Israël-​​Palestine : La Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’Homme a aussi 60 ans.

Sylviane de Wangen, mercredi 10 décembre 2008

En 2008, après que les Israé­liens ont fêté le soixan­tième anni­ver­saire de la création de leur Etat sur la terre des Pales­ti­niens, que ceux-​​ci ont com­mémoré le soixan­tième anni­ver­saire de la Nakba [catas­trophe], le monde entier célèbre le soixan­tième anni­ver­saire de la Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’Homme (DUDH), adoptée et pro­clamée par l’Assemblée générale des Nations unies dans sa réso­lution 217A du 10 décembre 1948. Coïn­ci­dence de dates ? Pas vraiment puisque ces trois événe­ments sont issus de la même tra­gédie qu’a été la deuxième guerre mondiale.

La Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’Homme marque une véri­table révo­lution en affirmant dans son article premier "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."

Ce texte reconnaît la valeur et les droits de tout être humain "sans dis­tinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion poli­tique, …", pré­cisant de sur­croît qu’"il ne serait fait aucune dis­tinction fondée sur le statut poli­tique, juri­dique ou inter­na­tional du pays dont la per­sonne est res­sor­tis­sante, que ce pays ou ce ter­ri­toire soit indé­pendant, sous tutelle, ou autonome ou soumis à une limi­tation quel­conque de souveraineté."(art. 2). Donc des droits uni­versels, pour tous les êtres humains. Et le devoir uni­versel, de tous les êtres humains, de res­pecter et faire res­pecter les droits des autres.

Ce sont les mêmes pays qui contri­buèrent le plus à la rédaction de ce texte majeur au sein de la jeune Orga­ni­sation des Nations unies (ONU) qui ont, la même année, pour répondre à la demande du mou­vement sio­niste dans l’Europe trau­ma­tisée par la guerre et le génocide des Juifs, disposé de la terre des Pales­ti­niens contre leur volonté et sans égard de leurs intérêts. Quelle en est l’explication ? L’esprit colonial, bien vivace à cette époque dans cer­tains pays d’Europe, eux-​​mêmes colo­ni­sa­teurs (par exemple la France), n’englobait pas tous les humains dans la même humanité. Les émigrants en Palestine étaient euro­péens, les habi­tants de la Palestine étaient arabes…

Par la suite, le droit de nom­breux Pales­ti­niens à rester dans leur pays ou à y revenir (art.13 de la DUDH), le droit à une natio­nalité (art.15), le droit à la pro­priété (art.17) leur ont été déniés. Et, depuis 1967, depuis l’occupation de la partie de la Palestine censée devenir un jour l’Etat pales­tinien puis sa colo­ni­sation intensive par des Israé­liens juifs, per­pé­tuant cette situation colo­niale, nombre d’autres droits sont quo­ti­dien­nement violés, comme le droit à la vie, à la liberté, à la sûreté (art.3), à la recon­nais­sance de sa per­son­nalité juri­dique (art.6), à une égale pro­tection contre toute dis­cri­mi­nation (art.7). Sans parler des droits au travail, à l’éducation et à un niveau de vie décent. Sans compter les trai­te­ments inhu­mains ou dégradants…

"Le colo­nia­lisme refuse les droits de l’Homme à des hommes qu’il a soumis par la vio­lence, qu’il main­tient de force dans la misère et l’ignorance, donc, (…), en état de "sous-​​humanité". (…) l’indigène est un sous-​​homme, la Décla­ration des droits de l’Homme ne le concerne pas ;(…). (…) deux sortes d’individus : pour l’un, le pri­vilège et l’humanité ne font qu’un ; il se fait homme par le libre exercice de ses droits. Pour l’autre, l’absence de droit sanc­tionne sa misère, sa faim chro­nique, son igno­rance, bref sa sous-​​humanité…" Ces lignes ont été écrites en 1961 par Jean-​​Paul Sartre dans sa préface du "Por­trait du colonisé" d’Albert Memmi. On pouvait espérer que près de soixante ans plus tard, les colonies d’alors étant devenues des Etats indé­pen­dants, elles seraient devenues obso­lètes. Mais il y a eu la guerre de 1967 et la forme que l’on connaît d’occupation de toute la Palestine par Israël… et sa colo­ni­sation, même si celle-​​ci est dif­fé­rente des pré­cé­dentes car elle vise à l’appropriation du ter­ri­toire en en écartant le plus grand nombre pos­sible de ses habi­tants. De nouveau, tout se passe comme si, pour nombre d’Israéliens, les Pales­ti­niens ne sont pas vraiment des humains comme eux (c’est le propre du colo­nia­lisme). Et comme si, pour une grande partie du reste de la "com­mu­nauté inter­na­tionale", Pales­ti­niens et Israé­liens ne sont pas vraiment égaux "en dignité et en droits" ?

Les Pales­ti­niens ne sont pas les seuls en Médi­ter­ranée (et bien sûr dans le monde) dont les droits humains sont violés. Mais ils sont les seuls dont le malheur a son origine dans une décision de l’organisation qui a inventé la DUDH et dont le pays qui colonise leur ter­ri­toire depuis qua­rante ans, a un statut d’exception au sein de cette orga­ni­sation, jouissant d’une totale impunité pour des crimes commis au su et au vu de tous – et dénoncés dans un nombre impres­sionnant de rap­ports impar­tiaux et par la Cour inter­na­tionale de justice. Cette même ONU est aujourd’hui poli­ti­quement inca­pable d’imposer pour la Palestine le droit et ses propres décisions.

La Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’homme reste un grand texte qui prendra un jour son plein effet pour tous les êtres humains, grâce à tous ses défen­seurs, à tous ceux qui résistent et restent debout, comme les Pales­ti­niens depuis 60 ans. Face aux plus forts, les plus faibles deviennent les plus forts sur le plan humain. Une des vertus de la Décla­ration uni­ver­selle est d’encourager la résis­tance des opprimés et leur combat pour l’égalité des droits.