« Israël a joué la carte des islamistes »

entretien avec Charles Enderlin, dimanche 6 décembre 2009

Dans son dernier livre, Charles Enderlin montre comment on en est arrivé à un face-​​à-​​face avec le Hamas. Il analyse ici [dans Politis] les dénis de la société israé­lienne, qui ne veut ni voir ni savoir. Il note le consensus d’une presse qui, hormis Haaretz, ignore la réalité palestinienne.

Politis : Vous avez donné comme titre à votre livre « le Grand Aveu­glement », claire allusion à l’attitude d’Israël face à la montée du Hamas. Est-​​ce tou­jours de l’aveuglement, ou une stra­tégie déli­bérée qui consis­terait, de la part d’Israël, à pro­mouvoir le pire de ses ennemis ?

Charles Enderlin : Il faut dis­tinguer plu­sieurs périodes. La pre­mière se situe avant et au tout début de la pre­mière Intifada, c’est-à-dire à la fin des années 1980. À l’époque, Israël a fran­chement joué la carte des isla­mistes, qui étaient encore la confrérie des Frères musulmans, les aidant et les encou­ra­geant contre les natio­na­listes pales­ti­niens de l’OLP. Cela a duré jusqu’à ce que la Mujamma al-​​Islami se trans­forme en Hamas, et même un peu au-​​delà, jusqu’au prin­temps 1988. Ensuite, c’est la 2e Intifada. Là, Israël choisit de frapper Arafat chaque fois que le Hamas commet un attentat. L’exemple le plus édifiant est celui de mars 2002. Le général amé­ricain Antony Zini était sur le point d’obtenir un accord, la Ligue arabe allait pro­poser son plan de paix. Le 27 mars, le soir de la Pâque juive, le Hamas commet un attentat dans un grand hôtel de Netanya [1]. Que fait Ariel Sharon ? Il tourne sa riposte contre Arafat. Il fait réoc­cuper les zones auto­nomes pales­ti­niennes, il fait attaquer les admi­nis­tra­tions, les minis­tères, la police de l’Autorité pales­ti­nienne. Il ordonne le siège du QG d’Arafat à Ramallah. Autre séquence : en 2005, lorsque Sharon décide le retrait uni­la­téral de Gaza – ce qui ne figurait abso­lument pas dans le pro­cessus de paix. Il connaît par­fai­tement le rapport de forces entre le Fatah et le Hamas à Gaza. Il sait que cela peut se ter­miner par la prise du pouvoir par le Hamas. Ensuite, nous passons aux élec­tions pales­ti­niennes de janvier 2006. Dans un premier temps, Israé­liens et Amé­ri­cains décident de poser comme condition au Hamas, pour qu’il soit autorisé à se pré­senter, qu’il accepte les accords de paix signés par Israël et l’OLP. Mais, dans un deuxième temps, ils décident d’autoriser le Hamas à pré­senter des can­didats, tout en sachant par­fai­tement qu’il est en situation de l’emporter. Et on sait que c’est ce qui s’est produit. À chacune de ces étapes, en affai­blissant les natio­na­listes pales­ti­niens, Israël trans­forme un conflit national et ter­ri­torial en confit religieux.

L’avantage d’un conflit reli­gieux, c’est qu’il n’a pas d’issue. Cela sert donc la cause de celui qui dispose de la force et de la meilleure position sur le terrain.

Il y a en effet beaucoup de res­pon­sables israé­liens, à com­mencer par ceux des implan­ta­tions (selon la ter­mi­no­logie uti­lisée en Israël, NDLR), qui sont contre tout accord. Et cette trans­for­mation en conflit reli­gieux sert leur cause. Là-​​dessus, les reli­gieux des deux camps sont dos à dos.

Vous êtes très sévère dans votre livre à l’égard d’Israël, mais aussi à l’égard du Hamas. Selon vous, il n’y a pas de contra­dic­tions, au sein de ce mou­vement, entre des radicaux et des par­tisans d’une poli­ti­sation. Tout au plus, il y a un double langage. C’est bien votre analyse ?

Oui. J’ai fait des dizaines d’interviews de res­pon­sables du Hamas, j’ai écouté des tra­duc­tions de prêches dans des mos­quées, et c’est ma conviction. Il faut com­prendre que le Hamas est un mou­vement reli­gieux. Il n’y a pas de débats idéo­lo­giques au sein du Hamas comme il y en a eu très tôt, dès le début des années 1970, dans l’OLP. Ils sont tou­jours pour une Palestine sur la totalité du ter­ri­toire (de l’ancienne Palestine man­da­taire, NDLR). Ils peuvent à la rigueur s’accommoder d’une trêve de longue durée avec Israël. Ce qui convien­drait par­fai­tement à la droite israé­lienne, qui pourrait, pendant ce temps-​​là, et sans pro­blème, continuer de colo­niser la Cis­jor­danie. L’idée du Cheikh Yassine (fon­dateur du Hamas, tué par Israël en mars 2004, NDLR) a tou­jours été que la région serait un jour ou ­l’autre com­plè­tement isla­misée. Il avait d’ailleurs par­fai­tement fixé les limites de ce que pouvait accepter le Hamas. Il pourrait accepter une Palestine dans les fron­tières de 1967, mais à condition qu’il n’y ait aucun contact direct avec Israël, ni aucune recon­nais­sance d’Israël. Chaque fois que quelqu’un, comme l’ancien pré­sident amé­ricain Jimmy Carter, est revenu de Gaza en déclarant qu’il y avait une recon­nais­sance implicite d’Israël par le Hamas, deux heures ne se sont pas écoulées avant que le Hamas n’apporte un démenti cinglant.

Vous êtes le cor­res­pondant de France 2 en Israël depuis 1980. Comment voyez-​​vous la société israé­lienne aujourd’hui ?

Les Israé­liens sont tra­vaillés par une com­mu­ni­cation gou­ver­ne­mentale très efficace. Ils ne sont plus dans l’urgence d’une solution. Bien sûr, ils sont pour la paix. Et, bien sûr, ils ne veulent pas d’un conflit ouvert avec les États-​​Unis. Mais, pour le reste, je ne vois pas de chan­gement dans l’opinion publique qui met­trait un terme à un conflit qui conduit d’une façon ou d’une autre à la dis­pa­rition de l’Autorité pales­ti­nienne. Les médias israé­liens, à l’exception du quo­tidien Haaretz, ne parlent pra­ti­quement jamais des Pales­ti­niens. Ils ignorent le monde arabe en général. Ils sont devant des émis­sions de télé­réalité. Tout va bien ! La crise écono­mique y est plutôt moins res­sentie qu’en Europe. Et Benyamin Néta­nyahou serait réélu triom­pha­lement si des élec­tions avaient lieu demain.

Est-​​ce à dire que les Israé­liens ne se sou­cient pas de l’avenir, de ce que disent les études démo­gra­phiques – parfois d’ailleurs de façon contra­dic­toire – avec le risque qu’Israël devienne bientôt une autre Afrique du Sud, version apartheid ?

Les Israé­liens en parlent très peu. Un ins­titut proche de la droite, l’institut Shalem, s’efforce d’ailleurs de ras­surer tout le monde en contestant les courbes démo­gra­phiques qui lais­se­raient paraître une crois­sance plus rapide de la popu­lation palestinienne.

Comment est perçue la situation présente ?

On parle ici d’un échec de la diplo­matie amé­ri­caine. Barack Obama avait demandé dans son dis­cours du Caire, le 4 juin, un gel total de la colo­ni­sation. Il n’est plus question aujourd’hui que de « freiner » la colo­ni­sation. Quant aux diri­geants de l’Autorité pales­ti­nienne, ils ne veulent pas négocier tant qu’il n’y a pas un gel total. Ils ont l’intention de se tourner vers le Conseil de sécurité de l’ONU. Du côté du gou­ver­nement israélien, on vient de faire cette pro­po­sition d’un gel de dix mois de la colo­ni­sation. Mais, dans le pro­gramme du Likoud, ne figurent ni les mots « pro­cessus de paix » ni les mots « État pales­tinien ». Neta­nyahou a tiré le bilan de sa défaite de 1999. À l’époque, ce n’était pas la gauche qui l’avait fait tomber, mais la droite de sa coa­lition. Aujourd’hui, pas question d’entrer en conflit avec cette droite. Au sein du cabinet israélien, une forte majorité s’est pro­noncée en faveur du plan de gel pro­vi­soire. C’est parce que tout le monde sait bien que c’est « pipeau ».

Votre analyse est en décalage avec les idées qui pré­do­minent en Israël. Pouvez-​​vous malgré cela exercer serei­nement votre métier ?

Je crois que mon livre le prouve. J’ai accès, aussi bien du côté israélien que du côté pales­tinien, à un très grand nombre d’interlocuteurs. Aucune porte ne m’a été fermée. Vous avez pu voir que mes sources sont mul­tiples. Mais il est vrai que l’intérêt que nous portons au conflit est en effet en décalage par rapport à une presse très consen­suelle, et qui semble avoir d’autres pré­oc­cu­pa­tions. Je ne vous don­nerai qu’un exemple. Nous sommes moins d’un an après l’offensive israé­lienne contre Gaza. Et il va se tenir dans les pro­chains jours, à Eilat, une confé­rence nationale de la presse israé­lienne. Eh bien, l’association nationale de la presse qui organise cette mani­fes­tation ne dit pas un mot de Gaza dans son ordre du jour [2]…

[1] L’attentat avait fait trente morts et 144 blessés.

[2] Pendant l’offensive, les jour­na­listes, Israé­liens compris, ont été soumis à une censure très stricte. L’accès à la bande de Gaza leur a été interdit. Les auto­rités israé­liennes leur pro­po­saient des inter­views « clés en mains » à Sderot et à Ash­kelon, les deux villes qui rece­vaient des roquettes lancées depuis Gaza.