"Israël-​​Palestine, ce qui bouge"

Dominique Vidal, mardi 22 septembre 2009

Rarement la situation au Proche-​​Orient a été aussi contra­dic­toire. Sur le terrain, la poli­tique israé­lienne paraît étouffer tout espoir. En revanche, au plan inter­na­tional, un (timide) espoir s’affirme.
Sur le fond, il n’y a rien là de nouveau : la « com­mu­nauté inter­na­tionale » (avec des guillemets) est à l’origine du conflit israélo-​​palestinien et il lui revient donc de le résoudre. Sauf que, jusqu’ici, les peuples en pré­sence conser­vaient des pos­si­bi­lités de peser sur le pro­cessus. Ce n’est plus le cas actuel­lement, et cette réalité nou­velle doit nous faire réfléchir sur notre action.
Tel est le « fil rouge » que je déve­lop­perai en abordant suc­ces­si­vement les impasses en Israël et en Palestine, les mou­ve­ments dans le champ inter­na­tional. Il va de soi que, me limitant à une qua­ran­taine de minutes, je n’aborderai pas un grand nombre d’autre dimen­sions, même impor­tantes, du conflit.

1) Radicalisation en Israël

Le dur­cis­sement d’Israël – et au-​​delà de sa société – ne date pas de 2009. Il remonte – au moins – à l’assassinat d’Itzhak Rabin et au sabotage par Ehoud Barak des négo­cia­tions de Camp David ainsi qu’à la seconde Intifada avec notamment ses attentats-​​kamikazes. Mais il est vrai qu’il s’est consi­dé­ra­blement aggravé avec l’opération mili­taire contre Gaza.

Le gou­ver­nement issu des élec­tions de février 2009 est un des plus extré­mistes de l’histoire pays. Ben­jamin Néta­nyahou a en effet choisi d’y faire figurer tous les cou­rants existant à droite du Likoud. Outre l’extrême droite tra­di­tion­nelle, laïque et reli­gieuse, la coa­lition compte le parti russe Israël Beteinou, dont le leader, Avigdor Lie­berman, devenu vice-​​Premier ministre et ministre des Affaires étran­gères, a pris la tête de la bataille contre la citoyenneté des Pales­ti­niens israé­liens. La poli­tique menée par ce cabinet ultra com­porte peu de nuances : refus de l’Etat pales­tinien et des négo­cia­tions censées y mener, déve­lop­pement de la colo­ni­sation, pour­suite de la construction mur, blocus de Gaza, ren­for­cement d’une armée dis­cré­ditée par ses échecs mili­taires en vue des guerres de demain et, à cette fin, appau­vris­sement brutal des caté­gories défa­vo­risées arabes et juives… Cette radi­ca­li­sation à droite carac­térise l’Etat, mais aussi la société israé­lienne. Car le nouveau pouvoir apparaît, hélas, lar­gement repré­sen­tatif des citoyens : le choix élec­toral se confirme dans la plupart des son­dages, qui expriment un soutien très majo­ri­taire à la ligne dure des auto­rités ainsi qu’une défiance à l’égard des Pales­ti­niens de l’Extérieur comme de l’Intérieur, avec un désir également majo­ri­taire de priver ces der­niers de leurs droits, voire d’aboutir à leur expulsion. Selon la der­nière enquête, 53 % Israé­liens sou­tiennent la poli­tique de Néta­nyahou et même 66 % s’agissant de la colo­ni­sation de Jérusalem-​​Est.

Où sont passés tous ces Israé­liens qui, depuis trois décennies, accep­taient - au moins ver­ba­lement – la pers­pective du retrait des Ter­ri­toires occupés et de la création d’un Etat pales­tinien ? Sur lancée de la seconde Intifada, plu­sieurs fac­teurs récents expliquent leur dis­pa­rition (ou leur silence), à com­mencer par la psy­chose née de la guerre du Liban, des mas­sacres de Gaza et de la « menace » ira­nienne, soi­gneu­sement entre­tenue par une mani­pu­lation média­tique sans pré­cédent – jusqu’à l’interdiction faite aux jour­na­listes de se rendre sur le terrain…

Mais la clé, ici comme ailleurs, c’est surtout l’absence de toute alter­native poli­tique et idéo­lo­gique. La reprise en mains du parti tra­vailliste par Ehoud Barak, sa trans­for­mation en ins­trument de l’opération contre Gaza et sa par­ti­ci­pation hon­teuse au gou­ver­nement de Néta­nyahou ont non seulement privé l’électorat de gauche de tout choix, mais aussi anes­thésié la large fraction du mou­vement paci­fiste qui s’inscrivait dans la mou­vance tra­vailliste. Le posi­tion­nement du parti ne constitue pas seulement un reflet du glis­sement à droite de la société : il accentue celui-​​ci et mar­gi­nalise le camp de la paix qui perd cer­tains de ses appuis. Pour reprendre l’image de notre ami Michel War­schawski, la « petite roue » radicale n’entraîne plus la « grande roue » modérée.

Si bien que le « mieux » qu’on puisse attendre, ce serait le rem­pla­cement de la coa­lition actuelle par une formule d’union nationale, l’extrême droite en étant exclue au profit du parti Kadima de Tzipi Livni. Il n’y aurait évidemment rien à attendre d’une pareille sub­sti­tution : elle recons­ti­tuerait… la bande des Trois res­pon­sable de l’horreur de Gaza ! Une telle équipe serait évidemment inca­pable de répondre aux grands défis aux­quels Israël est confronté : défi stra­té­gique, démo­gra­phique et celui de l’isolement international.

2) Divisions en Palestine

Il s’agit de la prin­cipale vic­toire de la stra­tégie israé­lienne depuis des dizaines d’années : le mou­vement national pales­tinien est dura­blement fracturé entre le Fatah et le Hamas, les autres cou­rants n’ayant pas – ou peu – de visi­bilité poli­tique. Contrai­rement aux ana­lyses se foca­lisant sur la dimension reli­gieuse de ce face à face, l’opposition semble aussi et sans doute d’abord poli­tique : la pre­mière raison du bas­cu­lement élec­toral de janvier 2006 relève de l’échec de la stra­tégie de l’Autorité pales­ti­nienne dans les cadre des accords d’Oslo et, au-​​delà, sur la base du choix politico-​​diplomatique de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) à la fin des années 1970.

Si les Pales­ti­niens ont voté majo­ri­tai­rement pour le Hamas, c’est qu’ils avaient le sen­timent – jus­tifié – de n’avoir pas obtenu grand chose par la voie des négo­cia­tions telles que l’OLP les a conduites. Au contraire : le pro­cessus de paix s’est mué en pro­cessus de colo­ni­sation. Force est de recon­naître que la voie de la lutte armée, y compris celle des actions ter­ro­ristes, ne leur a pas non plus apporté grand chose : non seulement elle a radi­calisé l’opinion israé­lienne, porté atteinte à l’image inter­na­tionale des Pales­ti­niens et ainsi facilité la poli­tique répressive d’Ariel Sharon, mais elle a « bru­talisé » pour long­temps la société pales­ti­nienne – en Algérie, on observe les consé­quences d’un phé­nomène de ce type encore aujourd’hui, quatre décennies après la fin de la guerre d’indépendance.

Autre moti­vation forte : le spec­tacle cho­quant de la gabegie, de la cor­ruption et de l’impuissance de la bureau­cratie de l’Autorité pales­ti­nienne. Nous devrions le dire clai­rement : ces maux n’ont pas l’échelle atteinte en France et dans la plupart des Etats occi­dentaux. Reste que, dans une société où 50% des habi­tants – plus de 80 % à Gaza - vivent avec moins de deux dollars par jour, cette dégé­né­res­cence suscite natu­rel­lement de la colère. L’expérience de près de quatre ans de pouvoir du Hamas, surtout depuis le coup de juin 2007, laisse craindre que le mou­vement isla­miste ne fasse guère mieux, surtout dans les condi­tions du blocus. D’autant qu’à Gaza, il s’inscrit de plus en plus clai­rement dans un effort d’islamisation pro­fon­dément nocif, y compris pour lui…

Bref, la division à la fois géo­gra­phique et poli­tique qui recoupe la ligne de partage entre les deux com­po­santes majeures du mou­vement national pales­tinien va de la stra­tégie à la poli­tique, de la religion à l’idéologie. Cette division n’est pas conjonc­tu­relle, mais struc­tu­relle, pro­fonde et sans doute durable. Leur stra­tégie est exclusive et non inclusive. Cela va jusqu’aux arres­ta­tions des deux côtés. Va-​​t-​​il falloir bientôt comp­ta­bi­liser ces pri­son­niers dans les « sta­tis­tiques » des détenus politiques ?

La stra­tégie occi­dentale, imposée par Israël, a bien sûr élargi le fossé. Elle a poussé d’un côté le Fatah à tenter de reprendre par la force le pouvoir qui lui avait échappé par les urnes, et de l’autre le Hamas à se radi­ca­liser pour le garder, les éradi­ca­teurs de part et d’autre jetant de l’huile sur le feu…

Hélas, non seulement les élec­tions pré­si­den­tielle et légis­lative, dans le cadre d’une nor­ma­li­sation pos­sible, ne sont pas en vue, mais les deux mou­ve­ments conti­nuent de s’enfoncer dans cette logique sui­ci­daire. Le Congrès du Fatah d’août dernier, au-​​delà du dis­cours sur le droit à la résis­tance et de l’élection de Marwan Bar­ghouti à la direction, n’a pas remis en cause la priorité à la lutte contre le Hamas, dont la pro­motion de Mohamed Dahlan et de ses proches offre un indice. Sans oublier celle de « sécu­ri­taires » et de cor­rompus – et quand l’un d’eux doit quitter la direction par la porte des urnes, il revient par la fenêtre de l’OLP… Quant au Hamas, malgré la réaf­fir­mation positive de la pers­pective d’un Etat pales­tinien dans les Ter­ri­toires occupés en 1967, autour de laquelle les deux mou­ve­ments pour­raient se retrouver, il poursuit sa répression contre les mili­tants du Fatah – qui fait de même en Cis­jor­danie - et accentue l’islamisation, forcée et non forcée, de la société gazaouie. Et le blocus contribue en son sein à la poussée des radicaux face aux pragmatiques.

Même si des son­dages récents indiquent une évolution du rapport des forces élec­toral au détriment du Hamas, il serait illu­soire d’imaginer une réuni­fi­cation rapide : le fossé est trop sub­stantiel et trop large. Bref, l’unité nationale, pos­sible sur la base du « Document des pri­son­niers », s’est évanouie.

D’où, là aussi, des ten­ta­tives qui se mani­festent pour échapper à l’échec des deux « piliers » du mou­vement. C’est vrai des efforts de la « gauche » pales­ti­nienne comme du mou­vement de résis­tance non-​​violente, dont la répression par les Israé­liens sou­ligne l’importance, mais aussi de la pers­pective pro­posée par Premier ministre Salam Fayyad.

Reprenant l’idée plu­sieurs fois avortée de pro­clamer l’Etat pales­tinien, Fayyad propose de bâtir ce dernier sous occu­pation. Il ne serait pas sérieux d’étiqueter purement et sim­plement cette ten­tative comme « collabo » : hier encore inconnu, Fayyad devient popu­laire grâce aux amé­lio­ra­tions apportées à la vie quo­ti­dienne en Cis­jor­danie - mais surtout au profit d’une minorité aisée et souvent cor­rompue dans la mou­vance de l’Autorité.

La stra­tégie bâtie à partir de cette expé­rience com­porte évidemment des risques, à com­mencer par celui d’alimenter l’illusion de la « paix écono­mique » opposée par Néta­nyahou à l’exigence d’un Etat pales­tinien. En même temps, l’idée – pas nou­velle, je le répète – de pro­clamer l’Etat dans les fron­tières de 1967 exprime la volonté d’imposer l’entité juri­dique pales­ti­nienne sur la scène inter­na­tionale et fait débat en Palestine. Mais elle com­porte un autre danger : le lien entre le « gel » des colonies – au mieux quelque temps – et la pro­cla­mation d’un Etat « malgré » celles-​​ci débouche sur un pos­sible statu quo ensuite. « Vous avez votre Etat ! », s’entendront dire les Pales­ti­niens, tandis que les pays arabes pourront nouer ou déve­lopper sans condition nouant leurs rela­tions avec Israël. Ceux qui inter­prètent ainsi Fayyad - à tort ou à raison, car il reste dif­ficile de juger son projet aujourd’hui - demandent tou­tefois avec raison : pourquoi pro­clamer l’Etat dans deux ans, et non pas dès maintenant ?

3) Obama à la manœuvre

Cette double impasse, en Israël et en Palestine, le confirme : la solution, si elle doit inter­venir, dépend essen­tiel­lement de la com­mu­nauté inter­na­tionale (sans guillemets) - opi­nions, partis et asso­cia­tions, mais aussi des gou­ver­ne­ments et orga­ni­sa­tions où ils dia­loguent, en premier lieu l’Organisation des Nations unies (ONU). C’est sur ce terrain que le prin­cipal chan­gement s’est produit, avec l’élection de Barack Obama. Il faut le sou­ligner d’emblée : aussi posi­tives que puissent être cer­taines dimen­sions de l’action du nouveau pré­sident des Etats-​​Unis, on ne saurait en embellir les objectifs. Il l’a d’ailleurs dit clai­rement dès son dis­cours d’investiture : il s’agit pour lui de rétablir le lea­dership amé­ricain, menacé par les aven­tures de George W. Bush et leurs consé­quences sur la scène inter­na­tionale. Autrement dit, la rupture entre eux ne porte pas sur le but, mais sur les moyens de l’atteindre : le soft power rem­place le hard power (sauf en Afgha­nistan, où Obama a ren­forcé la pré­sence mili­taire US).

Cette évolution est plus sen­sible au Proche-​​Orient que partout ailleurs. Les bour­biers irakien et afghan et, indis­so­cia­blement, les ambi­tions de l’Iran menacent l’hégémonie amé­ri­caine sur toute la région. Pour rétablir celle-​​ci et donc tenter de trouver une solution aux conflits où Washington s’enlise, il apparaît indis­pen­sable d’avancer sur dossier israélo-​​palestinien. Ce retour à l’idée de cen­tralité de ce conflit par rapport aux autres, dans la région et au-​​delà, doit beaucoup au rapport bipar­tisan Baker-​​Hamilton.

Dans l’attente du « plan de paix » qu’Obama devrait pro­poser très pro­chai­nement à l’Assemblée générale de l’ONU, un certain nombre de dis­cours et de gestes méritant d’être appréciés, à com­mencer par la nomi­nation comme envoyé spécial au Proche-​​Orient de George Mit­chell, « bête noire » des Israé­liens en raison de son rapport de l’automne 2000 sur leurs res­pon­sa­bi­lités dans l’éclatement de la seconde Intifada. Puis vint le dis­cours du Caire, avec notamment la dénon­ciation de la colo­ni­sation et la for­mu­lation ouverte sur le Hamas mar­quaient une avancée signi­fi­cative – le pré­sident n’utilisait plus le mot « ter­ro­riste » et recon­naissait le soutien popu­laire dont jouit le mou­vement isla­miste. Depuis, Obama a frappé par sa fermeté face à Néta­nyahou sur la colo­ni­sation, y compris à Jérusalem-​​Est – il est vrai que l’extension des grands blocs empê­cherait Jérusalem-​​Est de devenir la capitale de l’Etat pales­tinien et plus lar­gement la création même de ce dernier… Reste à vérifier que l’administration US ne flan­chera pas, et surtout tra­duira ses dis­cours en actes. Les Cas­sandres annoncent sans attendre qu’il n’en sera rien. Parce que le nouveau pré­sident est piégé en Irak et en Afgha­nistan. Parce qu’il se trouve en dif­fi­culté sur sa réforme de la santé. Parce qu’il ne pourra pas tenir bon face au lobby pro-​​israélien…

Indis­cu­ta­blement, les ter­gi­ver­sa­tions d’Obama sur le retrait d’Irak et sa fuite en avant en Afgha­nistan l’ont placé dans une situation com­plexe. Mais raison de plus pour réussir à relancer le pro­cessus de paix israélo-​​palestinien, sur la base d’une véri­table avancée fondée sur le droit inter­na­tional. Indis­cu­ta­blement aussi, la croisade déma­go­gique lancée par les conser­va­teurs a porté un coup à l’idée de financer l’accès aux soins de tous les Amé­ri­cains – comme par hasard, les incon­di­tionnels d’Israël figurent parmi les ani­ma­teurs de cette cam­pagne. Mais, là encore, raison de plus pour engranger des succès au Proche-​​Orient sur la question pales­ti­nienne, dans l’effort de détente avec l’Iran et la Syrie comme sur le désar­mement nucléaire. Notable est l’exigence nou­velle du Dépar­tement d’Etat de voir Israël signer le Traité de non-​​prolifération nucléaire (TNP).

La question du lobby est évidemment impor­tante. Mais il s’agit sans doute de celle sur laquelle Obama a manœuvré avec le plus d’efficacité. Il a encouragé la nais­sance et l’essor remar­quable d’un lobby alter­natif, J-​​Street, qui mobilise sur la pers­pective de deux Etats. Simul­ta­nément, il exercé une forte pression sur le lobby traditionnel.

L’argumentation d’Emmanuel Rahm, chef du cabinet de la Maison Blanche, au cours de réunions « privées » avec l’AIPAC a dépassé le conflit israélo-​​palestinien : il a insisté sur les risques que com­porte la défense des intérêts d’Israël contre ceux des Etats-​​Unis pour la situation même des juifs amé­ri­cains. De fait, non seulement le vieux lobby ne semble guère se mobi­liser pour sou­tenir la poli­tique de Néta­nyahou, mais il éprouve de grandes dif­fi­cultés à convaincre une partie signi­fi­cative des Repré­sen­tants et des Séna­teurs à contester celle d’Obama.

Encore une fois, les son­dages sont des son­dages… Mais celui com­mandé par J-​​Street au prin­temps 2009 indi­quait que 72 % des juifs amé­ri­cains conve­naient que la solution deux États leur sem­blait conforme à l’intérêt national amé­ricain et que 60 % entre eux s’opposaient à l’expansion des colonies en Cis­jor­danie. Selon un autre sondage, 69 % des juifs amé­ri­cains condam­naient les idées défendues par Lie­berman. Et 75 % se décla­raient en faveur de pres­sions éven­tuelles de Washington sur Israël, dont la dimi­nution du montant de l’aide amé­ri­caine afin que l’Etat hébreu fasse la paix avec les Palestiniens.

Cette évolution va peut-​​être au-​​delà de la conjoncture. Ainsi le mil­liar­daire Charles Bronfman, pilier du lobby, s’inquiète publi­quement que le conflit d’Israël avec les Pales­ti­niens ruine ses rela­tions avec les jeunes juifs de la dia­spora : « Main­tenant tout le monde se pré­occupe des Pales­ti­niens. Main­tenant, nous sommes des occu­pants, des agres­seurs, qui vivent par l’épée. C’est comme ça que les médias nous voient, et cela a de l’effet sur la popu­lation en général et les Juifs en par­ti­culier. » Et le socio­logue Steven M. Cohen constate que ces der­niers sont « moins engagés en faveur d’Israël » : selon ses enquêtes, seuls 54 % d’entre eux sont à l’aise avec l’idée même d’Etat juif contre 80 % de leurs aînés…

Bref, un coin a sans doute été enfoncé dans le système d’influence dénoncé par le rapport de John J. Mear­sheimer et Stephen M. Waltvi, expli­quant pour une grande part le refus d’Obama de se laisser enfermer dans la dia­lec­tique de Néta­nyahou – du moins jusqu’ici.

4) L’Europe à contre-​​temps

Ces der­nières années, qui­conque cri­ti­quait la pas­sivité, voire la lâcheté de l’Union euro­péenne (UE) s’entendait répondre : « L’Union n’en pense pas moins sur Proche-​​Orient, mais elle craint de s’opposer à l’Amérique ». Faut-​​il croire que la situation se serait retournée ? Alors que Washington semble vouloir relancer le pro­cessus de paix, Bruxelles rechigne… à suivre !

Pire : le 8 décembre 2009, le Conseil des ministres des Affaires étran­gères a décidé, contre l’avis du Par­lement, de « rehausser » les liens avec Israël, trans­formant ce dernier en quasi membre de l’UE, au mépris des réso­lu­tions de l’ONU, du droit inter­na­tional et, au passage, de l’article 2 de l’accord asso­ciation. Bernard Kouchner a poussé à la roue dans ce sens. Mais les mas­sacres de Gaza ont remis les pen­dules à l’heure et remis en cause le choix de décembre, apparu comme un « feu vert » au défer­lement de vio­lence. Mais ils n’ont pas arrêté de nom­breux projets euro-​​israéliens dans le cadre de la Poli­tique euro­péenne de voi­sinage. Ni la par­ti­ci­pation d’Israël aux manœuvres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN).

Tout cela s’explique. L’élargissement de l’UE aux Etats d’Europe cen­trale et orientale a déplacé le centre de gravité géo­gra­phique et donc poli­tique de l’Union, au profit de diri­geants néo-​​libéraux aussi pro-​​israéliens que leurs pré­dé­ces­seurs com­mu­nistes étaient pro-​​arabes – parfois sans rien connaître du dossier Mais, même en Europe occi­dentale, les chan­ge­ments inter­venus dans plu­sieurs pays, en premier lieu l’Allemagne, l’Italie et la France, ont modifié l’attitude de ceux qui impul­saient jusque-​​là la poli­tique proche-​​orientale de l’UE. Pourtant, malgré ce contexte struc­turel très dif­ficile, le caractère cri­minel de l’action du gou­ver­nement israélien, l’arrogance avec laquelle il sabote toute recherche de la paix et la colère d’une partie signi­fi­cative de l’opinion publique mon­diale com­mencent à faire bouger les lignes. Haut repré­sentant de l’UE pour la poli­tique étrangère et de sécurité commune (PESC), Javier Solana a déclaré cet été que le Conseil de sécurité de l’ONU devrait imposer un règlement incluant la recon­nais­sance de l’Etat pales­tinien indé­pendant si impasse per­sistait dans le pro­cessus de paix. « Après une date butoir, le Conseil de sécurité devrait pro­clamer qu’il adopte la solution de deux Etats. Ceci devrait inclure tous les para­mètres : fron­tières de cet Etat, réfugiés, Jéru­salem et arran­ge­ments de sécu­ri­tévii. » Dif­ficile, soit dit en passant, de ne pas observer la « coïn­ci­dence » entre cette prise de position et celle, évoquée plus haut, de Fayyad…

D’autant que Solana a fait entendre à nouveau sa voix après l’annonce récente du feu vert israélien à de nou­velles construc­tions dans les colonies : « Les négo­cia­tions avec Israël ne sont pas ter­minées et nous avons encore quelques semaines devant nous, et j’espère beaucoup que nous serons en mesure d’obtenir un chan­gement de la position » israé­lienne sur les colo­ni­sa­tions lors de l’assemblée générale de l’ONU, fin sep­tembre, à New York. Or la pré­si­dence actuelle de l’UE a abondé dans le même sens : le chef diplo­matie sué­doise Carl Bildt a indiqué que les Euro­péens « sou­te­naient plei­nement l’approche amé­ri­caine, notamment sur les colonies » qui « sont illé­gales et consti­tuent un obs­tacle au pro­cessus de paix ».

Si l’UE donne ainsi des signes de chan­gement, c’est sans doute aussi parce que cer­tains Etats euro­péens, en son sein et en dehors, s’engagent plus for­tement. Ainsi de la Norvège, dont le fonds sou­verain, premier inves­tisseur dans les Bourses euro­péennes, a choisi de dés­in­vestir de la société israé­lienne Elbit, qui a fourni le système de sur­veillance pour le mur déclaré illégal par la Cour inter­na­tionale de justice (CIJ) en juillet 2004. « Nous ne sou­haitons pas financer des entre­prises qui contri­buent si direc­tement à des vio­la­tions du droit huma­ni­taire inter­na­tional », a expliqué la ministre nor­vé­gienne des Finances Kristin Halvorsen.

Il est temps que l’UE relaie ces ini­tia­tives et fasse direc­tement pression sur Israël. Selon le jour­na­liste Akiva Eldarix, en général très bien informé, l’UE pourrait se pro­noncer pro­chai­nement pour une reprise des négo­cia­tions dès octobre et en vue de l’établissement d’un Etat pales­tinien dans les deux ans - une sorte de « pré-​​reconnaissance » de la Palestine. Ces négo­cia­tions se concen­tre­raient sur la défi­nition de ses fron­tières défi­ni­tives et donc de celles d’Israël, sur la base des fron­tières de 1967, toute modi­fi­cation devant pro­céder d’un échange de territoires.

La même source euro­péenne, explique Eldar, ajoute que le refus de Néta­nyahou de négocier sur Jéru­salem et les réfugiés ne devrait pas entraîner de report de la création de l’Etat. De même, ses exi­gences de voir les Pales­ti­niens recon­naître Israël comme « Etat du peuple juif » et les Arabes nor­ma­liser sans attendre leurs rela­tions ne sau­raient constituer des pré-​​conditions à la recon­nais­sance inter­na­tionale de la Palestine.

On sait qu’une ren­contre Obama-​​Nétanyahou-​​Abbas a fina­lement été annoncée dans le cadre de l’Assemblée générale de l’ONU. Mais la Maison Blanche n’a pas obtenu d’Israël l’accord espéré sur le gel des colonies. Dans ces condi­tions, sur quoi débou­chera le « sommet » de la semaine pro­chaine. Beaucoup dépendra des pres­sions qu’exerceront Washington et Bruxelles. La pro­po­sition Solana que l’ONU s’engage à admettre l’Etat pales­tinien d’ici à deux ans aurait, selon Eldar, reçu le feu vert de l’administration amé­ri­caine : ce serait évidemment un immense pas en avant… s’il est fait.

5) Sarkozy à contre-​​courant

Dans ce contexte, on mesure la gravité du tournant pris par la poli­tique proche-​​orientale de la France depuis l’assassinat de Rafic Hariri, et que Nicolas Sarkozy a accentué. Certes, ni Jacques Chirac dans les deux der­nières années de son second mandat, ni Sarkozy depuis n’ont for­mel­lement modifié le cadre proposé par France pour la solution du conflit : le retrait Israël des Ter­ri­toires occupés en 1967 et l’établissement d’un Etat pales­tinien avec Jérusalem-​​Est pour capitale. Mais comment nier que l’Elysée et le Quai d’Orsay répètent cette « doxa » d’une manière rou­ti­nière qui contraste avec l’enthousiasme de leurs décla­ra­tions répétées d’amitié pour Israël ?

Or ces der­nières ne consti­tuent pas seulement des paroles ver­bales : elles se tra­duisent par une coopé­ration de plus en plus étroite avec Israël, voire un appui politico-​​diplomatique comme lors de l’offensive contre Gaza. Sarkozy prétend que cette proximité permet de mieux peser sur le gou­ver­nement israélien. Il ne s’en cache pas : il entend rompre avec la poli­tique passée qui, selon lui, n’a débouché sur rien, et activer des « leviers positifs ». En réalité, son rap­pro­chement avec Israël n’a même pas permis au pré­sident de la Répu­blique d’obtenir la grâce de Salah Hamouri. Mais il est vrai que, fidèle au « deux poids deux mesures », Sarkozy a été beaucoup plus vocal s’agissant Guilad Shalit. A preuve le premier geste du nouvel ambas­sadeur de France : se rendre au domicile des Shalit pour remettre une lettre du pré­sident de la Répu­blique pour l’anniversaire de Guilad…

Si franc qu’il a perdu son poste, le premier porte-​​parole du pré­sident, David Mar­tinon, avait avoué sans ambages le 22 novembre 2007, devant les diri­geants du Conseil repré­sen­tatif des ins­ti­tu­tions juives de France (CRIF) : la France et Israël vivent une nou­velle « lune de miel ». Et le bul­letin com­mu­nau­taire de pré­ciser : « Il n’a pas exclu une com­pa­raison avec la période pré­cédant la guerre des Six jours. » Ancien ambas­sadeur France Israël, Jean-​​Michel Casa refuse, lui, l’idée de retour à un « âge d’or », mais il affiche sans moindre pré­caution le « tournant » intervenu, qua­li­fiant même la pre­mière année consé­cutive à l’élection de Sarkozy d’« annus mira­bilis » pour l’amitié franco-​​israélienne.

Le tournant en question paraît d’autant plus profond qu’il s’inscrit dans un tournant général de la poli­tique exté­rieure fran­çaise, qui marque une rupture majeure avec celle conçue et mise en œuvre par le général De Gaulle. L’alpha et l’omega du nouvel hôte Élysée - le rap­pro­chement, à contre-​​courant, avec une admi­nis­tration Bush finis­sante - se tra­duira, début mai 2009, par la réin­té­gration de la France au sein du com­man­dement mili­taire intégré de l’OTAN. Entre-​​temps, Sarkozy a donné tous les gages exigés : auto­censure sur l’Irak, par­ti­ci­pation à l’aventure afghane, position par­ti­cu­liè­rement agressive face à l’Iran sur la question nucléaire, cam­pagne anti-​​chinoise, soutien ouvert à la « majorité » liba­naise, etc. Seule son inter­vention dans le conflit russo-​​géorgien aura sans doute déplu à la Maison Blanche d’alors, mais le chef de l’Etat n’y faisait que défendre les intérêts de l’UE qu’il pré­sidait alors pour six mois.

Avec l’élection d’Obama, Sarkozy plus bushiste que Bush se trouve pris à contre-​​pied. Plus il peine à s’adapter à son nouvel homo­logue amé­ricain, et plus il en subit la concur­rence. C’est à mon avis d’abord dans ce cadre que s’inscrivent – et s’expliquent – les zigzags de la poli­tique proche-​​orientale de Paris.

Dans son dis­cours annuel à la confé­rence des ambas­sa­deurs, le 26 août dernier, le pré­sident de la Répu­blique a déclaré à propos du conflit israélo-​​palestinien : « Je conteste l’idée que ce serait un conflit régional. Ce conflit concerne le monde entier et il est temps de régler ce conflit. Chacun connaît par­fai­tement les para­mètres de la paix et le chemin qui y conduit est balisé. Là aussi, il ne faut plus attendre. Attendre quoi ? Plus de morts ? Plus de souf­france ? Qui pourrait dire, ici comme ailleurs, que dans quelques années la solution sera plus simple ? Et est-​​ce que l’on n’a pas suf­fi­samment attendu ? (…) Je sou­haite que la ren­contre, aujourd’hui même, entre le Premier ministre d’Israël et l’envoyé du pré­sident des Etats-​​Unis débouche. Débouche sur quoi ? Chacun connaît mon amitié pour Israël, et je le dis comme je le pense : débouche sur un gel précis et complet de la colo­ni­sation. Les vrais amis d’Israël doivent lui dire la vérité. La vérité, c’est qu’il n’y aura pas de paix avec la pour­suite de la colo­ni­sation. Alors cela peut plaire ou ne pas plaire, mais quand on est un ami, on est un ami exi­geant et un ami franc. »

On ne peut que se réjouir de la fermeté de ce dis­cours et de cette volonté d’action… d’autant qu’elles suc­cèdent à un silence, voire une para­lysie, de plu­sieurs mois. La colère de l’opinion publique pendant et après l’horreur de Gaza et la concur­rence d’Obama pèsent sans doute lourd dans cette inflexion nou­velle. Tem­pérée, tou­tefois, par la nomi­nation de Valérie Hof­fenberg, direc­trice d’« American Jewish Committee-​​France », comme « repré­sen­tante spé­ciale de la France pour la dimension écono­mique, cultu­relle, com­mer­ciale, éducative et envi­ron­ne­mentale du pro­cessus de paix au Proche-​​Orient »…

Si cette analyse d’ensemble est juste, alors nos res­pon­sa­bi­lités appa­raissent consi­dé­rables : il nous revient, non d’entraîner des franges de l’opinion, mais d’animer un mou­vement suf­fi­samment puissant et donc large pour contribuer à infléchir la poli­tique de la France et du même coup celle de l’Europe. C’est un objectif ambi­tieux : il s’agit à la fois d’accompagner avec vigi­lance la relance du pro­cessus paix par Washington et de per­mettre à Bruxelles de jouer un rôle moteur.