Impossible de séparer

Meron Benvenisti, mercredi 26 mars 2008

La recherche des ins­tances res­pon­sables des meurtres de la yeshiva Merkaz Harav occupe, de manière com­pré­hen­sible, les enquê­teurs et les médias. Mais il semble qu’il ne faille pas chercher les raisons de cette activité seulement dans le contexte sécu­ri­taire mais aussi dans le contexte politique.

Des efforts consi­dé­rables sont faits pour trouver à tout prix un lien entre le meur­trier venu de Jebel Mou­kaber [à Jérusalem-​​Est - ndt] et les orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes basées hors de Jéru­salem, au-​​delà du mur de sépa­ration, idéa­lement à Gaza ou Damas. N’importe quoi, le moindre drapeau du Hamas accroché par des jeunes gens, est brandi comme preuve de ce lien-​​là. La raison en est que si l’on ne trouve pas d’organe res­pon­sable et s’il apparaît qu’il s’agissait d’une ini­tiative spon­tanée d’un jeune homme qui a agi parce que « les images en pro­ve­nance de Gaza ne me laissent pas dormir » comme en témoigne sa sœur, c’est toute une conception portant sur les Arabes de Jérusalem-​​Est qui se trou­verait minée, l’idée des « bons Arabes ».

L’érection du Mur sur l’absurde fron­tière muni­cipale fixée en 1967, suivant un tracé qui tra­verse des zones pales­ti­niennes den­sément peu­plées, est dépourvue de toute logique urbaine et sécu­ri­taire, sauf l’ambition de per­pétuer l’idéologie du « Jéru­salem réunifié pour l’éternité ». Le résultat en est qu’il faut expliquer pourquoi un quart de million de Pales­ti­niens, restés du côté israélien, ne consti­tuent pas une menace pour la sécurité, contrai­rement aux membres de leurs familles restés de l’autre côté du Mur de séparation.

C’est à cette fin que les Israé­liens ont inventé un « groupe eth­nique » dis­tinct, les « Arabes de Jérusalem-​​Est » sup­posés coupés du peuple pales­tinien et appa­remment non enclins à s’occuper de ter­ro­risme du fait qu’ « ils ont quelque chose à perdre » : les droits qui accom­pagnent leur statut d’habitants d’Israël. S’il apparaît que, dans ses réac­tions et ses modes d’identification, le meur­trier ne diffère pas des autres Pales­ti­niens où qu’ils soient, cela remet en cause la conception selon laquelle on aurait créé des sous-​​communautés pales­ti­niennes por­teuses d’agendas dif­fé­rents et qu’il serait pos­sible de mener par la stra­tégie du « diviser pour régner ».

Le travail de sape de cette conception est encore accru devant la réaction de colère des Arabes d’Israël (autre sous-​​communauté pales­ti­nienne) aux événe­ments san­glants de Gaza. Cette réaction, qui s’est exprimée lors de mani­fes­ta­tions véhé­mentes, a été tenue pour illé­gitime. Quel rapport entre eux, citoyens d’Israël, et la situation à Gaza ? Voilà bien la preuve, appa­remment, qu’ils consti­tuent une cin­quième colonne. Et quand on ajoute encore à ces deux groupes-​​là les autres sous-​​groupes inventés par Israël pour les besoins de la stra­tégie du diviser pour régner – la Bande de Gaza, la Cis­jor­danie et la dia­spora pales­ti­nienne – et que tous expriment d’une seule voix leur colère et leur oppo­sition, la question vient toute seule : assiste-​​t-​​on au com­men­cement d’une nou­velle Intifada ?

Lorsque les Pales­ti­niens se rebellent d’une manière unifiée, à l’encontre des diktats du « diviser pour régner », ils deviennent des ter­ro­ristes qu’il faut sanc­tionner, inti­mider, à qui il faut imposer des sanc­tions col­lec­tives : seuls les Israé­liens sont auto­risés à les consi­dérer comme un seul bloc, menaçant ; alors qu’il est exigé des Pales­ti­niens de veiller méti­cu­leu­sement à leur morcellement.

L’expérience des der­nières semaines montre que la tac­tique du diviser pour régner ne peut servir de méthode de contrôle que quand celui qui a le pouvoir s’abstient d’effusions de sang comme celles qui ont eu lieu à Gaza. La capacité de maî­triser la hauteur des flammes du conflit revient, que vous le vouliez ou non, au côté qui a la force pour lui, et ce fait-​​là, aucune jus­ti­fi­cation ni aucun argument sur « qui a com­mencé » ne peut le brouiller ni l’effacer.

Haaretz, 17 mars 2008