Israël : Que fera Tzipi Livni de sa victoire ?

Pascal Fenaux, vendredi 19 septembre 2008

L’actuelle ministre des Affaires étran­gères, Tzipi Livni, va suc­céder à Ehoud Olmert à la tête du parti cen­triste, au pouvoir, Kadima. Quelle est sa marge de manœuvre, tant pour réformer le parti que pour accéder au poste de Premier ministre ? Revue de presse dans Courrier international.

Dans Yediot Aha­ronot, le jour­na­liste Attila Som­falvi, au cynisme très en verve, estime qu’"en dépit d’une cam­pagne peu vision­naire, les pri­maires de Kadima n’auront pas été tota­lement inutiles. Tzipi Livni a découvert la poli­tique et ses coups bas. Shaul Mofaz a découvert l’existence des médias et de l’opinion publique. Quant à Ehoud Barak [ministre de la Défense et chef d’un Parti tra­vailliste mordant la pous­sière dans les son­dages], il a prouvé une fois de plus qu’il n’avait aucune culture poli­tique. En poussant Kadima à orga­niser des pri­maires, il avait cru pouvoir enterrer ce parti en l’enferrant dans une lutte interne. Mais tout ce qu’il sera fina­lement parvenu à faire, c’est res­sus­citer Kadima dans les sondages."

Que va faire Tzipi Livni de cette vic­toire obtenue à l’arraché ? Pour Amir Oren, édito­ria­liste à Ha’Aretz, "bien malin qui pourrait le prédire. Si elle était une étoile mon­tante de la rock music, son groupe s’appellerait cer­tai­nement Tzipi ve-​​ha-​​Tzipiot [Tzipi et les expec­ta­tives]. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’avant de s’attaquer aux enjeux poli­tiques qui pèsent sur Israël, elle va donner la priorité à une vaste entre­prise de ’dé-​​olmertisation’ à tous les étages d’un parti Kadima miné par la cor­ruption et, non sans risques, débar­rasser son parti d’une figure aussi encom­brante que [le transfuge tra­vailliste] Haïm Ramon, par exemple." Tou­jours dans Ha’Aretz, Allouf Ben estime quant à lui que "Livni a l’avantage d’appartenir à une autre géné­ration que ses pré­dé­ces­seurs et trans­fuges du Likoud. Depuis son entrée au gou­ver­nement, elle a effectué une révo­lution coper­ni­cienne en rompant avec l’héritage de sa famille [Eitan Buz­nowicz, son père, a été l’un des fon­da­teurs ultra­na­tio­na­listes de l’Irgoun (orga­ni­sation armée sio­niste qui opérait en Palestine à l’époque du mandat bri­tan­nique), du Herout ("Liberté", parti natio­na­liste fondé par Menahem Begin en 1949) et du Likoud]. Livni s’est fixé comme objectif suprême de garantir la pérennité d’Israël en tant qu’Etat juif et démo­cra­tique, c’est-à-dire qu’elle est désormais acquise au principe d’un Etat pales­tinien en tant que solution défi­nitive de la question nationale palestinienne."

Oui, mais Tzipi Livni, à la tête d’un parti Kadima pro­fon­dément divisé par la lutte sans merci menée par Shaul Mofaz [1], aura-​​t-​​elle les coudées franches pour imprimer une inflexion à la poli­tique israé­lienne ? Et gardera-​​t-​​elle la main durant l’intérim assuré par un Ehoud Olmert désormais démis­sion­naire ? "Non", tranche Sima Kadmon sur le site anglo­phone de Yediot Aha­ronot. "Surtout, il y a quelque chose de gênant dans le fait que plus de gens se seront rués au parc du Yarkon pour assister au concert de Paul McCartney que d’électeurs de Kadima pour élire Livni. Plus sérieu­sement, l’élection de Livni à la tête de Kadima ne lui garantit abso­lument pas le poste de Premier ministre. Elle doit encore choisir entre deux options aussi ris­quées l’une que l’autre : pro­fiter de l’euphorie actuelle pour convoquer des élec­tions légis­la­tives anti­cipées ou s’engager dans la consti­tution d’un gou­ver­nement qui sera l’objet de toutes les sur­en­chères de la part du Shas [ultraor­thodoxe séfarade], voire du Likoud, voire d’une partie de ses propres troupes qui, emmenées par Mofaz, pour­raient être tentées par une nou­velle dis­si­dence et un retour au Likoud !"

Et Rubik Rosenthal, du Maariv, d’enfoncer le clou. "Depuis douze ans, la démo­cratie israé­lienne vit au rythme des élec­tions pri­maires. Ce pourrait être une béné­diction pour la démo­cratie. Mais nous vivons désormais dans la malé­diction de légis­la­tives anti­cipées et d’une crise per­ma­nente de gou­ver­nance. Le Parti tra­vailliste ne s’est jamais remis de l’ère Rabin-​​Pérès et, bien que plé­biscité par les son­dages, le Likoud est loin, très loin, de pouvoir bâtir une coa­lition stable. Et Kadima ? Qu’est-ce que Kadima ? La démo­cratie israé­lienne a besoin d’un nouveau cadre ins­ti­tu­tionnel pour répondre aux défis de la justice, du crime organisé, de l’immigration, du ter­ro­risme, de l’Iran et des Pales­ti­niens. Le reste n’est que péri­pétie et peu importe quel parti sera la clef de voûte de la pro­chaine coa­lition."


Dans Libé­ration, lire l’analyse d’Alain Dieckhoff [2] : "Il n’y a pas de risque que Tzipi Livni confonde affaires et politique "

Pourquoi les mili­tants du parti Kadima ont-​​ils majo­ri­tai­rement voté pour Tzipi Livni ?

Ceux qui ont voté pour elle ont clai­rement voté pour une poli­tique dans la lignée de celle d’Olmert et de Sharon, c’est-à-dire une ligne prag­ma­tique, cen­triste. Ce sont souvent des per­sonnes venues du Likoud, empreintes de natio­na­lisme, mais qui, à la fin des années 90 et au début des années 2000, sont entrées dans une logique de com­promis sur les ter­ri­toires pales­ti­niens. Son adver­saire, Shaul Mofaz, est tenant d’une ligne plus dure, plus proche au point d’être indis­tincte de celle de Benyamin Neta­nyahou (ancien premier ministre et pré­sident du Likoud, ndlr) sur cer­tains plans. La dimension sécu­ri­taire est plus impor­tante pour les adhé­rents qui ont voté pour lui.

Les adver­saires de Tzipi Livni au sein même de son parti la décrivent comme une per­son­nalité sans grand relief. Qu’en est-​​il vraiment ?

Olmert n’avait guère de cha­risme, elle n’en a pas d’avantage. Mais elle a des qua­lités indé­niables. Elle est décidée et quand elle a une ligne poli­tique, elle s’y tient. Elle est adepte de la bonne gou­ver­nance. A la dif­fé­rence d’Olmert, il n’y a pas de risque avec elle qu’elle confonde affaires et poli­tique. Tout le monde s’accorde à dire qu’elle est intègre. Cela vient de son envi­ron­nement familial, rela­ti­vement austère (son père était le chef des opé­ra­tions de l’Irgoun, une des orga­ni­sa­tions juives clan­des­tines de la Palestine bri­tan­nique, célèbre pour avoir dynamité, en 1946, le siège de l’administration bri­tan­nique, dans l’hôtel King David, à Jéru­salem, ndlr).

Elle a aussi été agent du Mossad, même si on ignore exac­tement quel fut son rôle…

Elle n’a rendu publique cette partie de sa vie qu’il y a quelques mois. A l’évidence dans le but de pré­parer les élec­tions internes à Kadima. Elle ne voulait pas en parler mais face à Shaul Mofaz, ancien chef d’état-major, elle se devait de montrer qu’elle a payé de sa per­sonne, qu’elle s’est engagée dans la défense de la patrie. Et qu’on le veuille ou non, ça pèse en Israël. Mais ça n’a duré que quelques années au début des années 80. Elle a essen­tiel­lement une car­rière d’avocate avant d’entrer, assez tar­di­vement, en politique.

Elle est favo­rable à l’établissement d’un Etat pales­tinien. A-​​t-​​elle cherché à le dis­si­muler durant la campagne ?

Non, elle annonce la couleur. Elle pense qu’il faut négocier, elle le dit et elle le répète. Elle est en revanche opposée au retour des réfugiés pales­ti­niens. Sur la question de Jéru­salem, elle a en effet été très dis­crète, comme Olmert d’ailleurs. Elle aborde la question avec beaucoup de pré­caution car elle sait que pour le parti Shass (parti séfarade et ultraor­thodoxe, membre de la coa­lition actuelle, ndlr), il n’est pas question de mettre la question sur la table.

Jus­tement, on lui reproche aussi de ne pas prendre position publi­quement sur nombre de sujets d’importance.

Cer­tains l’accusent effec­ti­vement de ne pas avoir de ligne claire mais je ne pense pas que ce soit exact. C’est sa façon de fonc­tionner : elle tra­vaille en petits groupes avec des gens en qui elle a confiance et ne com­mu­nique ses posi­tions qu’à la fin, quand les condi­tions sont propices.

Quelles sont désormais ses chances de former une coalition gouvernementale ?

Ça va être dou­blement dif­ficile. Sa vic­toire serrée ne la met pas dans une position idéale, elle a un pro­blème d’autorité à l’intérieur du parti. La seconde dif­fi­culté concerne la nature de la coa­lition qu’elle peut constituer. A priori, c’est celle qui existe aujourd’hui qui a le plus de chances de fonc­tionner. Mais le parti Shass a déjà annoncé qu’il allait mar­chander sa par­ti­ci­pation. Il parle d’argent à dis­tribuer pour les milieux défa­vo­risés, pour ses ins­ti­tu­tions. Les choses sont claires. Mais ce qui peut sauver Tzipi Livni, c’est que les tra­vaillistes n’ont pas intérêt à ce qu’il y ait des élec­tions trop vite. Ils vont donc rester dans la coa­lition. Mais si elle échoue à constituer un gou­ver­nement, il y aura des élec­tions anti­cipées et mal­heu­reu­sement pour elle, ce sera dur face à Neta­nyahou. [3]

[1] voir dans le Nou­velObs du 17 sep­tembre, l’article de l’AFP : Shaul Mofaz, un "faucon" qui joue sur lacorde sécuritaire

Le ministre des Trans­ports Shaul Mofaz, qui brigue la direction du parti Kadima, s’est forgé une répu­tation d’adepte de la manière forte mais ses adver­saires le voient plutôt comme un opportuniste.

Cet ancien chef d’état-major et ministre de la Défense a axé sa cam­pagne des pri­maires de son parti sur le thème de la sécurité, avec pour slogan : "Pour notre sécurité : votez Mofaz".

Surtout, il promet aux 74.000 membres du Kadima de les main­tenir au pouvoir et d’éviter des élec­tions anti­cipées, qui risquent d’être catas­tro­phiques pour cette for­mation s’il est désigné à la direction du parti à la place du Premier ministre Ehud Olmert.

Ses par­tisans mettent en avant la riche expé­rience mili­taire de cet ex-​​​​général, mettant à son crédit l’écrasement de la seconde intifada. Selon eux, cet homme d’action qui parle peu est un prag­ma­tique, patient, conscient des limites de la force et n’a rien d’un va-​​​​t-​​​​en guerre. Ses rivaux le rendent quant à eux res­pon­sable de l’impréparation de l’armée israé­lienne au moment de la guerre au Liban à l’été 2006. Ils le dépeignent comme un homme motivé moins par l’idéologie que par son intérêt per­sonnel, comme l’illustrent ses volte-​​​​face au moment de la création du Kadima fin 2005.

M. Mofaz, qui faisait encore partie du Likoud (droite), avait en effet assuré qu’il ne ferait pas scission, écrivant aux 3.000 membres du Comité central : "on ne quitte pas la maison", juste avant de les lâcher pour rejoindre la nouvelle formation.

Né en 1948 en Iran, il a immigré neuf ans plus tard en Israël. A 18 ans, il s’engage dans les para­chu­tistes, puis se battra contre les armées arabes durant la Guerre des Six jours de 1967.

Dès 1986, il accède aux hautes sphères du com­man­dement de l’armée en devenant com­mandant de la brigade des para­chu­tistes, puis devient chef des régions mili­taires centre et sud d’Israël. Ces postes le mènent tout droit en 1998 au poste de 16e chef d’état-major puis ministre de la Défense (20022006).

Tout au long de sa car­rière, ce général s’est efforcé de ne pas faire de vagues. Selon ses cri­tiques, il doit sa pro­motion moins à ses faits d’armes qu’au soutien de la droite décidée à faire barrage aux offi­ciers de l’état-major iden­tifiés aux négo­cia­tions de paix avec les Pales­ti­niens. Il avait publi­quement dénoncé les accords d’Oslo (1993) sur l’autonomie pales­ti­nienne en les qua­li­fiant de "pire erreur jamais commise par Israël".

Après un attentat par­ti­cu­liè­rement meur­trier dans le nord d’Israël en mars 2002 qui fait 29 morts, il avait lancé l’opération "Rempart", la plus grande cam­pagne mili­taire dans les ter­ri­toires pales­ti­niens depuis 1967. Sur le dossier iranien, il prône une cam­pagne mili­taire contre les ins­tal­la­tions nucléaires si les négo­cia­tions pour faire cesser le pro­gramme d’enrichissement d’uranium n’aboutissent pas. http://​tempsreel​.nou​velobs​.com/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​/​p​r​o​c​h​e​_​m​o​y​e​n​o​r​i​e​n​t​/​20080917​.​O​B​S​1641/​ shaul_mofaz_un_faucon_qui_joue_sur_la_corde_securitaire.html

[2] directeur de recherche au Centre d’Etudes et de Recherches Inter­na­tio­nales (Dernier ouvrage paru : L’Etat d’Israël, Fayard, Col­lection Les grandes études inter­na­tio­nales, 2008.)

[3] http://​www​.libe​ration​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​m​o​n​d​e​/​352733​.​F​R.php