Israël-​​Palestine : une guerre médiatique

Julie Lévesque, vendredi 5 février 2010

Cet article s’inspire de l’exposition « Drame humain à Gaza » qui se tient jusqu’au 28 février 2010 et com­mémore le premier anni­ver­saire de l’offensive israé­lienne »Plomb durci » contre Gaza (27 décembre 2008-​​19 janvier 2009) Cette expo­sition mise sur pied par l’organisme Cana­diens pour la justice et la paix au Moyen-​​Orient (CJPMO) a pour but de sen­si­bi­liser les gens au dif­ficile quo­tidien des Gazaouis durant cette période. Le Cinéma du Parc à Montréal pré­sente également le film Rachel, qui raconte l’histoire d’une jeune acti­viste état­su­nienne écrasée par un bull­dozer israélien en 2003. Si ces deux projets artis­tiques sus­citent de nom­breuses réflexions sur le conflit israélo-​​palestinien, ils font surgir bien des ques­tions sur sa cou­verture média­tique dans les médias occi­dentaux et plus par­ti­cu­liè­rement dans les médias canadiens. [1]

La dia­bo­li­sation des musulmans et du monde arabe en général nourrit l’indifférence envers le sort des Pales­ti­niens, plus par­ti­cu­liè­rement, des Gazaouis. Cette ten­dance est de plus en plus pré­sente dans les médias occi­dentaux, qui répètent consciemment ou non la pro­pa­gande véhi­culée par Israël et les États-​​Unis. En ce qui a trait au conflit israélo-​​palestinien, les médias cana­diens servent de porte-​​voix à la pro­pa­gande israé­lienne en occultant cer­tains sujets qui per­met­traient de mieux com­prendre le conflit, en employant des termes péjo­ratifs et en prenant davantage position en faveur d’Israël.

La soi-​​disant « guerre contre le ter­ro­risme » qui, à mesure qu’elle se radi­calise, se trans­forme en un racisme poli­ti­quement correct envers le monde arabe et les musulmans, est devenue un écran de fumée opaque, voué à écarter la cause même du ter­ro­risme : la poli­tique étrangère des États-​​Unis et leur inflexible sou­tient à la poli­tique étrangère d’Israël, « la seule démo­cratie au Moyen-​​Orient ».

« Israël n’est pas une démo­cratie. C’est un État pro­fon­dément raciste et ter­ri­blement dis­cri­mi­na­toire. En réalité il s’agit d’un État colo­nia­liste qui essaie d’élargir son ter­ri­toire », estime Daniel Saykaly de l’organisation des droits de la per­sonne Pales­ti­niens et Juifs Unis (PAJU).

Depuis les attaques du 11 sep­tembre, le non respect des droits humains et civiques, bref de tous les droits, se jus­tifie par le combat contre le ter­ro­risme, ce monstre ten­ta­cu­laire qui ne connaît aucune fron­tière, l’ennemi idéal pour qui­conque a des visées impé­ria­listes, et contre lequel Israël mènerait depuis sa nais­sance une lutte appa­remment sans fin pour sa survie.

Or, si cette guerre s’attaque à une consé­quence, « le ter­ro­risme », elle évite à tout prix de même men­tionner sa cause. La poli­tique étrangère état­su­nienne est lar­gement res­pon­sable du « ter­ro­risme » au Moyen-​​Orient sur plu­sieurs plans. D’abord par la création et/​ou le finan­cement de mou­ve­ments ter­ro­ristes ou radicaux, ensuite par ses inter­ven­tions mili­taires illé­gales menant à des insur­rec­tions – que l’on pourrait qua­lifier de « légitime défense », mais que l’on appelle « ter­ro­risme », dans le but très peu subtil de dis­cré­diter « l’ennemi » dès le départ – et fina­lement par son soutien indé­fec­tible à Israël.

De la même manière, la poli­tique étrangère israé­lienne, qui fait fi du droit inter­na­tional et des réso­lu­tions de l’ONU depuis déjà plus de 60 ans (33 réso­lu­tions non res­pectées au total), suscite énor­mément de colère chez ses voisins, prin­ci­pa­lement chez les Pales­ti­niens. Doit-​​on s’attendre à ce qu’il n’y ait aucune résis­tance parmi les opprimés ? Si le pays veut vraiment en finir avec le ter­ro­risme, il devrait d’abord res­pecter le droit inter­na­tional et les réso­lu­tions de l’ONU. Mais Israël veut-​​il vraiment mettre un terme au terrorisme ?

Le Hamas et le rôle historique d’Israël

Le « mou­vement ter­ro­riste » Al-​​Qaïda, c’est un fait connu et confirmé par Zbignew Brze­zinski, est une création des États-​​Unis qui visait au départ à lutter par pro­cu­ration contre les Sovié­tiques dans les années 1980.

Ce qui est moins connu tou­tefois c’est que le soi-​​disant « mou­vement ter­ro­riste » du Hamas, a été autrefois appuyé en sous-​​main par Israël.

« Par la trom­perie tu mèneras la guerre. » Tel est le motif du Mossad, le service du ren­sei­gnement israélien. Dans le livre de Claire Hoy « Mossad : un agent des ser­vices secrets israé­liens parle », un livre long­temps interdit sur le ter­ri­toire des États-​​Unis, Victor Ostrovsky raconte que le Mossad a en quelque sorte créé le Hamas dans le but de dis­cré­diter l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) et faire prendre le pouvoir à des fana­tiques, afin de jus­tifier une inter­vention mili­taire pour prendre le contrôle du ter­ri­toire. Cette infor­mation est cor­ro­borée, entre autres, par un res­pon­sable du gou­ver­nement état­sunien dans l’article suivant :

« [Israel Sharon] veut détruire et dis­cré­diter l’Autorité pales­ti­nienne afin de s’assurer que les Pales­ti­niens se retrouvent sans lea­dership cré­dible. Le chaos et l’anarchie en Cis­jor­danie four­ni­raient à Israël la jus­ti­fi­cation dont il a besoin pour expulser les popu­la­tions indi­gènes et rendre le ter­ri­toire gouvernable.

Il s’agit d’une poli­tique israé­lienne de longue date. Elle a débuté dans les années 1970, alors qu’Israël a aidé à faire des musulmans les plus fana­tiques et les plus into­lé­rants les rivaux de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP). L’organisation ter­ro­riste du Hamas est prin­ci­pa­lement une création israé­lienne. Un article d’UPI l’an dernier citait un res­pon­sable du gou­ver­nement état­sunien : « Une cer­taine partie de l’establishment israélien d’extrême-droite croyait que le Hamas et d’autres groupes, s’ils pre­naient le contrôle, refu­se­raient de par­ti­ciper au pro­cessus de paix et tor­pille­raient tout accord mis en place. » (George Sza­muely, Israel’s Hamas : Hamas is largely an Israeli Creation, Global Research, 27 janvier 2006. C’est l’auteure qui souligne)

Si l’on regarde la pro­pa­gande israé­lienne, elle semble confirmer ces dires. En plus de nier l’autorité du Hamas, élu démo­cra­ti­quement dans la Bande de Gaza, l’État hébreu dénigre constamment l’Autorité pales­ti­nienne, quelle qu’elle soit, en l’accusant de n’être pas un véri­table « par­te­naire pour la paix » et d’être res­pon­sable du ter­ro­risme, comme on peut le constater sur le site du ministère israélien des Affaires étrangères :

« Pourquoi Arafat n’est-il pas un par­te­naire pour la paix ? Au début du pro­cessus de paix entre Israël et les Pales­ti­niens, en 1993, Yasser Arafat s’est expli­ci­tement engagé à renoncer au ter­ro­risme et à s’en tenir au principe que le conflit ne peut être résolu que par la voie des négo­cia­tions. Dix ans plus tard, plus de 1 100 Israé­liens ont été assas­sinés dans des actes de ter­ro­risme (dont plus de 900 depuis sep­tembre 2000). Arafat est direc­tement res­pon­sable de ce ter­ro­risme et des graves dom­mages que la vio­lence a causé au pro­cessus de paix. » (Ministère israélien des Affaires étran­gères, Israël-​​ le Conflit et la Paix-​​ Réponses à des ques­tions souvent posées, 5 novembre 2003.)

La colo­ni­sation des ter­ri­toires occupés constitue un autre sujet où la réalité est inversée, où l’agresseur se pose en victime. En se retirant, Israël a fait un sacrifice, mais « l’organisation ter­ro­riste isla­miste du Hamas s’[est] empar[ée] du pouvoir à Gaza » :

En l’absence d’un par­te­naire sérieux et désireux de renou­veler le pro­cessus de paix, Israël prit uni­la­té­ra­lement la décision de se retirer de la bande de Gaza en 2005, déra­cinant des mil­liers de familles israé­liennes qui vivaient dans cette région. Avec le départ de Gaza du dernier habitant juif et du dernier soldat de Tsahal, Israël espérait que cette concession consi­dé­rable four­nirait aux Pales­ti­niens l’occasion de poser paci­fi­quement les fon­da­tions d’un État qui assu­rerait un avenir meilleur aux deux peuples. Mais une fois de plus, Israël ne fut pas payé de retour pour ce dou­loureux sacrifice. L’organisation ter­ro­riste isla­miste du Hamas s’empara du pouvoir à Gaza et assaillit les villes et loca­lités du sud d’Israël à l’aide de roquettes et de mor­tiers, contrai­gnant Israël à lancer une opé­ration mili­taire de grande envergure à Gaza en décembre 2008 qui parvint à réduire les attaques du Hamas. (Ambassade d’Israël en France, Israël, le conflit et la paix : foire aux ques­tions sur le conflit israélo-​​palestinien. Le pro­cessus de paix israélo-​​palestinien, décembre 2009. )

Cette pro­pa­gande se retrouve presque mot pour mot dans la plupart des médias domi­nants. Cela n’est pas un pro­blème en soi. Le pro­blème réside d’une part dans l’absence quasi-​​totale de remises en question de cette tech­nique de per­suasion et de cri­tiques à l’endroit d’Israël, d’autre part dans la fabri­cation d’une réalité basée sur la pro­pa­gande israélienne.

Si l’on se fie à Radio-​​Canada, les racines du Hamas sont exclu­si­vement pales­ti­niennes et le groupe est l’unique res­pon­sable des échecs du pro­cessus de paix. Cet « his­to­rique » du Hamas, loin d’être impartial, n’est qu’un calque de la pro­pa­gande de l’État hébreu :

« Fondé par le cheikh Ahmed Yassine dans la foulée de l’Intifada de 1987, le Hamas constitue main­tenant la deuxième force poli­tique des ter­ri­toires pales­ti­niens mais aussi leur prin­cipal mou­vement isla­mique. Le Hamas, qui se pose en farouche opposant du pro­cessus de paix amorcé par les accords d’Oslo, en 1993, semble chaque fois saisir l’occasion de le faire dérailler lorsqu’un signe d’espoir se mani­feste. Aux yeux de ses par­tisans, qui rejettent toute solution diplo­ma­tique, seule la guerre sainte peut résoudre le pro­blème israélo-​​palestinien. Son objectif à court terme est de forcer l’armée israé­lienne à se retirer com­plè­tement des ter­ri­toires pales­ti­niens. » (Radio-​​Canada, La spirale de la haine.)

Dans une chro­nique de La Presse, on réduit le conflit à sa plus simple expression : « une armée moderne » contre « une bande de fana­tiques aspirant au martyre ». Farouche défense d’Israël et dia­bo­li­sation de « l’ennemi » :

Le Hamas, emporté par son idéo­logie sui­ci­daire, et encouragé par ses par­rains ira­niens, poursuit au grand jour sa lutte d’arrière-garde contre l’existence même de l’État hébreu. Loin d’être le fait d’une minorité de Gazaouis égarés, les tirs de roquettes qui ont déclenché la riposte israé­lienne sont le fait du gou­ver­nement du Hamas, qui exerce un contrôle absolu sur cette mal­heu­reuse bande de terre.

[…] Au contraire, ses hommes se sont empressés de détruire, dans une rage aveugle ou par calcul (la poli­tique du pire étant tou­jours la stra­tégie pre­mière des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes), les serres et les vergers aban­donnés par les colons juifs. Ces 3000 acres de terres cultivées et irri­guées sont aujourd’hui des champs vagues. Et le Hamas, au lieu d’importer des vivres, a préféré appro­vi­sionner son stock d’armements clan­destins par des sou­ter­rains : depuis son retrait de Gaza, Israël a reçu quelque 6000 missiles !

Certes, les forces en pré­sence sont incom­pa­rables, entre une armée moderne et une bande de fana­tiques aspirant au martyre. Mais le Hamas, tout comme le Hez­bollah en 2006, jouit d’un avantage stra­té­gique indis­cu­table : comme la vie humaine ne compte pas, il ins­talle ses arme­ments dans des domi­ciles, des écoles, des quar­tiers den­sément peuplés. Toute riposte mili­taire aboutit inévi­ta­blement à d’atroces bavures. Quelle puis­sante arme de pro­pa­gande, que ces photos déchi­rantes d’enfants mas­sacrés… avec la com­plicité meur­trière de ceux-​​là mêmes qui auraient dû les pro­téger ! (Lysianne Gagnon, Une riposte déme­surée ?, Cyber­presse, 10 janvier 2009.)

Ces extraits suf­fisent à démontrer que cette tac­tique mali­cieuse consistant à créer son propre ennemi pour atteindre des objectifs cachés est si efficace, que les médias semblent n’y voir que du feu. Ou peut-​​être que ce silence n’est qu’une sou­mission à l’intimidation, ce com­plément essentiel à cet art de la guerre psy­cho­lo­gique, qui fait pleuvoir des accu­sa­tions « d’antisémitisme » dès lors que fuse une cri­tique envers Israël ?

Dans un texte de janvier 2007, « Une phi­lo­sophie de rêve pour les para­noïaques : « Tuez des Arabes, criez à l’antisémitisme ! », Norman Fin­kel­stein écrit ceci :

« Une des thèses cen­trales de mon livre Beyond Chutzpah [Au-​​delà du culot monstre], c’est que, dès lors qu’Israël est confronté à une débâcle dans ses rela­tions publiques, ses apo­logues sonnent l’alarme afin d’avertir qu’une énième forme de « nouvel anti­sé­mi­tisme » vient de nous arriver. »

Un conflit inexplicable ?

Si l’on demande pourquoi cer­tains se portent à la défense d’Israël, un pays qui ne res­pecte pas les droits humains et le droit inter­na­tional, il semble de bon ton de dire qu’il s’agit un sujet com­plexe, comme le démontre cet extrait d’une confé­rence de Barack Obama au len­demain de son dis­cours à la nation.

Une jeune fille demande au président :

« Hier soir dans votre dis­cours à la nation, vous avez dit que les États-​​Unis appuient les droits humains. Alors pourquoi n’avons-nous pas condamné Israël et l’Égypte pour avoir violé les droits humains des Pales­ti­niens vivant dans les ter­ri­toires occupés et pourquoi nous conti­nuons à les appuyer avec l’argent de nos impôts ? »

La réponse tantôt mal­habile, tantôt langue de bois du pré­sident sur ce sujet tabou :

« Laissez-​​moi parler du Moyen-​​Orient en général. Écoutez […] Le Moyen-​​Orient est clai­rement un pro­blème (sic) qui a pes­tiféré la région depuis des siècles. Et c’est une question qui soulève bien des pas­sions […] Voici ma vision des choses : Israël est l’un de nos plus grands alliés […], c’est une démo­cratie vivante qui partage des liens avec nous de diverses façons… Cela est crucial pour nous et je ne vais jamais hésiter à assurer la sécurité d’Israël et à aider les Israé­liens à se sécu­riser eux-​​mêmes dans une région très hostile. Donc je n’ai pas d’excuses à faire à ce niveau là.

Il est également vrai que nous devons prêter attention à la détresse des Pales­ti­niens, car ce n’est pas bon pour notre sécurité ni pour celle d’Israël si des mil­lions d’individus se sentent déses­pérés, qu’ils n’ont pas la chance de s’éduquer ou de trouver du travail ou autre. Main­tenant c’est une longue his­toire et je n’ai pas le temps de passer en revue toutes les doléances des deux parties. Ce que j’ai dit et ce que nous avons fait depuis que je suis entré en poste, c’est que nous tra­vaillons à la solution des deux États dans laquelle Israël et les Pales­ti­niens peuvent coha­biter en paix et en sécurité. Pour y par­venir, les deux côtés devront faire des compromis.

La pre­mière étape serait que les Pales­ti­niens renoncent sans équi­voque à la vio­lence et recon­naissent Israël et Israël doit recon­naître les doléances légi­times et les intérêts des Pales­ti­niens. Nous savons à quoi une solution pourrait res­sembler dans la région, mais voici le pro­blème auquel nous sommes confrontés : Et en Israël et dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, la poli­tique est dif­ficile. Il y a des divi­sions […] Le pré­sident Abbas de l’Autorité pales­ti­nienne, qui, je crois, désire véri­ta­blement la paix, doit faire face au Hamas, une orga­ni­sation qui n’a pas reconnu Israël et n’a pas renoncé à la vio­lence, donc nous essayons de ren­forcer les capa­cités de chaque partie à s’assoir à la table et à entamer des négo­cia­tions sérieuses.

Et lorsque nous parlons de cette question, il est important que nous n’utilisions pas de langage pro­vo­cateur ou qui, d’une cer­taine manière décourage les négo­cia­tions. Nous devons recon­naître que les Pales­ti­niens et les Israé­liens ont des aspi­ra­tions légi­times et elles peuvent être mieux servies si les États-​​Unis les aident à se com­prendre plutôt qu’à se diaboliser. »

Donc la question des droits humains des Pales­ti­niens se réduit pour M. Obama à une question de sécurité pour Israël et les États-​​Unis. En plus de ne pas répondre adé­qua­tement à la question, le pré­sident fait l’apologie d’Israël, « une démo­cratie vivante », et dia­bolise les Pales­ti­niens, qui, si l’on en croit son dis­cours, sont sans excep­tions des per­sonnes vio­lentes, qui devront, d’abord et avant tout renoncer à cette vio­lence pour régler le conflit.

Tou­tefois, habile com­mu­ni­cateur qu’il est, il nous enjoint à faire ce qu’il dit et non pas ce qu’il fait : ne pas uti­liser de « langage pro­vo­cateur » et aider les deux peuples « à se com­prendre plutôt qu’à se diaboliser. »

Par ailleurs, une oreille avertie aura décelé une erreur fac­tuelle dans ce dis­cours creux, prônant la solution des deux États, un plan de partage qui date de1947 : le Hamas a offert de recon­naître Israël de facto en 2004 si ce dernier res­pectait la réso­lution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, soit le « retrait des forces armées israé­liennes des ter­ri­toires occupés ».

Mais le message le plus important dans ce propos passe inaperçu pour plu­sieurs : le Moyen-​​Orient « en général » est une région en conflit depuis des siècles, la poli­tique y est dif­ficile et le conflit israélo-​​palestinien est une longue his­toire. Trop longue pour en parler. Cette idée qui s’est greffée dans les esprits n’est qu’une des nom­breuses tac­tiques pour ne pas évoquer les faits et qui offrirait un tout autre por­trait de la seule « démo­cratie vivante » de la région.

La com­plexité que l’on confère à cet état de guerre serait-​​elle nourrie par l’interprétation erronée et frag­men­taire qu’en font les médias ? C’est ce que croit Rachad Antonius, pro­fesseur au Dépar­tement de socio­logie de l’UQAM :

« Les rôles d’agresseur et de victime sont souvent ren­versés. Les Pales­ti­niens sont pré­sentés comme étant la source prin­cipale de la vio­lence dans la région et les Israé­liens comme étant les seuls à vouloir faire la paix. En outre, la cou­verture média­tique se concentre, pour l’essentiel, sur les décla­ra­tions des diri­geants poli­tiques, israé­liens ou pales­ti­niens, plutôt que sur les rap­ports de domi­nation qui sont au cœur du conflit et qui se vivent au quotidien. »

« En 2005, les médias ont pré­senté l’évacuation de 9000 colons juifs du ter­ri­toire occupé de la bande de Gaza comme un geste cou­rageux du gou­ver­nement israélien en faveur de la paix. Mais ils ont oublié de sou­ligner l’implantation, durant la même année, de 12 000 nou­veaux colons juifs en Cis­jor­danie occupée. » (Claude Gau­vreau, Les médias et le monde arabe : des repré­sen­ta­tions fondées sur la dis­torsion, Journal L’UQAM, vol. XXXIII, no 9, 22 janvier 2007)

La per­pé­tuité des sté­réo­types et la fausse conception de la situation au Moyen-​​Orient s’expliquent également par les diverses pres­sions que subissent les médias pour entre­tenir cette vision :

Au niveau des sté­réo­types, le pro­cessus semble assez clair : les causes de la colère arabe sont occultées, cette colère apparaît alors comme injus­tifiée et irra­tion­nelle, ren­forçant ainsi l’un des sté­réo­types orientalistes.

Si cette vision se per­pétue, en dépit des événe­ments qui la contre­disent, c’est en partie à cause des pres­sions diverses qui s’exercent pour qu’elle soit main­tenue. La remettre en question entraîne inévi­ta­blement des accu­sa­tions d’ignorance, d’incompétence intel­lec­tuelle et souvent même d’antisémitisme. Des pres­sions sont exercées quo­ti­dien­nement, et sans répit, sur les jour­na­listes et chro­ni­queurs qui apportent des points de vue qui tiennent compte du droit inter­na­tional, ce qui les met en position cri­tique face à Israël, tant dans les médias écrits qu’électroniques. (Rachad Antonius, Les repré­sen­ta­tions média­tiques des Arabes et des musulmans au Québec, L’annuaire du Québec, 2007)

Ainsi cette rhé­to­rique de « conflit com­plexe » relève plutôt de la guerre psy­cho­lo­gique, laquelle laisse des traces indé­lé­biles dans la cou­verture média­tique de cette rivalité. Les médias occi­dentaux, ceux du Canada inclu­si­vement, contri­buent à « com­plexifier » le conflit en offrant une cou­verture biaisée et frag­men­taire et en per­pé­tuant des mythes. Ils prennent ainsi part à cette guerre d’images et de per­cep­tions. Surtout en faveur d’Israël.

« Les médias pré­sentent tou­jours ce conflit hors-​​contexte, » a déploré Grace Bat­choun de CJPMO. « Ils devraient le voir comme un conflit entre les pou­voirs mili­taires au Moyen-​​Orient. Et s’agit-il d’un conflit ou d’un mas­sacre ? » Au len­demain du trem­blement de terre en Haïti, Mme Bat­choun com­parait cet événement à l’opération « Plomb durci » : « On ne peut pas éviter un trem­blement de terre, mais on aurait pu empêcher la tra­gédie à Gaza. Et comment pourra-​​t-​​on recons­truire Gaza ? Encore aujourd’hui y on empêche l’entrée de matériaux… »

La guerre psychologique dans les journaux canadiens

Dans une analyse quan­ti­tative et com­pa­rative inti­tulée La Palestine, l’Israel et les nou­velles man­quantes : ce que les cana­diens ne retrouvent pas dans leurs journaux quo­ti­diens, le Conseil national des rela­tions canado-​​arabes conclut que les médias cana­diens sont biaisés :

• Les deux journaux cana­diens à dis­tri­bution nationale, le Globe and Mail et le National Post :

a. Ignorent lar­gement (seulement 3 à 4% des nou­velles rap­portées par le Globe and Mail) ou tota­lement (0% des nou­velles rap­portées par le National Post), les nou­velles sur la région ayant trait aux sujets tels que les droits humains (51 articles au total), la colo­ni­sation de ter­ri­toires occupés ainsi que les res­tric­tions sur le mou­vement (30 articles au total), sujets fon­da­mentaux dans la com­pré­hension de l’impasse entre Israé­liens et Palestiniens.

b. Rap­portent les nou­velles sur la vio­lence armée conduite par les israé­liens moins fré­quemment que les nou­velles sur la vio­lence armée conduite par les mili­tants palestiniens :

• i. Globe and Mail : 15% (de 20 articles) vs. 27% (de 11 articles) • ii. National Post : 0% (de 20 articles) vs. 9% (de 11 articles)

[…]NCCAR s’inquiète des lacunes de la cou­verture média­tique au Canada. L’absence d’une cou­verture com­plète et balancée par les journaux cana­diens à dis­tri­bution nationale a un impact négatif sur la capacité des lec­teurs cana­diens de prendre des posi­tions informées sur le conflit Israélo-​​palestiniens et sur le rôle que le Canada devrait assumer face à ce sujet important qui concerne non seulement les pays de la région, mais le monde entier. (C’est l’auteure qui souligne)

D’un point de vue média­tique, le conflit israélo-​​palestinien est un parfait exemple de l’importance de la guerre psychologique.

Le maître de la propagande nazie, Joseph Goebbels, disait ceci :

À force de répé­ti­tions et à l’aide d’une bonne connais­sance du psy­chisme des per­sonnes concernées, il devrait être tout à fait pos­sible de prouver qu’un carré est en fait un cercle. Car après tout, que sont « cercle » et « carré » ? De simples mots. Et les mots peuvent être façonnés jusqu’à rendre mécon­nais­sables les idées qu’ils véhi­culent. (Joseph Goebbels, cité dans Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intel­lec­tuelle, Lux Éditeur, 2005)

Ce que cer­tains appellent le « monopole israélien de la vic­ti­mi­sation » est une com­po­sante essen­tielle de la guerre psy­cho­lo­gique que livre Tel Aviv. Dans ce conflit inter­mi­nable, les qua­li­fi­catifs « victime » et « agresseur » ont perdu leur sens.

Avec la concen­tration des médias, ces der­niers deviennent davantage des médias de pro­pa­gande que des médias d’informations. Et la pro­pa­gande fonc­tionne davantage s’il y a de la censure :

Une analyse des édito­riaux des grands journaux fran­co­phones du Québec montre par exemple que la notion de « poli­tique de prise de contrôle » du ter­ri­toire pales­tinien, une réalité très tan­gible pour qui suit un tant soit peu les événe­ments au Proche-​​Orient, est com­plè­tement absente des édito­riaux. De même la condition de vic­times des Pales­ti­niens est absente des prises de position éditoriales.

Le Québec se démarque cependant du reste du Canada sur ce point, et les médias écrits fran­co­phones ont eu ten­dance à montrer plus de com­pré­hension pour les ques­tions du Proche-​​Orient que leurs contre­parties dans le reste du Canada. L’importance des ques­tions inter­na­tio­nales pour les com­mu­nautés arabes et musul­manes est double. Par ailleurs, les repré­sen­ta­tions média­tiques domi­nantes ren­forcent le sen­timent, chez les Arabes et les musulmans, que leurs opi­nions ne comptent pas vraiment. Mais ce sen­timent est tempéré par l’existence de médias alter­natifs et d’un mou­vement social soli­daire qui fait contre­poids au dis­cours dominant. (Rachad Antonius op. cit.)

L’opération « Plomb durci » : une offensive criminelle

En sep­tembre 2009, la Mission d’établissement des faits sur le conflit à Gaza, com­mu­nément appelée Rapport Gold­stone a sévè­rement cri­tiqué Israël pour son opé­ration mili­taire à Gaza en 2008-​​2009 qui, selon B’Tselem, a coûté la vie à 13 Israé­liens et à 1315 Pales­ti­niens, dont 65 % de civils, parmi eux, plus de 400 enfants :

« Nous sommes arrivés à la conclusion, sur la base des faits que nous avons réunis, qu’il y a de solides preuves établissant que de nom­breuses vio­la­tions graves du droit inter­na­tional, à la fois du droit huma­ni­taire et des droits de l’homme, ont été com­mises par Israël lors des opé­ra­tions mili­taires à Gaza […] La mission a conclu que des agis­se­ments pouvant constituer des crimes de guerre et peut-​​être, dans une cer­taine mesure, des crimes contre l’humanité, ont été commis par les forces de défense israé­liennes », (Centre d’actualités de l’ONU, Gaza : L’ONU a des preuves de crimes de guerre commis par les deux côtés, 15 sep­tembre 2009)

Le rapport a par ailleurs a jugé que les tirs de roquettes en pro­ve­nance de Gaza « consti­tuaient également de graves crimes de guerre et peut-​​être des crimes contre l’humanité » (Ibid) Mais la condam­nation d’Israël par le rapport Gold­stone a-​​t-​​elle trans­formé nos esprits bien­pen­sants ? Pas si l’on se fie à cet article où se marient les mythes, la dés­in­for­mation et la mémoire sélective :

Le rapport Gold­stone, on s’en doute, a été pres­tement entériné par cette assemblée dominée par des pays arabes et musulmans et leurs alliés popu­listes d’Amérique du Sud. (44 pays-​​membres se sont abs­tenus et 18 ont voté contre, dont le Canada).

Même una­nimité sans sur­prise au sein du soi-​​disant Conseil des droits humains de l’ONU, qui avait com­mandité la mission Gold­stone pour faire « la vérité » sur l’offensive à Gaza. Ce conseil, créature de pays qui pié­tinent chaque jour les droits les plus élémen­taires (Soudan, Chine, Cuba, Égypte, Pakistan, Arabie Saoudite, Libye, etc.) s’est dis­tingué en s’attaquant sys­té­ma­ti­quement à la seule démo­cratie du Moyen-​​Orient, passant sous silence les innom­brables abus commis ailleurs sur la planète. C’est pourquoi le gou­ver­nement israélien a refusé de col­la­borer à l’enquête.

Dans un rapport de 574 pages, la com­mission Gold­stone consacre quelques lignes au Hamas et fait porter l’essentiel du blâme sur Israël, en ignorant les 7000 roquettes lancées sur Israël, et en se contentant de prêter foi sans autre véri­fi­cation aux décla­ra­tions du Hamas, qui nie avoir dis­séminé ses caches d’armes parmi la popu­lation civile (!). (Lysianne Gagnon, Au-​​delà des belles paroles, Cyber­presse, 1er janvier 2010.

Renverser la vapeur

Daniel Saykaly estime que l’on doit dénoncer la dés­in­for­mation dans les médias et la « com­plicité aveugle » du gou­ver­nement canadien avec Israël. Le gou­ver­nement de Stephen Harper a cau­tionné l’offensive israé­lienne « Plomb durci » et prive de sub­ven­tions des orga­nismes qui se portent à la défense des Pales­ti­niens, comme l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-​​Orient (UNRWA - United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East en anglais).

« Aucun peuple ne peut per­mettre d’être assu­jetti à l’injustice », s’indigne M. Saykaly, qui invite aussi les citoyens à lutter contre cette oppression par le boycott. « Boy­cottez les pro­duits israé­liens. C’est ce dont Israël a le plus peur. Il suffit de taper « boycott Israël » sur Internet et vous trou­verez des sites où sont nommés des pro­duits à boy­cotter. Il faut faire une guerre de pression. »

Sans sur­prise, le boycott, comme la cri­tique de l’État hébreu, est tou­tefois vu par cer­tains comme de l’antisémitisme. En effet, dans un rapport du Par­lement bri­tan­nique de sep­tembre 2006 intitulé « Report of the All-​​Party Par­lia­mentary Inquiry Into Anti­se­mitism », il est « [jugé] anti­sémite, pour des syn­dicats étudiants, de prôner un boycott des pro­duits israé­liens, car cela aurait pour effet de « limiter la dis­po­ni­bilité d’aliments cachère sur les campus ».

Cependant, à l’instar du jeune garçon qui criait inuti­lement au loup, l’utilisation à outrance de cette tac­tique d’intimidation consistant à qua­lifier d’antisémite qui­conque ose cri­tiquer Israël la rend de moins en moins efficace. Et s’il existe une nou­velle forme de racisme, des plus insi­dieuses, elle vise davantage les com­mu­nautés arabes et musul­manes que les juifs, comme le démontre l’instauration du pro­filage racial dans les aéro­ports depuis l’attentat raté de Noël, une mesure qui s’inspire d’Israël. Mesure que l’on a réussi à faire accepter sans trop de répro­ba­tions et ce grâce au dogme haineux véhiculé souvent à demi-​​mot et parfois en termes clairs dans les médias : « Tous les musulmans ne sont pas ter­ro­ristes, mais tous les ter­ro­ristes sont musulmans ».

Il ne faut pas sous-​​estimer le pouvoir de la parole. Pour les défen­seurs des droits des Pales­ti­niens, si la lutte se mène sur plu­sieurs fronts, elle com­mence par la lutte contre les pré­jugés et les idées reçues, contre cette image déshu­ma­nisée des Pales­ti­niens, des per­sonnes d’origine arabe et de confession musulmane.

[1] Toutes les photos qui accom­pagnent cet article pro­viennent de l’exposition. Voir article source