Israël/​Etats-​​Unis : "Obama a saisi l’occasion d’exprimer un mécon­ten­tement plus profond"

entretien avec Robert Malley, samedi 20 mars 2010

Pour Robert Malley, ancien conseiller du pré­sident Clinton pour les affaires israélo-​​arabes, la crise actuelle que tra­versent les rela­tions entre les deux pays "a étalé au grand jour la crise de confiance qui couvait depuis un an". Pas sûr, cependant, qu’elle débou­chera sur quelque chose.

Les rela­tions entre Israël et les Etats-​​Unis sont extrê­mement tendues depuis l’annonce, par l’Etat hébreu, d’un plan de construction à Jérusalem-​​Est. Peut-​​on pour autant parler de grave crise diplomatique ?

- Oui, en ce sens que cette annonce a étalé au grand jour la crise de confiance entre le gou­ver­nement de Ben­jamin Neta­nyahou et l’administration amé­ri­caine, laquelle couvait depuis un an. Non, dans la mesure où le pré­texte immédiat de cette que­relle n’a pas de signi­fi­cation stra­té­gique et que pour l’instant les contours de la dispute restent flous.

On pourrait à la rigueur dire que l’administration Obama a hérité d’une occasion pour mani­fester un mécon­ten­tement beaucoup plus profond, qu’elle s’en est saisie, mais qu’elle ne sait tou­jours pas ni comment s’en servir ni si elle pourra réel­lement être exploitée. D’où cette impression de flot­tement, un dis­cours extrê­mement fort et menaçant faisant place à des décla­ra­tions plus mesurées et modérées.

Les Etats-​​Unis se sont donc servis de cette pro­vo­cation comme d’un prétexte…

- Dans un sens, oui, et c’est en tout cas comme cela que beaucoup d’Israéliens l’ont vécu. Soyons clairs : si les rela­tions entre Washington et Jéru­salem avaient été au beau fixe, l’annonce aurait pro­voqué une petite dispute mais sans plus et sans lendemain.

La question, désormais, est de savoir si le débat va en rester là, can­tonné à cet incident, ou bien si l’administration Obama va chercher – et réussir – à l’élargir à la question de la vision israé­lienne sur la réso­lution du conflit israélo-​​palestinien. C’est en somme une partie d’échecs qui se déroule dans laquelle chacun des deux adver­saires cherche à définir les termes du débat – Jérusalem-​​Est ou le pro­cessus de paix – et les contours de la fin de partie.

Mais, de l’autre côté, comment inter­préter cette décision d’Israël d’annoncer la construction de 1.600 nou­veaux loge­ments à Jérusalem-​​Est pendant la visite du vice-​​président amé­ricain Joe Biden ?

- Tout d’abord, je ne crois pas per­son­nel­lement à un coup pré­médité de la part du Premier ministre israélien. Il dit ne pas avoir été au courant de l’annonce, et cela me paraît juste. C’est là, d’ailleurs, un des pro­blèmes : la construction à Jérusalem-​​Est est une chose tel­lement natu­relle pour Israël – qui considère Jéru­salem comme ter­ri­toire sou­verain – qu’une décision de ce type est qua­siment routinière.

C’est une dimension capitale pour com­prendre la dyna­mique de la que­relle et les obs­tacles aux­quels font face les Etats-​​Unis. Neta­nyahou a pré­senté ses excuses concernant le moment choisi pour faire une telle annonce ; il a réitéré qu’Israël ne s’était jamais engagé à geler la construction à Jérusalem-​​Est ; et il a dit que la construction conti­nuerait tout en pro­mettant de ne plus embar­rasser Washington. Pour la vaste majorité des Israé­liens, cela devrait suffire à clore le débat. En d’autres termes, l’administration Obama a hérité d’un conflit dont les termes ne lui pro­fitent guère, car ce n’est pas sur ce sujet-​​là qu’elle peut espérer pro­voquer un débat de fond en Israël.

L’administration amé­ri­caine avait déjà perdu en cré­di­bilité, lorsqu’au début du mandat d’Obama Israël avait opposé une fin de non recevoir à son exi­gence de gel de la colo­ni­sation. Peut-​​elle se per­mettre de capi­tuler une seconde fois ?

- Non, en tout cas pas s’il elle veut conserver la cré­di­bilité requise pour mener à bien les négo­cia­tions. Une fois le conflit lancé, les Etats-​​Unis doivent trouver un moyen d’obtenir des conces­sions de la part de Neta­nyahou qui lui per­met­tront de sortir la tête haute et de montrer que leur colère n’était pas pour rien. Tout l’enjeu est désormais de savoir comment les deux parties négo­cieront leur sortie de crise – chacun cher­chant à sauver la face et à ne pas céder sur le fond. Le risque étant que si Neta­nyahou montre une nou­velle fois qu’il peut tenir tête aux Amé­ri­cains, cela ne va faire qu’exacerber le scep­ti­cisme des Pales­ti­niens et des pays arabes envers le pro­cessus de paix, et les conforter dans l’idée qu’alors qu’eux jouent franc jeu, Israël continue à faire obstacle.

Jusqu’à présent, l’administration Obama s’est cassée le nez sur le dossier du conflit israélo-​​palestinien, alors qu’elle en avait fait une priorité. Sa stra­tégie est-​​elle à revoir ?

- C’est en effet l’un des dos­siers que l’administration Obama a le plus de mal à gérer. Mais il faut sou­ligner qu’elle a hérité, de l’administration pré­cé­dente, d’une situation extrê­mement com­plexe et périlleuse. Cela dit, ses échecs sont fonction et de quelques erre­ments tac­tiques et, plus important, du fait que sa poli­tique se soit avérée ne pas être en adé­quation avec la réalité régionale. Cette admi­nis­tration est la des­cen­dante de celle de Bill Clinton, mais, entre-​​temps, la région a énor­mément changé. Pour que ses ten­ta­tives aient prise sur les acteurs, il lui faut remettre à jour son logiciel : intégrer la frag­men­tation poli­tique côté pales­tinien, le mou­vement vers la droite de la société israé­lienne, l’apparition ou le ren­for­cement de nou­veaux acteurs (isla­mistes, Hamas, colons et droite reli­gieuse) et la pola­ri­sation du monde arabe, ainsi que sa propre perte de cré­di­bilité, laquelle a com­mencé bien avant l’arrivée d’Obama au pouvoir.

Dans ce contexte, la réunion du Quar­tette sur le Proche-​​Orient, qui se tient ven­dredi à Moscou, peut-​​elle faire avancer les choses ?

- Il est dif­ficile d’en attendre quelque chose vu les pré­cé­dents, mais sait-​​on jamais ! Le plus pro­bable est que le Quar­tette réitère la condam­nation de la décision israé­lienne ainsi que son soutien pour les pour­parlers indi­rects israélo-​​palestiniens.

Peut-​​on s’attendre à une troisième intifada ?

- Vous savez, ce type d’événement est tou­jours impro­bable avant qu’il ne sur­gisse et tou­jours inévi­table après qu’il se soit produit. Les éléments dan­gereux sont cer­tai­nement pré­sents : côté pales­tinien, on perd espoir, et la pou­drière de Jérusalem-​​Est est plus mena­çante que jamais. On voit également la vio­lence qui pointe. Cela dit, les événe­ments demeurent pour l’instant loca­lisés et maî­trisés, les orga­ni­sa­tions mili­tantes pales­ti­niennes ont été lar­gement déman­telées, la coopé­ration entre ser­vices de sécurité pales­ti­niens et israé­liens est à son plus haut niveau his­to­rique, et le peuple pales­tinien est épuisé. Pour toutes ces raisons, dif­ficile de croire qu’on soit à la veille d’un embra­sement géné­ralisé. Mais l’heure n’est pas non plus à la com­plai­sance : avec le recul, l’impossible a ten­dance à devenir, tôt au tard, inévitable.

Ancien conseiller du pré­sident Clinton pour les affaires israélo-​​arabes, Robert Malley est aujourd’hui directeur du pro­gramme Moyen-​​Orient de l’International Crisis Group.