sur un arrière-​​plan de cam­pagnes très média­tiques à Tel-​​Aviv, Washington et Londres (affaire du canon géant irakien). Peut-​​être Saddam Hussein faisait-​​il une réfé­rence implicite aux mis­siles ira­kiens et à l’arme chi­mique. Mais quoi qu’il en soit, Israël était main­tenant devant le défi de ne pas perdre sa position stra­té­gique domi­nante et sa capacité de dis­suasion nucléaire uni­la­térale et, pour cela, devait consi­dérer la pos­si­bilité de prendre appui sur sa supé­riorité conven­tion­nelle et sa capacité à atteindre avec pré­cision tout objectif irakien ou arabe… Du point de vue du strict équi­libre stra­té­gique, Israël pouvait être tenté (et était par consé­quent perçu comme étant réel­lement tenté) de frapper en premier avant que la menace ira­kienne ne devienne véri­ta­blement crédible.

Et pourtant, rien de la sorte n’eut lieu. Soit les diri­geants israé­liens avaient des doutes sur leur capacité à relever le défi irakien par des frappes pré­ven­tives, soit ils atten­daient un moment favo­rable. La conquête du Koweït par l’Irak, en pro­vo­quant l’intervention amé­ri­caine, leur épargna le dilemme et peut-​​être l’échec. Au len­demain de la défaite infligée à l’Irak par l’armée amé­ri­caine, le jour­na­liste mili­taire israélien Zeev Schiff dira que la façon dont la guerre s’était déroulée avait été « presque un miracle pour Israël », sug­gérant par là que les défis qui étaient posés à la dis­suasion israé­lienne avant l’invasion du Koweït étaient bien plus dif­fi­ciles à relever qu’on ne voulait le recon­naître [6]. Bien entendu, le fait que l’Irak lança ses fusées contre le ter­ri­toire israélien durant la guerre et que Washington demanda fer­mement à Tel-​​Aviv de ne pas riposter atteste aussi de l’échec de la dis­suasion israé­lienne tant conven­tion­nelle que nucléaire.

Il fau­drait peut-​​être en tirer une leçon au point de vue de l’analyse stra­té­gique tant au niveau des obser­va­teurs que des acteurs eux­mêmes  : le fait qu’un système régional soit pénétré par une ou plu­sieurs grandes puis­sances exté­rieures fausse ou au moins com­plique les consi­dé­ra­tions ou per­cep­tions sur les rap­ports de force et la dis­suasion. En enva­hissant le Koweït et en pro­vo­quant la mobi­li­sation mili­taire amé­ri­caine à son encontre, l’Irak l’a appris à ses dépens. Israël lui-​​même n’avait pu déve­lopper son potentiel conven­tionnel et nucléaire que grâce à l’appui actif de la France avant 1967 et à l’appui ou la per­mis­si­bilité amé­ri­caine dès la fin des années 1950.

L’échec de la dis­suasion israé­lienne révélée par la crise du Golfe en 1990-​​1991 n’est pas un échec purement objectif. C’était aussi un échec sub­jectif, et ceci est bien plus grave, puisque la dis­suasion n’a pas pour but de punir, mais de pré­venir et contient par consé­quent pour réussir un rapport psy­cho­lo­gique entre le dis­suadant et le dis­suadé. A partir du moment où les res­pon­sables poli­tiques et mili­taires israé­liens se pré­oc­cupent de la pro­tection des foyers contre les armes chi­miques, soufflent un vent de panique dans leur opinion publique – et ceci fut le cas en 1991 et aussi en 2003 lors de l’invasion amé­ri­caine de l’Irak – et se lancent dans le déve­lop­pement d’un système anti-​​missile, ils mani­festent alors un véri­table doute sur leur propre stra­tégie. Ceci ne veut pas dire bien entendu que les res­pon­sables poli­tiques et mili­taires ne doivent pas se pré­oc­cuper de la pro­tection de leurs conci­toyens, mais il me semble que dans les deux cas en question, ils l’ont fait au prix de la cohé­rence de leur stra­tégie nucléaire et peut-​​être même au prix de son effi­cacité. Essayons de com­prendre pourquoi.

Quel sanc­tuaire israélien ?

Il me semble que la confusion israé­lienne à propos de ce qui fait et ne fait pas partie de son ter­ri­toire, de son sanc­tuaire (jointe à l’arrogance que procure la supé­riorité mili­taire clas­sique), est la raison prin­cipale des doutes et des ques­tion­ne­ments sur la stra­tégie nucléaire israé­lienne. Dès le len­demain de la guerre de 1967, les trois prin­cipaux acteurs du front acceptent pro­gres­si­vement l’idée d’un Israël sou­verain sur le ter­ri­toire tel qu’il était à la veille de la guerre : d’abord l’Égypte ; ensuite la Syrie ; enfin, len­tement mais sûrement, les Pales­ti­niens sous l’égide de l’OLP. Pour ces trois acteurs, aux­quels se sont joints la plupart des États arabes, la fin du conten­tieux avec Israël devait obéir à une équation simple : la paix en échange de la récu­pé­ration de tous les ter­ri­toires occupés en 1967. Cette « conversion », pra­ti­quement linéaire, des acteurs offi­ciels arabes ne signi­fiait nul­lement une recon­nais­sance de la légi­timité his­to­rique du pro­gramme sio­niste, mais elle ne signi­fiait pas moins une dis­po­sition à recon­naître de jure l’État d’Israël dans le cadre de traités de paix.

Le pro­blème, c’est que la même dis­po­sition au com­promis ne s’est pas mani­festée avec la même linéarité côté israélien. Il suffit de rap­peler la fameuse décla­ration de Moshe Dayan après la guerre de 1967 sur le fait que Sharm el-​​ Sheikh sans la paix valait mieux que la paix sans Sharm el-​​ Sheikh, l’annexion de Jérusalem-​​Est, la colo­ni­sation des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés en 1967, l’application du droit israélien sur le Golan. Quant au traité de paix séparé israélo-​​égyptien qui advint en 1979 après le choc de la guerre d’Octobre, son objectif n’était pas uni­quement de faire sortir l’État arabe le plus puissant du cadre de la confron­tation, il était aussi de com­penser l’évacuation du Sinaï par la conso­li­dation de la mainmise israé­lienne sur les autres ter­ri­toires occupés.

Pourtant la détention de la bombe, eu égard à la supé­riorité incon­testée d’Israël au point de vue conven­tionnel, aurait pu être l’objet d’une doc­trine de non-​​emploi dans le but de « sanc­tua­riser » le ter­ri­toire israélien dans ses fron­tières d’avant 1967, ce qui aurait eu pour consé­quence de favo­riser l’idée de l’évacuation des ter­ri­toires occupés au terme de négo­cia­tions sérieuses avec la Syrie et l’OLP et, par un phé­nomène de rétro­action positive, de rendre inutile la bombe israé­lienne dans un Proche-​​Orient apaisé.

Au lieu de cela, et malgré le pro­cessus de Madrid dès 1991 et les accords d’Oslo, le conten­tieux israélo-​​arabe est ravivé : pour­suite de l’occupation du Sud-​​Liban (jusqu’en 2000), échec des négo­cia­tions sur le Golan, aggra­vation de la colo­ni­sation dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, per­mis­sivité amé­ri­caine à l’égard d’Israël, stra­tégie amé­ri­caine agressive dans tout le Moyen-​​Orient. Ayant poli­ti­quement affaibli ceux des acteurs arabes qui avaient misé sur la négo­ciation, voilà qu’Israël contribue de lui-​​même à élargir le cercle de ceux qui s’opposent à lui au-​​delà de l’arabité : axe Iran-​​ Syrie-​​Hezbollah, montée du Hamas, isla­mismes sous dif­fé­rentes formes. Il faut ajouter aussi, que comme du temps de l’arabisme dans les années 1950 et 1960, la répro­bation du com­por­tement israélien par l’opinion publique arabo-​​musulmane est com­mo­dément uti­lisée par des acteurs régionaux afin de marquer des points dans la com­pé­tition qui les met face à face (telle la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, ou la lutte acharnée entre les isla­mistes d’al-Qâ‘ida et cette dernière).

Que signifie tout cela en termes de stra­tégie nucléaire ? Il me semble que l’extension du conten­tieux israélo-​​arabe crée, d’une part, une incer­titude chez les Israé­liens à propos de leur propre doc­trine et, d’autre part, a un effet poten­tiel­lement désta­bi­li­sateur dans leurs rap­ports avec leurs adver­saires. Du point de vue des Israé­liens, la lecture de la nature de la menace devient mal­aisée : comment dis­tinguer ceux qui n’utilisent l’inimitié contre Israël que comme carte dans une com­pé­tition interne ou intra-​​régionale, de ceux qui n’aspirent qu’à la récu­pé­ration des ter­ri­toires occupés en 1967 et de ceux qui veulent la pour­suite du conflit jusqu’à l’établissement d’un État bina­tional dans la Palestine du mandat britannique ?

Ceci a pour consé­quence de la part des diri­geants israé­liens d’exagérer la nature de la menace, de nourrir la crainte que toute concession ne signifie un aveu de fai­blesse, d’entreprendre une quête tou­jours renou­velée de gagner sur tous les fronts et contre toutes sortes de menaces, d’oeuvrer contre toute vel­léité arabo-​​musulmane d’accéder à la tech­no­logie nucléaire et donc à la dis­suasion mutuelle, d’élargir la panoplie de sys­tèmes d’armes pos­sibles au gré des demandes d’un « com­plexe mili­ta­ro­tech­no­lo­gique  » tel le système anti-​​missile et l’ANT, ce qui intro­duirait cette der­nière comme arme de combat en cas de doute sur la capacité à emporter la décision sur le champ de bataille par des moyens conventionnels.

Du point de vue des adver­saires d’Israël, la supé­riorité conven­tion­nelle de ce dernier, sa détention de la bombe et sa mainmise sur les ter­ri­toires occupés pro­voquent en retour des stra­tégies à mul­tiples facettes suivant les acteurs concernés : bombes humaines, bom­bar­dement « arti­sanal » et résis­tance locale (exemples pales­ti­niens), mis­siles de courte et de moyenne portée (exemple Hez­bollah), défense active mi-​​guérilla mi-​​classique contre toute invasion (modèle Hez­bollah 2006, pro­ba­blement imité par la Syrie), mis­siles de longue portée avec pos­si­bilité d’ogives chi­miques (modèle Syrie), déve­lop­pement d’un nucléaire civil à poten­tialité mili­taire (Iran).

L’hésitation (ou la confusion) d’Israël sur la stra­tégie nucléaire est sûrement le résultat de la fameuse « ambi­guïté » éton­namment louée sur sa détention de la bombe. En fait, il ne s’agit pas d’ambiguïté, mais d’opacité [7] ou de camou­flage de la réalité. Ce camou­flage n’a pas uni­quement pour consé­quence de fournir un pré­texte commode à la per­mis­sivité amé­ri­caine (et euro­péenne) à propos de ce que fait Tel-​​Aviv en ce domaine, mais a aussi pour effet d’interdire un débat public à l’intérieur d’Israël sur la question [8].

L’intérêt d’un débat public, c’est d’en cir­cons­crire les termes, de créer pro­gres­si­vement un consensus, de rendre les res­pon­sables politico-​​militaires « comp­tables » de ce qu’ils disent et font, de créer des cer­ti­tudes chez soi et chez l’adversaire sur une question aussi vitale. Certes, il est théo­ri­quement pos­sible qu’une doc­trine précise (telle que « riposte graduée » ou « coup de semonce ») ait été déve­loppée en secret par les stra­tèges israé­liens, mais étant secrète, elle n’est ni déchif­frable par les adver­saires ni n’engage réel­lement les res­pon­sables politico-​​militaires israé­liens si et quand sur­vient une crise. Je pense que dans le domaine nucléaire, une doc­trine secrète équivaut fina­lement à une absence de doctrine.

Il est pos­sible main­tenant de conclure par un retour à la question de l’adhésion d’Israël au TNP. On pourrait penser que le TNP a été dou­blement pro­fi­table à Israël : d’une part, parce que sa non-​​adhésion lui a permis, comme on l’a vu, de garder ses options ouvertes ; d’autre part, et inver­sement, parce que l’adhésion des États voisins lui a permis de béné­ficier des contraintes que le TNP impose à ces États. Mais on a vu aussi que ce « deux poids – deux mesures », loin d’avoir des consé­quences sta­bi­li­santes pour la région, a porté des États comme l’Irak et l’Iran à se nucléa­riser, a été un des fac­teurs de la catas­trophe ira­kienne depuis 1991 et est sus­cep­tible de pro­voquer une grave crise inter­na­tionale avec l’Iran.

Amener Israël à adhérer au TNP indi­querait que les puis­sances occi­den­tales traitent tous les États de la région selon les mêmes prin­cipes et faci­li­terait du même coup le respect par ces der­niers de leurs enga­ge­ments inter­na­tionaux. Bien entendu, l’adhésion d’Israël au TNP devrait se faire en qualité d’État non­nu­cléaire et non, comme cer­tains ont pu le pro­poser, en tant qu’État nucléaire. Cette der­nière éven­tualité qui impli­querait aussi la recon­nais­sance du même statut au Pakistan et à l’Inde ouvrirait une boîte de Pandore au niveau inter­na­tional et aurait des retombées extrê­mement néga­tives au niveau régional.

Il reste qu’il serait naïf de penser que l’adhésion d’Israël au TNP en tant qu’État non-​​nucléaire puisse se faire sans de grandes dif­fi­cultés. L’argument – ou le pré­texte – qu’utilise Israël avec le soutien des puis­sances occi­den­tales est que l’État juif est en danger. Si tel est le cas, la tâche prin­cipale qui incombe à Israël et aux puis­sances qui le sou­tiennent est la recherche de la paix. En d’autres termes, il est important de rompre le cercle vicieux concernant la relation entre la bombe et la pré­tendue situation spé­ci­fique d’Israël : on se refuse à demander la dénu­cléa­ri­sation d’Israël puisque sa sécurité est menacée ; on se refuse à lui demander de prendre les mesures propres à lui assurer véri­ta­blement sa sécurité (retrait des ter­ri­toires occupés) puisqu’il est mili­tai­rement très fort. Pour rompre ce cercle vicieux, les États signa­taires du TNP, c’est-à-dire la com­mu­nauté inter­na­tionale dans son ensemble, devraient faire pression sur les États-​​Unis, prin­cipal pro­tecteur d’Israël, afin que soient simul­ta­nément résolues et la question du conflit israélo-​​arabe et la question de la nucléa­ri­sation d’Israël. L’exemple de l’Afrique du Sud où la fin de l’apartheid a été inti­mement liée à la dénu­cléa­ri­sation indique le chemin à suivre. Le pro­blème, c’est que mal­heu­reu­sement, on n’en est pas là.

[1] Voir la page http://​fas​.org/​n​u​k​e​/​g​u​i​d​e​/​i​s​r​a​el/nu… consultée le 02/​​07/​​2007

[2] Pour le travail le plus récent, quoique jour­na­lis­tique concernant l’origine du choix nucléaire israélien, voir Michael Karpin, The Bomb in the Basement : How Israel Went Nuclear and What that Means for the World, New York : Simon & Schuster, 2006. Pour un travail plus aca­dé­mique, voir : Avner Cohen, Israel and the Bomb, New York : Columbia Uni­versity Press, 1998.

[3] Zeev Maoz, « The Mixed Blessing of Israel’s Nuclear Policy », Inter­na­tional Security, vol. 28, n° 2, automne, 2003.

[4] Cohen, op. cit., p. 246-​​9.

[5] 5 Id., p. 273-​​4.

[6] Zeev Schiff, « Israel After the War », Foreign Affairs, vol. 70, n° 2, prin­temps 1991.

[7] Avner Cohen, « Israel’s Nuclear Opacity : a Poli­tical Genealogy », in Steven L. Spiegel, Jen­nifer D. Kibbe et Eli­zabeth G. Mat­thews, The Dynamics of Middle East Nuclear Pro­li­fe­ration, Lewiston, NY : Edwin Mellen Press, 2001.

[8] Maoz, op. cit., p. 71.