Israël-​​Palestine : la négociation indirecte peut-​​elle réussir ?

René Backmann, mardi 9 mars 2010

Les pre­mières conver­sa­tions devraient se dérouler entre Ramallah et Jeru­salem. Mais il est pos­sible, si les pre­miers échanges sont fer­tiles, que les pour­parlers se pour­suivent à Washington ou en Europe.
En fait, personne n’attend de miracles de ces conversations.

Après s’être entretenu hier (6 mars), peu après son arrivée à Tel Aviv, avec le ministre israélien de la Défense Ehoud Barak, l’émissaire amé­ricain pour le Proche-​​Orient, George Mit­chell avait rendez-​​vous, dimanche après midi, avec le premier ministre israélien Ben­jamin Neta­nyahou. Après 4 heures de conver­sa­tions, le premier ministre a déclaré : "s’il y a un désir d’aller à des négo­cia­tions directes par le biais d’un cor­ridor, je pense que le plus tôt sera le mieux". Aupa­ravant, Ehoud Barak avait affirmé que le chef du gou­ver­nement avait "de dif­fi­ciles déci­sions à prendre pour faire pro­gresser le pro­cessus de paix, et qu’il ne fallait pas laisser passer cette chance d’arriver à un accord".

Lundi, l’émissaire amé­ricain doit revoir le premier ministre israélien et se rendre à Ramallah pour ren­contrer le pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas. Objet essentiel de leurs conver­sa­tions : la pré­pa­ration d’une pre­mière phase de « négo­cia­tions indi­rectes », qui pourrait durer quatre mois. Pour donner davantage de solennité à cette reprise des pour­parlers offi­ciels entre Israé­liens et Pales­ti­niens, inter­rompus depuis l’offensive israé­lienne contre la bande de Gaza, en décembre 2008, c’est le vice-​​président amé­ricain Joe Biden, attendu à Tel Aviv lundi après-​​midi, qui devrait annoncer la mise en place de la navette diplo­ma­tique de George Mit­chell. Les pre­mières conver­sa­tions devraient se dérouler entre Ramallah et Jeru­salem. Mais il est pos­sible, si les pre­miers échanges sont fer­tiles, que les pour­parlers se pour­suivent à Washington ou en Europe.

En fait, per­sonne n’attend de miracles de ces conver­sa­tions. « Nous y par­ti­cipons, expli­quait ven­dredi à Paris, un proche du pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas, parce que les Etats-​​Unis nous y ont invités et parce que nous ne voulons pas fournir à Israël un pré­texte pour fuir ses res­pon­sa­bi­lités, mais nous n’en attendons rien ». Washington, aux yeux du ministère israélien des Affaires étran­gères, ne serait guère plus optimiste.

L’objectif limité d’Obama

Le quo­tidien israélien Haaretz a cité dimanche des extraits d’un rapport interne remis au ministre Avigdor Lie­berman et aux mis­sions diplo­ma­tiques à l’étranger il y a quelques jours, selon lequel le Dépar­tement d’Etat tenant compte des pro­blèmes domes­tiques ren­contrés à la fois par Ben­jamin Neta­nyahou et par Mahmoud Abbas aurait décidé de se concentrer sur un objectif unique et limité : faire redé­marrer les négociations.

Pour les diplo­mates et stra­tèges du Centre de recherches poli­tiques du ministère des Affaires étran­gères, auteurs du document, l’administration Obama n’aurait pas l’intention de consacrer des efforts sou­tenus aux négo­cia­tions indi­rectes en pré­pa­ration, pour se concentrer sur un objectif jugé beaucoup plus décisif par le pré­sident amé­ricain : les élec­tions au Congrès, qui doivent se dérouler en novembre.

« Les récentes décla­ra­tions amé­ri­caines, lit-​​on notamment dans le document obtenu par Haaretz, s’efforcent d’utiliser des for­mu­la­tions qui reprennent, même si c’est de manière par­tielle et pru­dente, les demandes pales­ti­niennes, sur le cadre et la structure des négo­cia­tions. De cette manière, l’administration amé­ri­caine est cer­taine qu’elle n’aura pas à pré­ciser ses posi­tions sur les ques­tions essentielles ».

Face à ces « ques­tions essen­tielles », il est vrai, les posi­tions des deux parties sont si éloi­gnées, voire opposées, qu’on voit mal comment, même en quatre mois, des com­promis accep­tables pour­raient être trouvés sur des dos­siers aussi dif­ficile que la question des réfugiés, celle des fron­tières, celle des colonies et, peut-​​être surtout celle de Jéru­salem. Alors que les res­pon­sables pales­ti­niens répètent qu’ils sont dis­posés à des échanges de ter­ri­toires limités et négociés mais qu’ils exigent un Etat « viable et sou­verain », Ben­jamin Neta­nyahou vient de rap­peler qu’Israël « n’acceptera jamais, quels que soient les accords conclus, de se retirer de la vallée du Jourdain ». Alors que Mahmoud Abbas a encore rappelé, samedi dernier qu’aucun « Etat pales­tinien ne sera établi sans Jeru­salem et qu’aucun accord de paix ne sera conclu si Jeru­salem n’est pas la capitale de la Palestine », les diri­geants israé­liens main­tiennent que Jeru­salem est la capitale « unifiée et éter­nelle » d’Israël, comme l’a décidé la knesset en juin 1980.

Jérusalem : obstacle majeur

Un col­loque, qui s’est tenu la semaine der­nière à Paris, est d’ailleurs venu rap­peler à qui l’aurait oublié que la stra­tégie urba­nis­tique, sociale, admi­nis­trative, démo­gra­phique, appliquée par l’Etat d’Israël à Jérusalem-​​Est, depuis que la partie orientale a été conquise en 1967, avait pour but la « dépa­les­ti­ni­sation » et « l’israélisation » de la ville sainte. Réunissant diplo­mates, démo­graphes, géo­graphes, his­to­riens, cher­cheurs, ce col­loque hébergé par l’Institut du monde arabe a démontré que les ini­tia­tives israé­liennes en matière de colo­ni­sation, de voirie, d’équipements publics, de régime de construction, de statut des rési­dents, de recherches archéo­lo­giques, entre­prises par les auto­rités israé­liennes à Jéru­salem obéissent à un projet mis en œuvre depuis plus de 40 ans : bou­le­verser la com­po­sition démo­gra­phique de la ville et faire bas­culer l’équilibre des forces en faveur d’Israël.

Ainsi s’explique la poli­tique de construction de colonies urbaines à l’intérieur de la ville et à sa péri­phérie. Colonies qui ren­forcent et den­si­fient la popu­lation israé­lienne et surtout, qui établissent un cha­pelet de quar­tiers juifs au nord, à l’est, au sud de la ville, coupant la partie arabe de Jéru­salem de son arrière-​​pays. A cela s’ajoutent désormais le mur, qui sépare Jérusalem-​​Est de ses fau­bourgs pales­ti­niens et du reste de la Cis­jor­danie et une régle­men­tation très dis­suasive, des­tinée à empêcher les rési­dents pales­ti­niens de déve­lopper leur habitat, c’est-à-dire, en clair, à les inciter à partir. En 2008, près de 4600 Pales­ti­niens de Jérusalem-​​est ont été privés de leur droit de rési­dence dans la ville. Ce chiffre est 20 fois supé­rieur à celui de l’année précédente.

Quand on se sou­vient que le déve­lop­pement de la colo­ni­sation à Jeru­salem était expli­ci­tement exclu du mora­toire - modeste et limité - proposé par Ben­jamin Neta­nyahou en réponse à l’exigence du gel complet de la colo­ni­sation, réclamé par Mahmoud Abbas, pour reprendre les négo­cia­tions, on mesure l’importance-clé de ce dossier dans la négo­ciation. Et la taille de l’obstacle qu’il repré­sente. Point de ren­contre du reli­gieux et du poli­tique, de l’histoire et de la géo­graphie locale, incar­nation du double désir d’Etat des Israé­liens et des Pales­ti­niens, Jéru­salem est au cœur de la négo­ciation qui s’amorce.

De ce point de vue, les expul­sions, expro­pria­tions et démo­li­tions de maisons pales­ti­niennes qui se sont mul­ti­pliées, depuis des mois, dans plu­sieurs quar­tiers de Jérusalem-​​Est, au bénéfice de colons israé­liens ne sont pas de bon augure. Tout comme la récente décision annoncée par Ben­jamin Neta­nyahou, d’ajouter au patri­moine national de l’Etat d’Israël, deux sites reli­gieux - le Tombeau de Rachel à Bethléem et le Caveau des Patriarches à Hébron - qui se trouvent, même s’ils ont été uni­la­té­ra­lement annexés par Israël, en Cis­jor­danie et que les Pales­ti­niens estiment appar­tenir à leur héritage his­to­rique et culturel.

En dépit de ces inquié­tudes et de nom­breuses réserves, le Comité exé­cutif de l’OLP a approuvé dimanche une pro­po­sition auto­risant le pré­sident pales­tinien à entre­prendre des négo­cia­tions indi­rectes avec Israël, par l’intermédiaire de George Mit­chell, pour une période de 4 mois. Les res­pon­sables pales­ti­niens ont cependant indiqué qu’ils quit­te­raient les négo­cia­tions si les contours précis d’un accord sur les fron­tières avec les Israé­liens n’étaient pas sortis des dis­cus­sions au bout de quatre mois. Ils ont aussi rappelé qu’il n’y aurait pas de dia­logue direct avec Israël tant que le gou­ver­nement israélien n’aura pas appliqué un gel complet de la construction dans les colonies de Jéru­salem Est et de Cis­jor­danie. Par ailleurs, le Fatah envisage de constituer un comité spécial chargé de suivre le dérou­lement au jour le jour des négo­cia­tions et de vérifier leur conformité avec les aspi­ra­tions de la société palestinienne.

Les inquiétudes des Israéliens

Les Israé­liens, de leur côté, même quand ils sou­haitent un accord de paix peuvent avoir quelques raisons d’être réti­cents ou inquiets. L’opposition entre l’Autorité pales­ti­nienne, contrôlée par le Fatah, et le Hamas, la division entre la Cis­jor­danie et la bande de Gaza, l’existence, autour du Hamas, d’un camp du refus, hostile à toute négo­ciation, les incite à douter de l’aptitude de Mahmoud Abbas ou de ses suc­ces­seurs à faire accepter - et res­pecter - par l’ensemble des Pales­ti­niens un accord éventuel.

Leurs doutes ont pro­ba­blement été aggravés par la décou­verte en Cis­jor­danie de plu­sieurs mis­siles arti­sanaux du type de ceux pro­duits et uti­lisés par le Hamas à Gaza. Trouvés par la police de l’Autorité pales­ti­nienne, qui les a remis à l’armée israé­lienne, ces engins pour­raient constituer une menace pour les colonies israé­liennes voi­sines et aussi pour les loca­lités israé­liennes situées au-​​delà du mur ou de la bar­rière de séparation.

Par ailleurs, le premier ministre israélien n’ignore pas - ses déci­sions et décla­ra­tions récentes en témoignent - que sa majorité, au sein de laquelle les colons et les ultra-​​nationalistes pèsent d’un poids décisif, n’est pas prête à accepter la création d’un Etat pales­tinien, de quelque nature qu’il soit, et plaide pour le maintien d’un statu quo garanti et imposé par la puis­sance mili­taire israélienne.

Qu’attendre alors de cette amorce de négo­cia­tions ? Peut-​​être sim­plement la défi­nition claire, par chacune des deux parties, de ses posi­tions sur chacun des dos­siers majeurs : fron­tières, colonies, eau, sou­ve­raineté, Jéru­salem, réfugiés. Et aussi un bilan rigoureux du respect par les deux parties des enga­ge­ments anté­rieurs. Encore faudra-​​il pour cela que « l’intermédiaire » accepte de jouer également l’arbitre. Ce qui n’est pas acquis. Une chose, du côté pales­tinien est claire : il n’est plus question d’accepter un pro­cessus fondé, comme celui d’Oslo, sur une longue « période inté­ri­maire ». « C’est pendant la période inté­ri­maire qu’Israël a déchaîné sa poli­tique de colo­ni­sation, constate un ancien négo­ciateur. Et c’est pendant cette période qu’a été miné le fond de la négociation ».