Israël : Boycott, Désinvestissement, Sanction,

Naomi Klein, vendredi 30 janvier 2009

Devant les mas­sacres commis en toute impunité dans la Bande de Gaza et face à un régime d’appartheid maintenu en place depuis plus de soixante ans avec la com­plicité des diri­geants occi­dentaux, il semble que seuls les peuples soient en mesure de faire eux-​​mêmes pression sur Israël. Un ins­trument citoyen col­lectif et paci­fique, le boycott, a fait ses preuves dans l’histoire d’autres pays et d’autres luttes. L’essayiste alter­mon­dia­liste Naomi Klein, auteur notamment de No Logo, la tyrannie des marques et de La Stra­tégie du choc, montée d’un capi­ta­lisme du désastre, pré­conise ce moyen de com­battre la dérive guer­rière d’Israël.

Il est temps. Plus que temps. La meilleure façon de faire cesser l’occupation de plus en plus san­glante de la Palestine est qu’Israël devienne la cible d’un mou­vement inter­na­tional de boycott simi­laire à celui qui a permis de mettre fin au régime d’apartheid en Afrique du Sud.

En juillet 2005, une coa­lition de groupes pro-​​palestiniens a jeté les bases d’une tel mou­vement. Elle a appelé tous les "hommes de conscience, partout dans le monde, à prendre des ini­tia­tives de dés­in­ves­tis­sement à l’encontre Israël sem­blables à celles appli­quées à l’Afrique du Sud pendant l’apartheid". La cam­pagne "Boycott, Dés­in­ves­tis­sement, Sanc­tions" (BDS) était née.

Chaque journée de bom­bar­dement de Gaza apporte de nou­veaux sou­tiens à cette cam­pagne pla­né­taire de boycott, y compris parmi les Juifs israé­liens. Au début de l’agression, environ 500 israé­liens, dont de nom­breux artistes et uni­ver­si­taires de renom, ont adressé une lettre aux ambas­sa­deurs étrangers en poste en Israël. Cette lettre, qui établit un parallèle évident avec la lutte anti-​​apartheid, réclame "l’adoption immé­diate de sanc­tions et de mesures res­tric­tives". Pour les signa­taires, "Le boycott de l’Afrique du Sud a été efficace mais on prend des gants avec Israël. Le soutien inter­na­tional doit cesser".

Nombre d’entre nous n’y adhèrent tou­tefois pas encore. Les raisons, com­plexes et émotion­nelles, sont bien com­pré­hen­sibles. Mais elles ne sont tout sim­plement pas jus­ti­fiées car la sanction écono­mique est l’instrument le plus efficace dans l’arsenal non-​​violent : y renoncer est en quelque sorte se rendre com­plice des mas­sacres commis par Israël. Détaillons les quatre prin­ci­pales objec­tions opposées à cette stra­tégie "Boycott, Dés­in­ves­tis­sement, Sanctions".

1. Des mesures puni­tives vont radi­ca­liser l’Etat juif plutôt que le per­suader.. Mais la com­mu­nauté inter­na­tionale a essayé ce que l’on appelle "l’engagement constructif". Elle a tota­lement échoué. Depuis 2006, Israël ne cesse d’intensifier ses actions cri­mi­nelles : expansion des colonies, déclen­chement d’une guerre contre le Liban et punition col­lective des Pales­ti­niens de la Bande de Gaza au moyen d’un blocus assassin. Malgré cette escalade dans l’horreur, Israël n’a fait l’objet d’aucune mesure de rétorsion, au contraire. Les Etats-​​Unis envoient pour com­mencer des armes et trois mil­liards de dollars annuels d’aide à l’Etat juif. Celui-​​ci a béné­ficié ensuite d’une amé­lio­ration de ses rela­tions diplo­ma­tiques, cultu­relles et com­mer­ciales avec d’autres pays désormais alliés. Par exemple, Israël est devenu en 2007 le premier pays non-​​latino-​​américain à signer un accord de libre-​​échange avec le Mer­cosur. Au cours des neuf pre­miers mois de 2008, les expor­ta­tions israé­liennes vers le Canada ont aug­menté de 45%. Un nouvel accord com­mercial avec l’Union euro­péenne est appelé à doubler les expor­ta­tions de conserves d’Israël. Et en décembre dernier les ministres euro­péens (sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, Ndlr) ont "modernisé" l’accord de par­te­nariat entre l’Union Euro­péenne et Israël, une faveur attendue depuis long­temps par Jéru­salem. C’est dans ce contexte que les diri­geants israé­liens ont lancé leur guerre contre Gaza : ils savent que cela ne leur coûtera rien en termes d’échanges com­mer­ciaux ou diplo­ma­tiques. Il est signi­fi­catif que plus de sept jours de guerre fasse grimper l’indice de la Bourse de Tel Aviv de 10,7%. Lorsque la méthode de la carotte ne fonc­tionne pas, le bâton est nécessaire.

2. Israël n’est pas l’Afrique du Sud. Bien entendu ! La per­ti­nence d’un boycott de type sud-​​africain réside dans le fait que la tac­tique du BDS peut être efficace lorsque des mesures plus faibles (mani­fes­ta­tions, péti­tions, lob­bying en cou­lisse) ont échoué. L’écho affli­geant de l’appartheid est fla­grant dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés : dif­fé­rence de code-​​couleur des cartes d’identité, permis de dépla­cement, maisons rasées au bull­dozer, dépor­ta­tions de popu­la­tions, routes réservées uni­quement aux colons israé­liens. Ronnie Kasrils, un haut res­pon­sable poli­tique sud-​​africain, révèle que l’architecture de la ségré­gation en Palestine constatée en 2007 (c’est-à-dire avant le blocus aussi inhumain que ter­ri­fiant imposé à la Bande de Gaza, Ndlr) est "infi­niment pire que l’apartheid".

3. Pourquoi accuser Israël alors que les Etats-​​Unis et les pays occi­dentaux font la même chose en Irak et en Afgha­nistan ? Le boycott n’est pas un dogme, c’est une tac­tique. La raison pour laquelle la stra­tégie BDS doit être essayée est pra­tique : dans un pays aussi petit et qui dépend autant du com­merce, il sera réel­lement efficace.

4. Le boycott rompt la com­mu­ni­cation alors que nous avons besoin de dia­loguer plus. Je répondrai à cette objection par une his­toire per­son­nelle. Pendant huit ans, mes livres ont été publiés en Israël par une maison d’édition qui s’appelle Babel. Mais lorsque j’ai publié The Shock Doc­trine (La stra­tégie du choc), j’ai voulu res­pecter le boycott. Sur les conseils de mili­tants du BDS, j’ai contacté un petit éditeur nommé Andalus. Andalus est un éditeur acti­viste très impliqué dans le mou­vement contre l’occupation israé­lienne et c’est aussi le seul à tra­duire et publier en hébreu des livres de langue arabe. Nous avons conclu un contrat garan­tissant que tous les béné­fices du livre revien­dront à Andalus, pas à moi. Je boy­cotte l’économie israé­lienne, pas les Israé­liens. Mettre en place ce plan a nécessité de nom­breux appels télé­pho­niques et cour­riels entre Tel Aviv, Ramallah, Paris, Toronto et la ville de Gaza.

Ma remarque est la sui­vante : si vous com­mencez une stra­tégie de boycott, le dia­logue s’accroît de façon consi­dé­rable. Pourquoi ne pas essayer ? L’argument selon lequel le boycott nous cou­perait les uns des autres est spé­cieux étant donné l’éventail de moyens de com­mu­ni­cation modernes dont nous dis­posons. Nous croulons sous les moyens de nous parler par-​​dessus les fron­tières natio­nales. Le boycott n’interrompt pas la com­mu­ni­cation, au contraire.

Actuel­lement, beaucoup de sio­nistes orgueilleux se vantent qu’Israël est numéro 1 mondial en matière de joujous de haute tech­no­logie. C’est rela­ti­vement vrai, mais ils ne sont pas les seuls. Quelques jours après l’attaque de Gaza par Israël, Richard Ramsey, gérant d’une entre­prise bri­tan­nique de télécom spé­cia­lisée dans les ser­vices vocaux sur internet, a envoyé un mail à la firme tech­no­lo­gique israé­lienne Mobi­leMax : "Suite à l’action du gou­ver­nement israélien de ces der­niers jours, nous ne sommes plus en mesure de tra­vailler avec vous ou avec toute autre société israé­lienne." Contacté par le magazine The Nation, Ramsey a déclaré que sa décision n’était pas poli­tique. "Nous ne pouvons pas nous per­mettre de perdre des clients", explique-​​t-​​il, "c’est purement défensif sur le plan commercial".

C’est le même calcul prag­ma­tique qui a conduit de nom­breuses entre­prises à se retirer d’Afrique du Sud il y a vingt ans. Et c’est pré­ci­sément en ce calcul réa­liste que réside le plus grand espoir de rendre enfin justice à la Palestine.