Israël-​​Iran : quel danger nucléaire ?

Bernard Ravenel, mercredi 21 mars 2007

Nous vivons une époque for­mi­dable. Nous entrons vraiment dans un monde orwellien. En France, une énorme cam­pagne veut nous convaincre qu’un pays dan­gereux, l’Iran, est prêt à lancer sur nous une arme nucléaire.

Or cette arme est encore vir­tuelle pour au moins plu­sieurs années. Et per­sonne ne nous dit un mot sur un autre pays - Israël - qui dispose effec­ti­vement depuis 40 ans d’armes nucléaires. Elles sont actuel­lement déployées pour être lancées pré­ci­sément contre ce pays-​​là : l’Iran.

Des journaux, en Grande-​​Bretagne (The Inde­pendent) et aux Etats-​​Unis (The New-​​Yorker), ont osé évoquer ou dévoiler des plans d’attaque amé­ri­cains et/​ou israé­liens contre l’Iran ; ils ont immé­dia­tement été l’objet d’un démenti qui d’ailleurs avait l’allure d’un aveu.

A partir de là, un scé­nario doit s’imposer dans la repré­sen­tation de la réalité régionale : la menace nucléaire vient exclu­si­vement de l’Iran - qui a adhéré au Traité de Non pro­li­fé­ration nucléaire (TNP), qui ne possède pas d’armes nucléaires et qui reste sous le contrôle de l’Agence inter­na­tionale de l’énergie ato­mique (AIEA). Elle ne vient surtout pas d’Israël - qui n’a pas adhéré au TNP, qui possède le sixième arsenal nucléaire du monde braqué sur l’Iran et sur les pays arabes, et qui refuse tout contrôle de l’AIEA.

Et comme « on » n’est pas sûr d’avoir bien convaincu l’opinion, « on » en rajoute dans les médias. Après que des cen­taines d’articles ont, depuis au moins quinze ans, expliqué en long que la bombe nucléaire ira­nienne est pour demain matin, d’énormes encadrés publi­ci­taires, non gra­tuits, dont l’origine n’est pas iden­tifiée, sont publiés et repu­bliés ad nauseam dans les prin­cipaux médias français. Ceux-​​ci exhortent l’Europe « à faire face au danger que font peser sur le monde les diri­geants ira­niens, leur volonté de se doter de l’arme nucléaire et de rayer Israël de la carte (…), à refuser les vio­la­tions du droit inter­na­tional et du TNP signé par l’Iran, à tirer les consé­quences du marché de dupes de négo­cia­tions recon­duites indé­fi­niment sans résultat (…) » (ita­liques dans le texte) [1]. Signé entre autres par les habi­tuels sou­tiens incon­di­tionnels à la poli­tique israé­lienne, ce message est explicite : pas de négo­cia­tions, la guerre. Pour cou­ronner le tout « on » ressort Elie Wiesel pour faire un clip dans les salles de cinéma et pour par­rainer un meeting à Sciences Po avec les mêmes… Pascal Bru­ckner, Fré­déric Encel, André Glucksmann,etc. [2]

Mais il fallait une touche d’expert pour jus­tifier toute la démarche. Et « on » a trouvé, en janvier 2006, un sym­pa­thisant : Bruno Ter­trais, maître de recherche à la Fon­dation pour la recherche stra­té­gique, souvent sol­licité par les médias. Dans un chat du Monde du 13 janvier, il affirme qu’ « aucun pays, même les Etats-​​Unis et Israël (sic), n’a l’intention de frapper l’Iran », et il démontre tran­quillement que « l’Iran et Israël sont dans une situation tota­lement dif­fé­rente du point de vue du droit inter­na­tional. L’Iran s’est interdit lui-​​même d’avoir la bombe en signant le TNP. Israël n’a pas signé le TNP et donc son pro­gramme nucléaire n’est pas contraire au droit inter­na­tional. » cqfd…

L’option militaire

Pendant ce temps, après quatre ans de négo­cia­tions, l’étau se res­serre autour de l’Iran. Des sanc­tions pro­gres­sives sont désormais votées et revotées par le Conseil de Sécurité. Pour le moment, celles-​​ci se situent dans le cadre du cha­pitre VII, article 41 de la Charte de l’ONU, qui exclut le recours à la force. Mais il est peu pro­bable que cette « concession » arrête la machine désormais lancée.

L’option d’une attaque aérienne contre les ins­tal­la­tions nucléaires et les infra­struc­tures mili­taires et écono­miques de l’Iran, étudiée par les stra­tèges du Pentagone depuis plus de deux ans, est entrée dans une phase de pré­pa­ration active en novembre 2006. Juste après la défaite des répu­bli­cains aux élec­tions pour le Congrès et après les échecs en Irak. Le rapport Baker-​​Hamilton est jeté à la pou­belle. G.W. Bush choisit d’envoyer en Irak 21.000 soldats sup­plé­men­taires spé­cia­lisés dans la défense des lignes de com­mu­ni­cation et dans l’installation de cen­taines de bat­teries anti-​​missiles. Celles-​​ci sont des­tinées à contrer d’éventuelles ripostes de l’Iran s’il est attaqué. Et c’est le déploiement pro­gressif de la puis­sance aéro-​​navale amé­ri­caine (porte-​​avions, sous-​​marins nucléaires) dans le golfe Per­sique et l’océan Indien.

Dans ce scé­nario de guerre, le rôle d’Israël ne doit jamais être oublié, car ce pays entend main­tenir à tout prix son monopole nucléaire dans la région. Déjà impliquée dans la pré­pa­ration d’ensemble avec le Pentagone, l’armée israé­lienne, qui aura besoin de la cou­verture poli­tique et stra­té­gique amé­ri­caine si elle veut inter­venir, a pra­tiqué plu­sieurs simu­la­tions d’attaques sur des ins­tal­la­tions nucléaires iraniennes.

Une cam­pagne pro­pa­gan­diste effrénée, dont on a vu un petit échan­tillon en France, est menée en Israël pour condi­tionner l’opinion désormais obsédée par l’Iran.

Cette option mili­taire suppose aussi une cam­pagne diplo­ma­tique active des Etats-​​Unis et d’Israël pour géné­ra­liser et ren­forcer les sanc­tions contre l’Iran et entraîner le plus grand nombre de pays dans le soutien, direct ou indirect, à l’aventure militaire…

Certes, la direction ira­nienne autour d’Ahmadinejad semble, avec les pro­vo­ca­tions ver­bales de ce dernier, ne rien faire pour empêcher la catas­trophe, au point d’inquiéter une partie de l’establishment politico-​​religieux actuel. Mais l’hypothèse d’un chan­gement de régime caressée par cer­tains semble peu pro­bable dans l’immédiat, surtout si les menaces exté­rieures s’aggravent, ren­forçant ainsi le sen­timent d’unité nationale contre l’« ennemi ».

L’option nucléaire

Si le pro­blème posé est bien celui de la pro­li­fé­ration nucléaire, on s’aperçoit aisément que la méthode israélo-​​américaine ne peut qu’en pro­voquer une accé­lé­ration irré­ver­sible, y compris en Iran. En effet, la guerre que pré­parent Etats-​​Unis et Israël est poten­tiel­lement, et pro­ba­blement, nucléaire. D’abord parce que sont déjà posi­tionnées dans la pou­drière régionale des armes nucléaires. Ensuite parce qu’installer ces armes signifie braquer un pis­tolet avec une balle ato­mique dans le canon, non seulement contre un pays considéré aujourd’hui comme un ennemi, mais aussi contre tous ceux sus­pectés de pouvoir devenir un jour des ennemis (pays arabes, Russie, Chine, etc.) Enfin, parce que leur emploi est prévu.

Après le 11 sep­tembre 2001 en effet, les Etats-​​Unis ont élaboré une nou­velle stra­tégie d’emploi de l’arme nucléaire. Désormais ils annoncent expli­ci­tement une « attaque nucléaire pré­ventive » contre des pays qui « envi­sagent » d’utiliser des armes de des­truction massive. L’attaque contre l’Iran verrait donc l’utilisation d’un mélange d’armes conven­tion­nelles et d’armes nucléaires avec des têtes de très petite puis­sance, d’une nou­velle géné­ration, conçues pré­ci­sément pour effacer la dis­tinction entre armes nucléaires et armes conven­tion­nelles. Le Pentagone s’acharne à expliquer que ces têtes sont inof­fen­sives pour les civils et les pré­sente comme des moyens pour construire la paix. En tout état de cause, l’extension d’un conflit ainsi nucléarisé apparaît inévi­table avec des consé­quences inimaginables.

Comment arrêter ainsi la pro­li­fé­ration nucléaire ? Soixante-​​deux ans après Hiro­shima, nous sommes en pré­sence pour la pre­mière fois d’un projet concret de « mini-​​guerre » nucléaire sus­cep­tible d’être menée immé­dia­tement. Aujourd’hui, le pouvoir amé­ricain semble partagé et peut estimer devoir reporter l’attaque pré­parée. Mais une pro­vo­cation - un attentat par exemple - est si vite arrivé.

Et l’Europe ?

Comment l’Europe pourrait-​​elle conjurer une telle catas­trophe qui la tou­cherait direc­tement ? En fait, elle a déjà proposé un com­promis accep­table qu’elle semble avoir oublié et qu’il est bon de rap­peler : c’est la Décla­ration de Téhéran, signée par la troïka euro­péenne (Alle­magne, France, Grande-​​Bretagne) le 21 octobre 2003 acvec l’Iran. Celle-​​ci contient d’un côté l’engagement iranien à déve­lopper un nucléaire exclu­si­vement civil sous le contrôle de l’AIEA, de l’autre l’enghagement de l’Europe à coopérer à la « consti­tution d’une zone libre d’armes de des­truction massive au Moyen-​​Orient ».

Seule en effet, la création d’une zone dénu­cléa­risée au Moyen-​​Orient, demandée à plu­sieurs reprises par l’ONU, peut désen­clencher le danger, y compris celui de l’Iran. Bien entendu, l’Europe n’a même pas essayer de tenir cet enga­gement, n’offrant à l’Iran aucune autre garantie de sécurité en cas de renon­ciation à l’enrichissement de l’uranium. Il lui fau­drait recon­naître qu’Israël, le véri­table facteur des­ta­bi­lisant dans la région, devrait s’engager à mettre ses ins­tal­la­tions nucléaires sous contrôle de l’AIEA.

Bonne question, n’est-ce pas, pour les candidats à l’élection présidentielle.

[1] le Monde 12 octobre 2006

[2] le Monde 2 décembre 2006