Israël-​​Iran Les risques et périls d’une attaque

Reuven Pedatzur, samedi 23 mai 2009

Plus besoin, pour les membres du gou­ver­nement israélien et de la Knesset qui auront à se pro­noncer sur une éven­tuelle attaque contre les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes, d’attendre un rapport préa­lable émanant de l’armée de l’air israélienne.

Dès à présent, ils ont à leur dis­po­sition tous les scé­narios pos­sibles d’une attaque contre l’Iran, avec tous les risques que cela com­porte et toutes les chances de réussite, grâce à l’étude menée par Abdullah Toukan et Anthony Cor­desman, du Centre d’études stra­té­giques et inter­na­tio­nales de Washington [1].

La publi­cation d’un texte aussi lucide, détaillé et exhaustif sur les options offen­sives d’Israël est une pre­mière. Ce rapport de 114 pages expose l’ensemble des infor­ma­tions dis­po­nibles sur les capa­cités mili­taires d’Israël et son pro­gramme nucléaire, ainsi que sur les déve­lop­pe­ments nucléaires et les défenses aériennes de l’Iran, et sur l’inventaire des mis­siles dans chacun des deux pays.

Après avoir passé en revue tous les cas de figure d’une attaque contre l’Iran, Toukan et Cor­desman concluent : "Une offensive israé­lienne contre les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes est pos­sible, (mais) elle serait com­plexe et hau­tement risquée et rien ne garantit que la mission dans son ensemble se solde par un succès."

Le premier pro­blème soulevé par les auteurs concerne les ser­vices secrets, ou plutôt leurs lacunes. D’après eux, "on ignore si l’Iran dispose d’installations secrètes d’enrichissement d’uranium". S’il existe des ins­tal­la­tions inconnues des agences de ren­sei­gnement occi­den­tales, le pro­gramme iranien d’enrichissement d’uranium pourrait bien s’y pour­suivre en secret, alors même qu’Israël bom­bar­derait les sites connus - l’opération serait donc nulle et non avenue. De manière générale, les auteurs du rapport estiment qu’une attaque contre l’Iran ne se jus­tifie qu’à condition de mettre fin au pro­gramme nucléaire iranien ou de le stopper pour plu­sieurs années. Or c’est là un objectif dif­ficile à atteindre.

Les ser­vices secrets sont également divisés sur la question cru­ciale de savoir quand l’Iran dis­posera de l’arme nucléaire. Les Israé­liens affirment que la bombe sera prête entre 2009 et 2012 ; les Amé­ri­cains, eux, repoussent l’échéance à 2013. Si les pré­vi­sions des Israé­liens sont justes, la fenêtre d’opportunité pour une inter­vention mili­taire ne tardera pas à se refermer. Quoi qu’il en soit, tout le monde est unanime sur le fait que nul n’osera attaquer l’Iran une fois qu’il sera en pos­session de l’arme nucléaire.

Etant donné que des dizaines d’installations nucléaires sont épar­pillées sur l’ensemble du vaste ter­ri­toire iranien, et qu’il n’est pas pos­sible de les attaquer toutes d’un coup, Toukan et Cor­desman envi­sagent l’option consistant à n’en frapper que trois, celles qui "forment le maillon central de la chaîne du com­bus­tible nucléaire néces­saire à l’Iran pour pro­duire du matériel fissile à des fins militaires".

La des­truction de ces trois sites-​​là suf­firait à para­lyser le pro­gramme nucléaire iranien pour plu­sieurs années. Il s’agit du centre de recherches nucléaires d’Ispahan, de l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz et de l’usine de pro­duction d’eau lourde d’Arak, des­tinée à la pro­duction d’uranium. Or il n’est pas sûr qu’Israël se lance dans une offensive aussi lourde de consé­quences pour frapper seulement un petit nombre d’installations, sans aucune garantie d’interrompre ainsi la nucléa­ri­sation ira­nienne pour une durée significative.

L’étude analyse trois cou­loirs aériens pos­sibles : le plus plau­sible passe par le nord ; il longe la fron­tière syro-​​turque et tra­verse le nord-​​est de l’Irak, avant de pénétrer en Iran. L’itinéraire central, qui survole la Jor­danie, est plus court, mais il ne sera pas retenu, par crainte de pro­blèmes poli­tiques avec les Jor­da­niens. Le sud, via la Jor­danie, l’Arabie saoudite et l’Irak, risque lui aussi de pro­voquer des conflits diplomatiques.

Afin que ses appa­reils puissent faire route vers l’Iran sans être détectés, l’armée de l’air israé­lienne aurait recours à une tech­no­logie de pointe des­tinée à brouiller les réseaux de com­mu­ni­cation et les radars des pays sur­volés par les F15 et les F16. Selon les auteurs du rapport, l’aviation israé­lienne a déjà fait usage de cette tech­no­logie au cours des raids contre le réacteur nucléaire syrien de Deir ez-​​Zor en sep­tembre 2007. Un dis­po­sitif de piratage a été ins­tallé sur deux avions Gulf­stream G550 récemment acquis par Tsahal (l’armée israé­lienne). Une inter­vention visant ces trois ins­tal­la­tions nucléaires néces­si­terait pas moins de 90 avions de combat, à savoir les vingt-​​cinq F15E que compte la flotte israé­lienne et soixante-​​cinq F16IC. Il fau­drait également réqui­si­tionner tous les avions ravi­tailleurs, soit cinq KC130H et quatre B707, afin de réap­pro­vi­sionner en vol les avions de combat à l’aller comme au retour. L’aviation israé­lienne aura bien du mal à loca­liser un couloir où les avions ravi­tailleurs pourront évoluer sans être repérés par les Syriens ou par les Turcs.

L’une des prin­ci­pales dif­fi­cultés tac­tiques tient au caractère sou­terrain du site de Natanz. Son usine d’enrichissement d’uranium, enfouie à une pro­fondeur de 8 mètres, est pro­tégée par un mur de béton de 2,5 mètres d’épaisseur, lui-​​même entouré par un autre mur de béton. En 2004, les Ira­niens ont for­tifié l’autre aile de l’installation, qui abrite des cen­tri­fu­geuses : ils l’ont enterrée vingt-​​cinq mètres sous terre et recou­verte d’une chape de béton armé de plu­sieurs mètres d’épaisseur. Les Ira­niens se servent de ces cen­tri­fu­geuses pour pro­duire l’uranium enrichi indis­pen­sable à la fabri­cation d’une bombe ato­mique. L’usine de Natanz compte déjà 6 000 cen­tri­fu­geuses, et il est prévu d’en ins­taller 50 000 au total, pour un ren­dement annuel de 500 kg d’uranium mili­taire. La fabri­cation d’une bombe requiert 15 à 20 kg d’uranium enrichi. Ainsi, Natanz sera en mesure de fournir suf­fi­samment de matériel fissile pour pro­duire 25 à 30 armes nucléaires par an.

Vu l’importance de la cen­trale de Natanz, les Ira­niens ont pris bien soin de l’entourer d’une solide pro­tection. Afin de contourner ce rideau défensif, l’armée de l’air israé­lienne recourrait à deux types de bombes intel­li­gentes de fabri­cation amé­ri­caine. La presse inter­na­tionale a laissé filtré que 600 de ces bombes - sur­nommées "bunker busters" (bri­seurs de bunkers) - auraient été vendues à Israël. Le premier modèle, le GBU-​​27, pèse près de 900 kg et peut défoncer une couche de béton de 2,4 mètres. L’autre, le GBU-​​28, pèse 2 268 kg : ce mas­to­donte tra­verse 6 m de béton plus une couche de terre de 30 m de pro­fondeur. Mais, pour que ces obus atteignent les ins­tal­la­tions ira­niennes ultra­pro­tégées, les pilotes israé­liens devront viser avec une pré­cision absolue et à un angle optimal.

La série de défis aux­quels est confrontée l’armée de l’air israé­lienne ne s’arrête pourtant pas là. Le système de défense aérienne mis sur pied par l’Iran risque d’empêcher les avions israé­liens d’atteindre leur objectif. Les Ira­niens ont notamment déployé des bat­teries de mis­siles Hawk, de mis­siles sol-​​air SA-​​5 et SA-​​2, et ils dis­posent en outre de mis­siles anti­aé­riens SA-​​7, SA-​​15, Rapier, Crotale et Stinger. A cela s’ajoutent les 1 700 fusils anti­aé­riens qui pro­tègent les ins­tal­la­tions nucléaires, et les 158 avions de combat qui pour­raient par­ti­ciper à la défense de l’espace aérien iranien.

La plupart de ces appa­reils sont tech­no­lo­gi­quement dépassés, mais ils peuvent encore être mis à contri­bution pour inter­cepter la flotte israé­lienne, qui aurait alors à mobi­liser une partie de sa force de frappe afin de gérer la situation.

Tous ces obs­tacles ne sont pourtant rien com­parés au système de défense anti­aérien S-​​300V (SA-​​12 Giant), à propos duquel plu­sieurs sources indiquent qu’il aurait récemment fait l’objet d’une tran­saction secrète entre la Russie et l’Iran. Si les Ira­niens dis­posent bien d’un tel système de défense, alors tous les pro­nostics de Tsahal et toutes les consi­dé­ra­tions pour ou contre une inter­vention israé­lienne en Iran sont à revoir. Le dis­po­sitif russe est tel­lement sophis­tiqué et impa­rable que les pertes aériennes pour­raient atteindre 20 % à 30 %. En d’autres termes, sur une flotte de 90 avions, 20 à 25 risquent d’être abattus. "Des pertes qu’Israël ne peut pas se per­mettre", selon les auteurs.

Si Israël décidait de s’en prendre également au fameux réacteur de Bou­chehr, cela pro­vo­querait une catas­trophe écolo­gique et des pertes humaines mas­sives. Sous la forme de retombées de radio­nu­cléides, la conta­mi­nation atmo­sphé­rique s’étendrait sur un vaste péri­mètre et entraî­nerait la mort ins­tan­tanée de mil­liers d’Iraniens résidant à proximité. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes seraient aussi emportées par le cancer dû à la radio­ac­tivité. Du fait des vents du nord qui balaient la région presque toute l’année, "Bahreïn, le Qatar et les Emirats arabes unis seraient lour­dement touchés par les radio­nu­cléides", concluent les auteurs du rapport.

Peut-​​être pourrait-​​on contourner la dif­fi­culté d’une inter­vention aérienne israé­lienne en choi­sissant d’envoyer des mis­siles balis­tiques, contre les­quels les Ira­niens n’ont aucun moyen de défense, plutôt que des avions de combat. Le rapport dévoile le pro­gramme de mis­siles israé­liens et en détaille les trois prin­cipaux modèles : Jéricho I, II et III. Le Jéricho I a une portée de 500 kilo­mètres, une tête de 450 kg et peut trans­porter une arme nucléaire de 20 kilo­tonnes. Jéricho II, dont la portée est de 1 500 kilo­mètres, est entré en service en 1990. Il peut être équipé d’une tête nucléaire d’une méga­tonne. Jéricho III est un missile balis­tique inter­con­ti­nental d’une portée de 4 800 à 6 500 kilo­mètres, sus­cep­tible de recevoir une tête nucléaire de plu­sieurs méga­tonnes. Selon le rapport, ce dernier serait entré en service en 2008.

Les auteurs semblent partir du principe qu’Israël ne lan­cerait pas de mis­siles à tête nucléaire, mais seulement conven­tion­nelle. D’après leurs calculs, il fau­drait 42 Jéricho III pour détruire les trois ins­tal­la­tions ira­niennes, à sup­poser que tous atteignent leur cible, ce qui sera extrê­mement dif­ficile. Il ne suffit pas en effet de frapper la zone cible. Pour détruire les ins­tal­la­tions, il faut viser des points d’une super­ficie d’à peine quelques mètres. Il n’est pas sûr que l’on puisse se fier aux Jéricho pour assurer une telle pré­cision de frappe.

Le rapport étudie également la réponse que l’Iran pourrait opposer à une inter­vention israé­lienne. Selon toute vrai­sem­blance, les Ira­niens se verront incités à pour­suivre et même à accé­lérer leur pro­gramme nucléaire, en vue de constituer une dis­suasion cré­dible face à une inter­vention israé­lienne. L’Iran se reti­rerait également du traité de non-​​prolifération des armes nucléaires qui, jusqu’à présent, a permis de sur­veiller dans une cer­taine mesure son pro­gramme nucléaire par l’intermédiaire des ins­pec­teurs de l’Agence inter­na­tionale de l’énergie ato­mique (AIEA). Une opé­ration israé­lienne cou­perait court à toute ten­tative de pression de la part de la com­mu­nauté inter­na­tionale pour que l’Iran sus­pende sa pro­duction d’armes nucléaires.

L’Iran ne man­querait d’ailleurs pas d’exercer des repré­sailles directes contre Israël. Il pourrait lancer des mis­siles balis­tiques Shahab-​​3 dont la portée couvre l’ensemble du ter­ri­toire israélien, cer­tains mêmes équipés de têtes chi­miques. En outre, les Ira­niens se ser­vi­raient du Hez­bollah et du Hamas pour pré­ci­piter des vagues de kami­kazes sur Israël. La deuxième guerre du Liban à l’été 2006 nous a donné un aperçu de la puis­sance de feu du Hez­bollah, et les huit der­nières années ont montré que le Hamas aussi était en mesure d’envoyer des fusées Qassam depuis la bande de Gaza.

Au cours de la deuxième guerre du Liban (en juillet 2006), le Hez­bollah a tiré 4 000 roquettes depuis le Liban sud, et leur effet sur le nord d’Israël a marqué les mémoires : la vie a été qua­siment para­lysée pendant un mois. Depuis, l’organisation chiite liba­naise a recons­titué et grossi son arsenal, et elle possède aujourd’hui quelque 40 000 roquettes. Israël n’a pas de parade à leur opposer. Les sys­tèmes de défense anti­mis­siles actuel­lement en cours d’élaboration (Iron Dome (dôme de fer) et Magic Wand (Baguette magique)) sont loin d’être au point et, même quand ils seront opé­ra­tionnels, il est peu pro­bable qu’ils fassent le poids contre une pluie de mil­liers de roquettes lancées sur Israël.

Qui plus est, une inter­vention israé­lienne en Iran désta­bi­li­serait l’ensemble du Moyen-​​Orient. Les Ira­niens mobi­li­se­raient les chiites d’Irak, ils sou­tien­draient les com­bat­tants talibans et ren­for­ce­raient leur pré­sence en Afgha­nistan. Ils pour­raient même s’en prendre aux intérêts amé­ri­cains dans la région, en par­ti­culier dans les pays abritant des bases mili­taires amé­ri­caines, comme le Qatar et Bahreïn. Les Ira­niens essaie­raient sans doute aussi de bloquer l’approvisionnement en pétrole du golfe Per­sique à des­ti­nation de l’Occident. Les Etats-​​Unis, accusés d’avoir donné à Israël le feu vert pour attaquer l’Iran, ver­raient com­pro­mises leurs rela­tions avec leurs alliés du monde arabe. Toukan et Cor­desman pré­sument tou­tefois que la Syrie, alliée de l’Iran, s’abstiendrait d’intervenir en cas d’attaque israé­lienne contre les ins­tal­la­tions nucléaires iraniennes.

Quant au calen­drier d’une éven­tuelle inter­vention israé­lienne, les auteurs évoquent cer­tains fac­teurs sus­cep­tibles d’en accé­lérer la décision. D’ici à 2010, l’Iran risque de repré­senter une grave menace pour ses voisins et pour Israël, parce qu’il dis­posera alors d’armes nucléaires en quantité suf­fi­sante pour dis­suader une attaque israé­lienne ou amé­ri­caine. L’inventaire des mis­siles balis­tiques por­teurs de têtes non conven­tion­nelles dont dispose l’Iran pourrait pré­ci­piter les événe­ments. Enfin, la pers­pective que ce pays acquière le dis­po­sitif russe de défense aérienne S-​​300V (s’il ne l’a pas déjà fait) pourrait elle aussi motiver une frappe préventive.

Quelle conclusion les diri­geants israé­liens doivent-​​ils donc tirer de ce rapport ? Qu’une attaque aérienne contre l’Iran serait une opé­ration com­plexe et pro­blé­ma­tique, à l’issue plus qu’incertaine. Qu’il leur faut prendre en compte tous les risques atte­nants à une telle décision et ne pas se laisser séduire par les pro­messes que pourrait faire l’état-major de Tsahal sur ses chances de réussite.

En conclusion, Toukan et Cor­desman se demandent si Israël a bien les moyens mili­taires de détruire le pro­gramme nucléaire de l’Iran, ou au moins de le retarder pendant plu­sieurs années. Si les contacts diplo­ma­tiques que l’administration Obama cherche à établir avec l’Iran s’avèrent impro­ductifs et si, face à leur échec pro­bable, le pré­sident amé­ricain ne se décide pas à une inter­vention armée, tout porte à croire que l’Iran sera en pos­session d’armes nucléaires dans un avenir proche. Les leaders israé­liens ont donc tout intérêt à se pré­parer, psy­cho­lo­gi­quement et stra­té­gi­quement, à l’éventualité que l’Iran acquière le statut de puis­sance nucléaire, dotée d’une force de frappe contre Israël.

Sou­li­gnons ici l’erreur qu’a commise Israël en agitant la menace ira­nienne. Le régime de Téhéran est certes un adver­saire acharné et inflexible, mais il est loin de repré­senter une menace vitale pour Israël. L’implication de l’Iran dans le ter­ro­risme qui s’est abattu sur la région pose certes des ques­tions, mais une chose est de financer des ter­ro­ristes, et une autre de lancer des mis­siles nucléaires contre Israël. Même si l’Iran par­venait à se pro­curer des armes nucléaires, la capacité dis­suasive d’Israël suf­firait à faire réfléchir tout diri­geant iranien avant d’envisager un tir de mis­siles nucléaires.

Cessons de brandir l’épouvantail d’une menace exis­ten­tielle et gardons-​​nous de toute décla­ration bel­li­queuse sus­cep­tible d’enclencher une escalade fatale. Si de telles décla­ra­tions sont super­flues et nocives, une attaque contre les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes le serait davantage.

Evi­demment, rien de tout cela n’empêche que l’on engage une action secrète pour faire entrave au pro­gramme iranien et à ses sources d’approvisionnement. La des­truction du réacteur Osirak à Bagdad, en 1981, a marqué l’acte de nais­sance de la "doc­trine Begin :" : celle-​​ci veut qu’Israël ne laisse aucun pays ennemi dans la région acquérir l’arme nucléaire. Le pro­blème, c’est que ce qui était envi­sa­geable en Irak il y a près de trente ans ne l’est plus dans le contexte actuel de l’Iran.

Le leit­motiv de la "menace ira­nienne" est un produit du contexte poli­tique inté­rieur israélien et résulte du désir de voir aug­menter les inves­tis­se­ments dans le domaine de la sécurité. Mais, au vu du déve­lop­pement pro­bable de la balis­tique ira­nienne, c’est un jeu risqué. Israël ne peut se per­mettre de négliger la force de frappe qui est celle de l’Iran et doit élaborer une poli­tique propre à la neutraliser.

D’ici à un à trois ans, quand les Ira­niens seront en pos­session d’armes nucléaires, les règles stra­té­giques de la région seront com­plè­tement changées. Israël doit se tenir prêt en inventant une poli­tique cohé­rente et claire, capable de contrer effi­ca­cement une éven­tuelle menace nucléaire, quand bien même son adver­saire n’aurait aucune intention de la mettre à exé­cution. La clé de voûte de cette poli­tique, c’est bien évidemment la dissuasion.

Seul un signal clair et cré­dible à l’intention des Ira­niens, indi­quant le prix ter­rible qu’ils auront à payer s’ils osent une attaque nucléaire contre Israël, les retiendra d’utiliser leurs mis­siles. Les Ira­niens n’ont aucune raison d’exposer leurs grandes villes à une des­truction totale, qui ne man­querait pas de se pro­duire si Israël uti­lisait les moyens dis­suasifs à sa dis­po­sition. Ni la satis­faction de mas­sacrer des infi­dèles sio­nistes ni la pro­motion des intérêts pales­ti­niens ne jus­ti­fient un tel sacrifice. La puis­sance de la dis­suasion israé­lienne face à une menace nucléaire ira­nienne a toutes les chances d’être efficace jus­tement parce que les Ira­niens n’ont pas intérêt à porter un coup fatal à Israël.

Par consé­quent, toutes les décla­ra­tions poussant au déve­lop­pement de la capacité opé­ra­tion­nelle de l’aviation israé­lienne en vue d’une attaque contre l’Iran, toutes les vaines pro­messes sur la capacité du missile anti­missile Arrow à neu­tra­liser le Shahab-​​3, ne ser­viront pas à ren­forcer la dis­suasion israé­lienne mais, au contraire, saperont sa cré­di­bilité auprès des Iraniens.

Il est temps de changer notre mode de penser. Finies les décla­ra­tions toni­truantes et les menaces en l’air : une poli­tique de pru­dence, fondée sur une stra­tégie cohé­rente, est désormais de mise. A l’heure de la pro­li­fé­ration nucléaire au Moyen-​​Orient, tous les partis en pré­sence ont fina­lement plus intérêt à faire baisser la tension qu’à souffler des braises sur le feu.

[1] voir aussi, tou­jours sur le Monde

Israël et le scénario de la guerre préventive

Le bom­bar­dement par Israël des ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes n’est pas à l’ordre du jour. En tout cas, cer­tai­nement pas avec un feu vert amé­ricain. La pre­mière ren­contre offi­cielle, lundi 18 mai à Washington, entre le premier ministre israélien, Benyamin Néta­nyahou, et le pré­sident amé­ricain, Barack Obama, aura permis d’établir avec cer­titude que les deux alliés, s’ils restent proches, ne sont plus tout à fait sur la même lon­gueur d’onde. Ni à l’endroit des Pales­ti­niens, que la droite israé­lienne au pouvoir entend main­tenir aussi long­temps que pos­sible sans Etat ni indé­pen­dance ; ni à l’égard de l’Iran, avec lequel Israël pourrait vouloir en découdre tandis qu’Obama veut le dia­logue - au moins jusqu’en janvier…

Il y a au moins deux ans que, de diverses sources amé­ri­caines et israé­liennes, on sait que cer­tains, à Jéru­salem et Washington, plaident ouver­tement pour "la des­truction mili­taire pré­ventive" des ins­tal­la­tions nucléaires que Téhéran pré­sente comme "paci­fiques". En septembre 2008, dans les der­niers mois de l’administration Bush, le premier ministre Ehud Olmert avait demandé à Washington la livraison de nou­velles bombes sophis­ti­quées et d’avions ravi­tailleurs des­tinés à réap­pro­vi­sionner en fuel ses bom­bar­diers en vol. Au grand sou­la­gement de beaucoup, George W. Bush, concentré sur "sa" guerre en Irak et refusant à son allié "l’ouverture d’un nouveau front", avait rejeté la demande.

Lar­gement plus ouvert que son pré­dé­cesseur au dia­logue avec Téhéran, Barack Obama, par ailleurs engagé dans la guerre d’Afghanistan, paraît encore moins disposé à se lancer dans un nouveau conflit. La nou­velle admi­nis­tration est tout aussi décidée que l’ancienne à empêcher l’armement nucléaire de l’Iran, mais elle veut donner sa chance à la diplo­matie. "L’important, a dit M. Néta­nyahou, qui réclamait une date limite pour ce dia­logue américano-​​​​iranien, ce qu’il n’a pas obtenu, est que l’on s’engage à ce que l’Iran ne déve­loppe pas sa capacité nucléaire mili­taire. J’espère, a-​​​​t-​​​​il ajouté, que le plan du pré­sident (Obama) réussira. (…) Israël, en tout cas, se réserve le droit de se défendre."

Dans le cas impro­bable où il déci­derait "d’y aller" seul, l’Etat juif, pre­mière puis­sance nucléaire du Proche et Moyen-​​​​Orient, a-​​​​t-​​​​il aujourd’hui la capacité de mener, jusqu’en Iran, une opé­ration de des­truction d’envergure ? Dans une étude appro­fondie de 114 pages, publiée en mars par le pres­ti­gieux et très influent Centre d’études stra­té­giques et inter­na­tio­nales (CSIS) de Washington, deux des meilleurs experts mon­diaux des ques­tions stra­té­giques et de défense, Abdullah Toukan et Anthony Cor­desman, estiment que oui, c’est tech­ni­quement "pos­sible" (www​.csis​.org).

Mais, ajoutent les auteurs qui passent en revue tous les scé­narios pos­sibles d’une attaque sur les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes, "l’opération serait com­plexe, hau­tement risquée et rien n’en garantit le succès". Cor­res­pondant mili­taire du quo­tidien israélien de centre gauche Haaretz, Reuven Pedatzur, ancien pilote de chasse, s’est livré, le 15 mai, dans son journal, à une analyse com­plète du rapport des deux experts. C’est ce texte que Le Monde a décidé de publier. Pedatzur s’y range sur la même ligne de "pru­dence" que les auteurs. Il va plus loin et sou­ligne "l’erreur qu’a commise Israël en agitant la menace iranienne".

Contrai­rement à ce que répète M. Néta­nyahou sur tous les tons, et avant lui M. Olmert, "le régime de Téhéran, selon lui, est certes un adver­saire acharné et inflexible, mais il est loin de repré­senter une menace vitale pour Israël". Et Pedatzur d’apostropher le lea­dership de son pays : "Cessons de brandir l’épouvantail d’une menace exis­ten­tielle, écrit-​​​​il. Gardons-​​​​nous de toute décla­ration bel­li­queuse sus­cep­tible d’enclencher une escalade fatale." Quand on sait qu’être "cor­res­pondant défense" d’un grand journal en Israël implique un rapport de confiance avec l’establishment mili­taire et sécu­ri­taire du pays, on prend la mesure de ces fortes paroles…

Pour le jour­na­liste d’Haaretz, l’intérêt des 114 pages de Cor­desman et Toukan reste cependant entier en ce qu’elles "exposent l’ensemble des infor­ma­tions dis­po­nibles sur les capa­cités mili­taires d’Israël et son pro­gramme nucléaire, ainsi que les déve­lop­pe­ments nucléaires et les défenses aériennes de l’Iran".

Pedatzur relève notamment la livraison par Washington, en 2008, à Israël, d’au moins "600 bombes sur­nommées "bunkers busters" (bri­seuses de bunkers)" qui pour­raient être uti­lisées avec succès contre les ins­tal­la­tions sou­ter­raines, à condition que les pilotes israé­liens visent leurs cibles "avec une pré­cision absolue et à un angle optimal". Ce n’est là qu’un des aspects du problème.

Les ser­vices de ren­sei­gne­ments amé­ri­cains et israé­liens ne sont pas tout à fait sur la même ligne en ce qui concerne l’urgence d’une éven­tuelle inter­vention. L’Etat juif affirme que la bombe ira­nienne sera prête à l’emploi "entre 2009 et 2012". La CIA pense 2013.

Autre pro­blème, "on ignore si l’Iran dispose d’installations secrètes d’enrichissement d’uranium", notent les experts amé­ri­cains. Si elles existent, le pro­gramme se pour­sui­vrait alors même qu’Israël bom­bar­derait les quatre sites nucléaires connus (Ispahan, Natanz, Arak et Bou­chehr), au risque de tuer "des mil­liers, voire des cen­taines de mil­liers de civils en Iran et dans la région". Pour Reuven Pedatzur, il est urgent d’attendre.

Patrice Claude Article paru dans l’édition du 21.05.09 http://​www​.lemonde​.fr/​p​r​o​c​h​e​-​o​rient…