Israël en état de « légitime défense » ?

Jean-​​Claude Lefort, jeudi 6 mars 2008

Le Conseil de sécurité de l’ONU, réuni en urgence sur la situation dra­ma­tique de Gaza, a une nou­velle fois indiqué qu’Israël avait le droit à la « légitime défense ». Il a condamné les « actes de ter­ro­risme » que consti­tuent à ses yeux les tirs de roquettes vers Israël mais aussi le « caractère dis­pro­por­tionné et excessif » de l’action des forces armées israé­liennes dans la bande de Gaza.

Le repré­sentant d’Israël aux Nations unies a indiqué pour sa part que : « C’est le droit d’Israël, et c’est le droit de tous les États d’agir quand ils sont en situation de légitime défense » en s’appuyant pour cela de manière explicite sur « les termes de l’article 51 de la Charte des Nations Unies. »

Il y a dans ces prises de position un premier manque de respect non négli­geable et non sans consé­quences, de la Charte des Nations unies. Que dit, en effet, l’article 51 ? Ceci exac­tement : « Aucune dis­po­sition de la pré­sente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, indi­vi­duelle ou col­lective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures néces­saires pour main­tenir la paix et la sécurité inter­na­tio­nales. Les mesures prises par des Membres dans l’exercice de ce droit de légitime défense sont immé­dia­tement portées à la connais­sance du Conseil de sécurité et n’affectent en rien le pouvoir et le devoir qu’a le Conseil, en vertu de la pré­sente Charte, d’agir à tout moment de la manière qu’il juge néces­saire pour main­tenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales. »

Autrement dit, le droit de légitime défense d’un Etat est stric­tement encadré dans la Charte par deux éléments majeurs : il s’arrête dès que le Conseil prend les « mesures néces­saires » et, deuxiè­mement, celui qui agit pour se défendre doit porter « immé­dia­tement » à la connais­sance du Conseil les mesures qu’il prend. Or aucun de ces deux éléments n’a été rempli s’agissant de Gaza. Plus même : les auto­rités israé­liennes envi­sagent d’autres actions dans le cadre de leur opé­ration mili­taire qu’ils ont nommé « Hiver chaud ».

De plus, que le repré­sentant d’Israël se réfère à la Charte des Nations unies pour jus­tifier les actes commis à Gaza et que cet « argument » soit repris par des membres du Conseil de sécurité pose un vrai pro­blème de cré­di­bilité pour l’Organisation alors qu’Israël, en toute impunité, n’a appliqué stric­tement aucune des très nom­breuses réso­lu­tions onu­siennes qui le contrai­gnaient. Mais il y a plus.

Avec ces décla­ra­tions, et en quelques lignes, nous avons-​​là l’expression de la grille de lecture des événe­ments qui sur­viennent dans le monde, spé­cia­lement au Proche et Moyen-​​Orient, qu’on veut nous imposer et dans laquelle on veut enserrer les esprits.

Cette grille de lecture, abso­lument non conforme aux réa­lités ainsi qu’au droit inter­na­tional, est donc, du même coup, très dan­ge­reuse en ce qu’elle ne débouche sur rien d’autre que sur le chaos et une « catas­trophe » régionale des plus risquée pour tous. Car la « légitime défense » ne se com­prend que s’agissant de deux pays sou­ve­rains dis­posant d’un Etat. Ce n’est pas le cas, loin s’en faut, s’agissant des Ter­ri­toires occupés, inclus Gaza qui ne dispose d’aucune sou­ve­raineté ter­ri­to­riale, aérienne et maritime. Il n’y a pas d’Etat pales­tinien. Il y a par contre une occu­pation israé­lienne armée de ce qui devrait être la Palestine. Et dans ce cas, fort heu­reu­sement, le droit de résister est un droit absolu et reconnu comme une exigence.

Disant cela il ne s’agit pas de se féli­citer des tirs de roquettes et de faire « la guerre avec la peau des autres ». Il s’agit de dire que si l’exigence de l’arrêt de tirs de roquettes est notifiée, alors et avant tout, il faut demander impé­ra­ti­vement « l’arrêt immédiat de l’occupation israé­lienne » et qua­lifier tous les actes commis contre la popu­lation de Gaza comme autant de « crimes de guerre ». C’est d’ailleurs l’opinion du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU.

Pour per­mettre d’aller dans le sens de l’apaisement, une pre­mière mesure devrait être prise par l’ONU : obtenir une trêve (pro­posée à deux reprises mais sans succès par le Hamas), ce qui suppose de nouer des liens adé­quats avec les acteurs concernés, et donc avec le Hamas. D’ailleurs c’est ce qu’a exprimé clai­rement un membre du même Conseil onusien sus­men­tionné. Et le Pré­sident Abou Mazen s’y est déclaré favorable.

En vérité, il y a dans les diverses prises de position rela­tives à Gaza et dans cette absence notoire de mesures adaptées pour mettre fin à l’horreur, une volonté poli­tique sour­noise tout autant qu’inacceptable de jus­ti­fi­cation et d’effacement « obliques » de l’occupation israé­lienne des Ter­ri­toires pales­ti­niens. Or c’est bien l’occupation qui est la cause et non la résul­tante de tout le reste. On veut nous faire admettre que nous n’aurions pas affaire, au Proche-​​Orient, à un pro­blème d’occupation qui dure depuis des dizaines d’années mais à un pro­blème entre deux pays sou­ve­rains. Ainsi on veut pro­pager cette thèse : l’occupé, qui n’est plus reconnu comme tel, est le cou­pable et l’occupant, qui n’existe plus, devient la victime.

Plus que jamais il convient donc pour les défen­seurs de la paix et de la justice de dénoncer ce « jeu » des grandes puis­sances s’agissant du conflit israélo-​​palestinien. Il ne peut y avoir de paix et de sécurité pour Israël sans l’application ferme et résolue des réso­lu­tions des Nations unies. Un Etat pales­tinien – voilà la seule solution pos­sible et por­teuse d’avenir.

Alors que Israël fêtera cette année ses 60 ans d’existence, à tous les paci­fistes et à tous les huma­nistes d’exiger la création d’un Etat pales­tinien et d’obtenir « la justice par le droit ». Une ini­tiative a lieu le 17 mai à Paris pour exprimer ces exi­gences. Cela ne nous démo­bi­lisera pas pour mani­fester avant, sous toutes les formes, dès qu’il le faudra, pour exiger la fin du blocus à Gaza « prison à ciel ouvert » et notre refus des mas­sacres qui endeuille les populations.

Il n’y a pas de solution militaire mais uniquement politique.

Jean-​​Claude Lefort Député honoraire Le 5 mars 2008